L — LA LOGIQUE
L'absolu, chez Schelling, avait été encore représenté comme un principe supérieur à la nature et à l'histoire, qui n'en sont que les symboles et qui, en le révélant, le cachent : l'absolu demeurait immobile derrière le voile mouvant de la nature. Hegel rejette ce principe transcendant, cette « chose en soi » différente « du devenir • : selon lui, l'absolu est intérieur et immanent à la réalité même. L'absolu est la pensée, la raison, et non une volonté supérieure à la pensée; la raison n'a besoin ni d'une activité supérieure à elle ni d'une activité infé- TÎenre à elle pour la réaliser : elle se réalise par cela même qu elle est la raison, et porte en elle la nécessité de sa propre existence. « Tout ce qui est rationnel est donc réel. » D'autre part, la réalité ne peut exister que s'il y a une nécessité à son existence ; et cette nécessité ne saurait être que la raison même : « Tout ce qui est réel est donc rationnel. » C'est le principe du déterminisme absolu ; mais ce déterminisme, pris en son ensemble, n'est produit que par lui-même : il est donc libre, et la suprême nécessité se trouve identique à la suprême liberté dans la Raison absolue.
La Raison absolue n'est pas une vérité immobile ou une pensée immobile : elle est une raison vivante, sans cesse en mouvement
1. Né à Stuttgard en 1770, mort à Berlin en 1831, compagnon de Schelling au séminaire théologique de Tubingue ; professeur à léna, à Heidelberg, à Berlin. — Principaux ouvrages : Phénoménologie de l'esprit, 1807; Logique, 1812-1816; Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817; Philosophie du droit, 1821; Leçons sur l'histoire de ta philosophie ; Esthé^ tique, etc. M. Yéra a traduit la Logique, la Philosophie de la nature et la Philosophie de l'esprit, M. Bénard a traduit V Esthétique. Voir, sur Hegel, Wilmm, Histoire de la philosophie allemande, Secrétan, Philosophie de Uk liberté, Weber, Introduction historique à la philosophie hégélienne.
et en progrès : la réalité, qui ue fait qu'an avec la raison, est donc aussi mouvement et progrès. Ce qui est tout à la fois ahsolument rationnel et absolument réel, c'est le progrès considéré en sa totalité. Les différents moments du progrès ne sont rationnels et réels que d'une manière relative : sans doute ils ont toujours un caractère de nécessité, puisque en définitive ils sont de» moments de la nécessité même ; mais ils n'ont qu'une nécessité provisoire et passagère. L'universelle nécessité est dans le tout, non dans les parties ; aussi tend*elle à s'afEranchir de toutes ses manifestations particulières, pour se révéler enfin comme ne faisant qu'un avec l'universelle liberté.
Il ne faut donc pas dire avec Schelling que les choses procèdent de l'absolu, mais que l'absolu lui-même procède dans les choses, c'est-à-dire qu'il avance et progresse dans ses propres manifestations. Si on appelle Dieu l'absolu, il faut dire alors, se- I Ion Hegel : « Dieu n'est pas, mais devient. » Ainsi reparait la doc- ^ j;'^'**' irine d'Heraclite: Une seule chose est absolue, c'est le devenir. Ci" * -'*'''^'> N'est-ce point là, dira-t-on, identifier les contraires : absolu et A^/v 'X. relatif, liberté et nécessité, idéal et réel î — Oui, sans cloute, répond Hegel ; mais l'identité des contraires est précisément le secret du progrès universel, le secret de la pensée et de la vie. Penser, c'est unir des idées difiérentes et, en définitive, concilier des contraires ; vivre, c'est passer d'un contraire à l'autre par une action qui domine les deux. Tout progrès est une évolution, un devenir, un mouvement, et JtQut mouvement, comme 1 le montrèrent Heraclite et Platon, est une contradiction réaUsée.
L'évolution de la pensée à travers les contraires est absolument identique à l'évolution de l'être, puisqu'il n'y a d'être que dans la pensée et de réalité que dans la raison. La science de la pensée ou logique ne fait donc qu'un avec la science de l'être ou métaphysique. Les catégories et les lois de la pensée ne sont pas seulement des formes abstraites et des moules vides, elles sont ^ des formes vivantes et des moules flexibles où la réalité entre, '' sans jamais s'y enfermer.
Il y a, selon Hegel, deux logiques. L'une, toute relative, est soumise au principe de contradiction : — Une chose ne peut être elle-même et son contraire; c'est la logique inférieure de l'entendement, qui travaille sur des abstractions. L'autre logique, la Logique absolue, celle de la raison et de la réalité, qui n'est plus seulement un jeu d'abstractions, mais un actif développement