MORALE DB SPINOZA
Quelque vérité que contienne cette théorie à la fois stolque et mystique de Tamour de Dieu à laquelle aboutit le spinozisme, on sent qu'il y manque toujours ce qui pourrait seul la justifier, ce qui est seul aimant et seul aimable : la liberté morale. Spinoza s'efforce en vain de trouver dans la nécessité l'équivalent de la liberté, le principe de la vertu, du bonheur et de l'amour. 11 nous dit, par exemple, que Tintelligence de la nécessité des choses suffit pour calmer le douleur d'avoir perdu une personne aimée : « Combien ne s'adoucit pas la douleur de la perte d'un bien quelconque, quand nous sommes persuadés qu'il n'y avait aucun moyen de le sauver ! (1) » Cela peut être vrai pour les biens matériels soumis aux lois de la nature, mais cela est-il vrai pour les biens de l'àme, et surtout pour Tâme elle-même, pour la personne que nous aimons ? Étrange amour que celui qui se console si aisément d'avoir perdu ce qu'il aime, en songeant à la nécessité de cette perte I Qu'entendez-vous d'ailleurs par cette nécessité î C'est celle de la nature divine, celle de Dieu ; mais votre Dieu lui-même est-il aimable î 11 n'est pas vraiment libre, il n'est pas bon, il n'est pas aimant, et cette nécessité divine que vous voulez me faire adorer, «accepter, aimer, enveloppe en soi la douleur, la lutte, la guerre, la mort. Comment donc aimerais-je ce prétendu Dieu, qui n'a que de la géométrie à la place du cœur, et pour qui la perfection consiste en une logique impitoyable ? La nécessité de cette logique, loin de l'accepter comme ma loi et mon bien suprême, je la repousse par ma liberté et je m'impose pour loi de la détruire : substituer la liberté et la libre union des voloiltés à tous les liens de la fatalité, c'est la moralité vraie. —• Une telle moralité est absente du spinozisme. Ce système, considéré comme un côté des choses, a sans doute sa vérité ; mais s'il veut être tout, il arrive à se détruire lui-mêmfe par cette contradiction qui lui est essentielle : une perfection se développant en imperfections et en douleurs, un absolu enchaîné par des relations de toutes sortes, une liberté nécessitée, un amour fatal^ un Dieu-Nature (2).