Éthique^ V, XXXVI
MOBALB DE SPINOZA. 301
« que nous ne saurions pas que notre âme est éternelle, nous ne « cesserions pas de tenirpour les premiers objets de la vie humaine « la piété, la religion, en un mot tout ce qui se rapporte à Tintré- « pidité et à la géuérosité de l'âme.... Nous nous écartons ici, à ce « qu'il semble, de la croyance vulgaire. Car la plupart des hommes « pensent qu'ils ne sont libres qu'autant qu'il leur est permis « d'obéir à leurs passions, et qu'ils cèdent sur leur droit tout ce « qu'ils accordent aux commandements de la loi divine. La piété, « la religion et toutes les vertus qui se rapportent à la force d'âme, « sont donc à leurs yeux des fardeaux dont ils espèrent se débar- ' « rasser à la mort, en recevant le prix de leur esclavage, c*est-àf( dire de leur soumission à la religion et à la piété ? Et ce n'est (( pas cette seule espérance qui les conduit ; la crainte des ter- (( ribles supplices dont ils sont menacés dans l'autre monde est « encore un motif puissant qui les détermine à vivre, autant que (( leur faiblesse et leur âme impuissante le comporte, selon les « commandements de la loi divine. » Sans cette espérance et cette crainte, combien d'hommes se croiraient autorisés par la raison à suivre leurs passions 1 « Croyance absurde, à mon avis, autant « que celle d'un homme qui s'emplirait le corps de poisons et « d'aliments mortels, par cette belle raison qu'il n'espère pas jouir ce pendant toute l'éternité d'une bonne nourriture ; ou qui, voyant « que l'âme n'est pas éternelle ou immortelle, renoncerait à la (c raison et désirerait devenir fou ; toutes choses tellement énormes « qu'elles méritent à peine qu'on s'en occupe... La béatitude n'est « pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même ; et ce n'est « point parce que nous contenons nos mauvaises passions que « nous la possédons ; c'est parce que nous la possédons que nous (( sommes capables de contenir nos mauvaises passions. »
Spinoza termine son livre par les lignes suivantes : — « Les a principes que j'ai établis font voir clairement l'excellence du (( sage, et sa supériorité sur l'ignorant que l'aveugle passion (( conduit. Celui-ci, outre qu'il est agité en mille sens divers par « les causes extérieures et ne possède jamais la véritable paix c< de l'âme, est dans l'oubli de soi-même et de Dieu et de toutes « choses ; et pour lui, cesser de pâtir, c'est cesser d'être. Au a contraire, l'âme du sage peut à peine être troublée. Possédant « par une sorte de nécessité éternelle la conscience de soi-même « et de Dieu et des choses, jamais il ne cesse d'être, et la véritable tt paix de l'âme, il la possède pour toujours, n