HEGEL. — LA LOGIQUE
de la vie, est supérieure au principe de contradiction et repose sur l'identité même des contraires. Ne faut-il pas qu'en définitivoy dans le fond de la pensée et de la vie, les oppositions soient des harmonies et la multiplicité une unité? Voilà ce que montre la vraie dialectique, entrevue par les Eléates et par Platon : cette dialectique n'est que la raison se réalisant elle-même de contraires en contraires, pour parvenir à l'afiranchissement absolu de toutes les oppositions, c'est-à-dire à la liberté. Dire que l'universelle raison est libre, n'est-ce pas dire qu'elle n'est point soumise aux contraires, qu'elle n*est renfermée dans aucun, qu'elle n'est point condamnée à être une chose sans être une autre, à \ ^^ être le jour sans être la nuit, à être la vie sans être la mort ? Ce ' qui est fixé dans son cadre, comme nos idées abstraites, dont chacune exclut son contraire, voilà, selon Hegel, l'inerte et l'infécond, voilà la servitude ; ce qui est mouvant, changeant, progressif, ce qui ne devient une chose que pour devenir ensuite autre chose, voilà le vivant et le fécond, voilà la liberté. La\ notion abstraite de lumière exclut la notion abstraite d'obscurité, sa contradictoire ; mais la lumière réelle, loin d'exclure l'obscurité, la suppose et l'implique : point de lumière sans les ténèbres x qui la rendent visible sous la forme de la couleur ; point de I ténèbres sans la lumière qui permet de les distinguer. De même, la vie appelle la mort et la mort appelle la vie : ce sont deux moments d'une même évolution. Ainsi l'absolu procède, dans son éternel devenir, à travers toutes les contradictions, les engendrant et les détruisant tour à tour, et acquérant de la sorte, à chaque pas qu'il fait, une plus claire conscience de son essence intime : identité supérieure aux différences, affranchissement des contraires, raison et Uberté.
L'évolution de la pensée et de l'être a un rhythme, qui est \ l'expression ou le symbole de l'absolue raison : thèse, antithèse et synthèse. L'idée, dit Hegel, se pose d'abord sous une forme déterminée, comme celle de la lumière pure ; puis elle s'oppose immédiatement son contraire, qui est la pure obscurité; car, encore une fois, la lumière pure enveloppe les pures ténèbres, dont elle ne saurait se distinguer, et l'œil placé dans une sphère de lumière infinie ne verrait pas mieux que dans une sphère d'obscurité infinie. La thèse appelle donc l'antithèse, et les deux se concilient dans une synthèse, qui est ici la couleur, seule chose visible et réelle ; car il n'existe dans la réalité ni lumière pure ni obscurité pure: il n'y a que des couleurs. C'est dans la synthèse
qu*est le ratiounel et le réel : c'est dans l'harmonie ou Tunité qu'est tout ensemble la vérité et la vie.
Reculez indéfiniment en arrière, dans la dialectique de la pensée et de l'être, pour revenir jusqu'au point de départ de cette évolution : vous reconnaîtrez que la notion primitive impliquée dans toutes les autres est la notion de Tètre pur, de Tètre iodéterminé, qui n'est encore rien et peut tout devenir. Mais vom ne pouvez vous arrêter à cette notion relative, car elle renferme une contradiction et appelle son contraire : l'être, qui n'est ni ced ni cela, l'être, qui n'est rien, c'est tout aussi bien le non-être que l'être. Voilà donc deux principes contraires qui s'impliquent mutuellement, deux notions relatives, incomplètes, abstraites. Où est la vérité absolue, où est Tabsolue réalité ? Dans la synthèse vivante et concrète de ces deux termes, dans ce qui tout ensemble est et n'est pas, dans ce qui n'est une chose que pour n'être plus cette chose et pour devenir autre chose ; en un mot, l'être et le non-être sont deux abstractions, la réalité n'est que dans le
(^,^ \ devenir.
Telle est la première antinomie et la première harmonie de la logique hégélienne. L'antinomie, que Eant voyait seulement dans certaines notions est, selon Hegel, dans toutes les notions abstraites ; l'harmonie est le fond de la pensée concrète et réelle, ou, en d'autres termes, de la réalité pensante.
Laissons maintenant la logique générale, dont nous connaissons la loi suprême, pour suivre l'évolution de la pensée ou de l'être dans ses deux grands domaines : d'abord la nature^ où la pensée identique à l'être n'a pas encore acquis la conscience de soi, puis Vesprit^ où se développe cette conscience.