CHAPITRE HUITIÈME
Philosophie aUemande an dix-huitième siècle. — Kant (1).
MÉTHODE DE Kant. — Entre le dogmatisme et le scepticisme, Rant veut fonder une philosophie critique, dont le point de départ sera la critique de notre faculté de connaître, de notre raison, soit dans son usage théorique {Critique de la raison puré)^ soit dans son usage moral {Critique de la raison pratique).
Critique de la raison pore. — I. Possibiuté de la science. — Principe fondamental de la critique de nos facultés : distinction des choses telles qu'elles apparaissent (phénomènes) et des choses telles qu'elles sont (réalités intelligibles ou noumènes). Nous ne pouvons connaître les choses que comme elles apparaissent à nos facultés, et la manière dont elles apparaissent est réglée sur la nature même de ces facultés. Kant« au lieu de soumettre la pensée aux choses, soumet les choses à la pensée. Comment il se compare lui-même à Copernic. — La nature essentielle de la pensée, c'est Tunité ; et penser, c'est unir. Les trois opérations par lesquelles nous introduisons une unité de plus en plus grande dans les matériaux de notre connaissance sont la sensibilité, l'entendement et la raison. — Analyse et critique des trois facultés intellectuelles. — 1® Sensibilité. — Nous n'avons d'abord que des sensations multiples et incohérentes. La sensibilité externe range les objets dans l'espace. Le sens interne ou conscience empirique range les objets dans le temps. — Critique des notions d'espace et de temps. L'espace et le temps sont des conditions de notre sensibilité sans lesquelles nous ne pourrions rien percevoir, des cadres et des formes nécessaires à l'exercice de la pensée; mais rien ne prouve que l'espace et le temps soient aussi les conditions des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes. Constitués d'une autre manière, nous ne verrions peut-être plus les choses sous les formes de l'espace et du temps. Ces formes sont subjectives, ~ 2» Entendement. — L'entendement ou faculté de juger établit entre les phénomènes des relations invariables, qui sont les lois de la science. Les trois grandes lois auxquelles se ramènent toutes les autres sont celles que Leibniz appelait principe de la raison suffisante, principe de l'harmonie réciproque entre tous les êtres, et principe de la permanence de la force. Ces trois lois font de l'univers un tout soumis à ta nécessité et enchaîné par un déterminisme umversel. Le déterminisme est la conditioti même de l'expérience et de la' science. — Mais les lois de succession uniforme, de permanence, de réciprocité, que nous imposons aux objets peuvent être encore des conditions toutes subjectives de notre connaissance. Il est possible que le déterminisme exprime la manière dont les choses nous apparaissent, et non la manière dont elles sont. — Conclusion : Is^ science
1. Kant, né en 1724, à Kœnigsberg (Prusse), y professa presque toutes les sciences. — Principaux ouvrages : Critique de la raison pure, 2 vol. in-8o (traduit en français par M. Barni) ; Critique de la raison pratique ; Critique du jugement; Principes métaphysiques des mœurs; Principes métaphysiques du droit (traduits par MM. Tissot et Barni).
positive est possible dans les limites de Texpérience et conformémeiit aux lois à priori de la seasibilité et de rentendement. II. Possibilité de la métaphysique. — La sensibilité et Tentendement n'ont pas encore réduit la connaissance à son unité la plus haute, qui est Tobiet de la raison. — La raison cherche en tout le premier principe, l'inconditionnel, l'absolu, par conséquent TAme, le Monde, Dieu. Sur ces trois idées repose toute la métaphysique. — - La métaphysique estelle possible comme science, ou simplement comme croyance? — Critique des prétentions du dogmatisme qui veut faire de la métaphysique une science positive. — L Vàme. — Première question de Tancienne 1 ontologie. Démontrer l'existence de Tàme conçue comme suôstonca simple et identique. — Impossibilité d'une telle ciémonstration, par laquelle nous passerions du sujet qui se ronnaît lui-même à un objet qui lui est inconnu, la substance. II. — L'univers. Déterminisme et liberté. — Seconde question de l'ontologie spéculative : quelle est la nature absolue de l'univers. Cette question donne lieu à des thèses contraires qui peuvent également se soutenir, c'est-à-dire à des « antinomies. ■ Première antinomie : Le monde est-il limité dans le temps et dans l'espace? Deuxième antinomie: Le monde est-il divisible à rinfini, ou a-t-il des parties simples? Troisième antinomie: Existe-t-il une liberté morale, ou n*existe-t-il qu'un déterminisme physique? Quatrième antinomie: Y a-t-il un être nécessaire, ou seulement des êtres contingents ? — La plus importantes des antinomies est celle de la liberté et du déterminisme. Notre vie est double. Nous sommes soumis au déterminisme dans nos actions et dans notre vie sensible, qui se déroule à travers le temf^. Mais nous pouvons être libres dans notre « moi absolu », dans notre vie intelligible, qui est supérieure au temps. — Si la liberté est possible, existe-t-elle en fait? Nous ne pouvons le savoir ni par Texpérience psychologique ni par la démonstration logique ; mais nous devons croire à notre liberté parce qu'elle est la condition du devoir, et que le devoir est ce qu'il a de plus certain. La morale seule peut résoudre le problème de la liberté. — III. Dieu. — Troisième question de la métaphysique spéculative : L'existence de Dieu. — Critique de la preuve des causes finales : l'ordre imparfait dont nous sommes témoins ne peut nous apprendre si le monde est l'œuvre d'une intelligence parfaite ou imparfaite, consciente ou inconsciente, unique ou multiple. — Critique de la preuve des causes efficientes : la cause première peut être la matière, ou une pensée instinctive, ou tout autre principe. — Critique de la preuve ontologique : nous ne pouvons passer logiquement de l'idée de perfection qui est dans notre pensée à un objet parfait qui serait en dehors de notre pensée. — Kant conclut que la métaphysique spéculative est impuissante à démontrer l'existence de Dieu. — IV. Possibilité de croyances métaphysiques fondées sur la morale, ou « postulats » métaphysiques de la morale. Nous pouvons avoir, non une science métaphysique, mais des croyances métaphysiques fondées sur la morale. Premier postulat de la morale : le souverain bien, que nous avons le devoir de réaliser, est possible. — Deuxième postulat : pour que le souverain bien soit possible, il faut que la personne soit immortelle. — Troisième postulat : pour que la personne soit immortelle et réalise le souverain bien, il faut que le principe suprême de l'univers soit un principe moral. — La conception de Dieu est un moyen par lequel nous nous représentons le triomphe final de la moralité dans le monde. Nous ne savons pas si Dieu est ; nous voulons que Dieu soit, et que tout se passe comme si Dieu était. — Conclusion : ce n'est pas la morale quisemnde sur la métaphysique et la théologie ; c'est au contraire la métaphysique et la théologie qui se fondent sur la morale.