PHILOSOPHIE SOCIALE, — TURGOT ET CONDORCET
encore très-vague à cette époque, et montre l'humanité avançant toujours malgré les perturbations mêmes de sa marche: « Ce n'est a qu'après des siècles et par des réactions sanglantes que le des- « potisme a enfin appris à se modérer lui-même, et la liberté à se <K régler ; et c'est ainsi que, par des alternatives d'agitation et de a calme, de biens et de maux, la masse totale du genre humain a <K marché sans cesse vers la perfection. »
Condorcet, poursuivi par la tyrannie jacobine, écrit avant de mourir son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. « Si l'homme peut prédire avec une assurance « presque entière les phénomènes dont il connaît les lois; si, lors « môme qu'elles lui sont inconnues, il peut, d'après l'expérience c du passé, prévoir avec une grande probabilité les événements de « l'avenir, pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimé- « rique de tracer avec quelque vraisemblance le tableau des desti- « nées futures de l'espèce humaine d'après les résultats de son « histoire? » Ces progrès seront, d'après Condorcet, 1° la destruction de l'inégalité entre les nations, et de leurs luttes -, 2» les progrès de l'égaUté dans un même peuple sous le rapport des richesses et de l'instruction ; égalité que produira la liberté même, par l'abolition des lois factices, des prohibitions, des formalités, des monopoles, par les caisses d'épargne, par les assurances sur la vie, par les institutions de crédit et les associations. Condorcet voudrait qu'on instruisit « la masse entière du peuple de tout ce « que chaque homme a besoin de savoir pour l'économie domes- « tique, pour Tadministration de ses affaires, pour le libre déve- « loppement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses « droits, les défendre et les exercer; pour être instruit de ses de- « voirs, pour les bien remplir, pour juger ses actions et celles des « autres d'après ses propres lumières, et n'être étranger à aucun « des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature hu- « maine. »
Ces progrès auront pour résultat, dit Condorcet, le perfectionnement réel de notre espèce : 1* progrès des méthodes, qui permettra d'apprendre en moins de temps un plus grand nombre de connaissances et de les répandre dans un plus grand nombre d'esprits ; 2* perfectionnement des sciences de la nature et des inventions ; 3* perfectionnement des sciences morales et philosophiques par l'analyse des facultés intellectuelles et morales de l'homme ; 4® perfectionnement de la science sociale par l'application du calcul des probabilités à cette science ; 5"^ par suite»
perfectionnement des institutiong et des lois ; 6* abolition de l'inégalité des sexes et égalité des droits entre l'homme et la femme ; T diminution, puis abolition des guerres de conquête; 8® établissement d'une langue scientifique universelle ; 9* augmentation progressive de la durée moyenne de la vie, par le progrès de la médecine et de l'hygiène, de telle sorte que la mort, quoique inévitable et jusqu'à un certain point désirable pour l'individu, résulte seulement, soit d'accidents extraordinaires, soit de la lente extinction des forces vitales.
La philosophie française du xvm* siècle se résuma dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis et dans la Déclaration des droits de thomme. On lui doit les grandes réformes morales et sociales introduites dans le monde par la révolution française. Quant aux excès et aux crimes de cette révolution, ils furent, non les applications, mais au contraire la violation la plus flagrante des principes posés par les philosophes (1).
1. « Le contraste entre la bénignité des théories et la violence des actes, qui a été Tun des caractères les plus étranges de la Révolution française, ne surprendra personne, si on rait attention que cette Révolution a été préparée par les classes les plus civilisées de la nation et exécutée par les plus incultes et les plus rudes. » (De Tocqueville, L'ancien régime et la Révolution, Ul, vill.)