‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 253 sur 358 · Essai sur le gouvernement civil, cb. VI · texte numérisé non relu

Essai sur le gouvernement civil, cb. VI

et politiques contiennent un grand nombre de vérités qui exercèrent leur influence sur tout le dix-huitième siècle. Le principal titre de Locke, c*est d'avoir été un des fondateurs du libéralisme moderne.

Sans doute Locke demeure toujours fidèle à l'esprit de la philosophie anglaise, qui résout l'idée du droit dans celle de l'utilité individuelle ou sociale ; mais, s'il ne pénètre pas jusqu'au fondement véritable du droit, je veux dire la liberté morale considérée comme absolue et infiniment précieuse par elle-même, il reconnaît cependant et que tout droit est une liberté et que le premier des droits est la liberté même.

C'est qu'aux yeux de Locke la liberté, avec l'égalité qui en est la suite, est la nature même de Thomme. Hobbes a mal conçu l'état de nature en le représentant comme un état sauvage où règne la loi du plus fort ; le véritable état de nature, n'est-ce pas la nature même de Thomme et sa relation naturelle avec les autres hommes, abstraction faite de toutes les relations de la société civile? Eh bien, la nature de l'homme n'est pas d'être une force brutale, comme Hobbes le suppose : elle consiste dans la liberté. De plus, la relation naturelle des hommes entre eux n'est pas la relation d'une force brutale à une autre force brutale, qui aboutirait au droit du plus fort ; c'est celle d'un être libre à un autre être libre, qui aboutit à l'égalité. Les relations naturelles subsistent indépendamment des conventions sociales : elles établissent entre les hommes une société naturelle antérieure à la société civile, un droit naturel antérieur au droit civil.

Les hommes n'ont donc point naturellement droit à tout, comme le soutient Hobbes. Ils ont seulement le droit de développer et le droit de défendre leur liberté, ainsi que tout ce qui en dérive.

Au droit naturel de développer sa liberté se rattache le droit de propriété, qui est également naturel. La théorie de la propriété est un des points les plus neufs et les plus forts du livre de Locke. Quel est le principe par lequel, sans convention aucune, sans l'intervention de l'autorité et de la loi, l'homme, d'abord placé dans la communauté universelle, devient individuellement ]^ priétaire ? Avant Locke on avait cherché ce principe dans Toccupation ou dans la loi ; Locke pénètre plus profondément dans la question et trouve le fondement de la propriété dans le travail — « Encore que la terre et les créatures inférieures soient com- <c munes, chacun pourtant a un droit particulier sur sa propre

« personne. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains « sont, nous le pouvons dire, son bien propre. Tout ce qu'il a « tiré de Tétat de nature, par sa peine et son industrie, appartient à « lui seul ; car, cette peine et cette industrie étant sa peine et son tt industrie propre, personne ne saurait avoir droit sur ce qui a été « acquis par cette peine et cette industrie, surtout s'il reste « aux autres assez de semblables et d'aussi bonnes choses com- « munes. (I) » L'occupation elle-même n'est qu'un travail : cela est évident lorsqu'elle exige de grands efforts, comme l'occupation d'une partie de l'Amérique par Christophe Colomb ; mais la moindre des occupations, celle qui consisterait, par exemple, à cueillir un fruit sur un arbre, suppose toujours un certain effort et un certain travail ; voilà pourquoi le fruit, s'il n'était antérieurement à personne, devient la propriété naturelle de celui qui le cueille : car ce dernier l'a mis par son travail hors de l'état commun.

Ainsi se fait l'appropriation pour les fruits de la terre ; mais en est-il ainsi pour la terre elle-même? — Autant je puis, répond Locke, ensemencer et labourer d'arpents de terre, autant j'en puis posséder, sauf quelques restrictions dont on parlera tout à l'heure. Locke va même jusqu'à dire que c'est le travail qui crée presque toute la valeur de la terre ; par là il devance Adam Smith et les économistes, qui placent dans le travail le principe de la valein*. « Qu'on fasse différence, dit-il, entre un arpent de terre où « on a planté du tabac ou du sucre, ou semé du blé ou de l'orge, « et un arpent de la même terre qui est laissé en commun, sans € propriétaire qui en ait soin, et l'on sera convaincu que les € effets du travail font la plus grande partie de la valeur de ce qui « provient des terres. Je pense que la supputation sera bien moc deste si je dis que, des productions des terres cultivées, neuf « dixièmes sont les effets du travail. La conséquence de cette € doctrine, c'est que je suis bien propriétaire de la chose que mon « travail a créée. Car je puis dire que j'ai créé ce qui sans moi « serait absolument inutile. Un champ en friche n'est rien ; il ne • devient quelque chose que par le travail humain. Il appartient « donc de droit à celui qui Ta ensemencé et fécondé. »

Toutefois le droit de propriété, selon Locke, est soumis à deux conditions. La première, c'est que le possesseur ne* laisse point périr la chose entre ses mains. Ainsi celui qui, s'appropriant plus

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