HEGEL. — LA PHILOSOPHIE DE LESPRIT
morale, ce nouvel infini, domine dans Tart. Mais l'idée morale est toujours supérieure à toutes ses représentations. C'est pourquoi l'art moderne^ dans son effort pour exprimer Tinexprimahle, finit par. se décourager.
A Tart extérieur, dont Phumanîté a toujours senti plus ou moins rinsufflsance, s'ajoute Fart intérieur, qui est la religion. Le sen- 1 timent esthétique représentait le divin au dehors ; le sentiment religieux se représente lui-même le divin au dedans. Du reste, c'est toujours l'imagination et le sentiment qui dominent dans la | religion : elle est fille de Tart.
L'art s'efforçait d'unir le naturel et le divin ; la religion, qui procède de Tart comme son inséparable contraire, oppose la nature et Dieu. En effet, dit Hegel, elle se figure Dieu comme un être extérieur à l'univers et à l'humanité, comme un être transcendant : elle revient ainsi au dualisme qui sépare le monde de son principe. C'est là nécessairement, selon Hegel, une dualité provisoire, que la science et la philosophie ramèneront à l'unité. Les religions elles-mêmes tendent à cette imité qu'elles entrevoient. La religion orientale, en effet, anéantit rhomme devant Dieu, le fini devant Tinfini : pour le brahmanisme et le bouddhisme, le fini n'est qu'une illusion ; pour le monothéisme mosaïque, l'homme n'est que poussière, fange, argile entre les mains du potier : Jéhovah est tout, seul puissant, seul libre ; de lui vient, non-seulement l'exécution extérieure, mais même la volonté intérieure ; c'est lui qui éclaire ou endurcit les cœurs, qui les prédestine au bien ou au mal. Obéissance passive, morne résignation, crainte du Tout-puissant, voilà donc, dit Hegel, le sentiment religieux de TOrient. Dans la Grèce, au contraire^ l'infini est absorbé par le fini, la divinité n'ast que l'humanité. L'énigme du Sphinx était celle du poly-j théisme même, et le mot de l'énigme, c'était l'homme. Pourtant,' la religion grecque laisse encore planer au-dessus de ses héros, divinisés le^pectre. daJOestin : on dirait une sorte de remords qui} poursuit la conscience religieuse des anciens Grecs et lui rappelle ! rinfini. Enfin, le christianisme est la synthèse de la religion de 1 l'infini et de la religion du fini, le fruit de l'union qui eut lieu entre le génie oriental et le génie de la Grèce : le christianisme, en effet, n'adore-t-il pas un être qui est à la fois Dieu et homme, infini et fini? Voilà le dogme suprême et la plus haute expression du sentiment religieux.
Toutefois la religion et le dogme, dit Hegel, n'étant que des symboles dus à Timagination, ne peuvent donner à l'esprit sa satisfaction suprême. L'esprit, en son essence, est libre, et « l'histoire entière n'est que la série des manifestations par a lesquelles il acquiert la conscience de sa liberté. » La religion, qui impose ses dogmes par une autorité externe, et qui représente Dieu comme étant lui-même une autorité extérieure à la conscience humaine, ne saurait nous donner la pleine conscience de notre liberté. « L'esprit ne peut se soumettre qu'à ce qui est esprit » ; car alors, se soumettant à lui-même, il se reconnaît libre.
Mais où donc l'esprit sera-t-il ainsi en face de l'esprit, seul devant soi, conscient de soi, en possession de soi? -:- Dans la suprême science, répond Hegel, dans celle qui peut se définir la conscience de Tesprit, dans la Philosophie. Là, plus rien d'extérieur à la pensée : c'est la pensée même qui, rentrée en soi, se reconnaît comme l'essence des choses. Sans doute il est difficile pour le philosophe d'arriver à cette conscience de l'absolu ; aussi l'histoire de la philosophie elle-uîéme, dans le rhythme de ses diverses périodes, est allée de Tiafini au fini, du fini à l'infini, se contredisant sans cesse et résolvant sans cesse ses contradictions en des systèmes supérieurs. L'histoire de la philosophie résume ainsi l'histoire de la pensée, par conséquent l'histoire du monde, par conséquent encore l'histoire du divin. Le but auquel la métaphysique tend et le plus haut point qu'elle puisse atteindre, c'est la conscience de l'absolu ; or, la doctrine de Hegel a pour objet cette conscience même, car elle reconnaît que l'absolu est immanent à la conscience, qu'il est la conscience en dehors de laquelle rien n'est et en laquelle tout existe : la philosophie hégélienne est donc, au dire de Hegel, la philosophie absolue, qui, dépassant toutes les autres philosophies, toutes les religions, tous les arts, nous livre enfin le mot de l'univers.
Malgré cette confiance de Hegel en sa doctrine, les philosophes de l'Allemagne ne tardèrent pas à se demander si c'était là réellement le dernier terme de la philosophie. Schelling, sortant de son silence et de son repos, s'éleva contre cette doctrine tout intellectualiste ; perfectionnant son propre système, il montra au delà de l'intelligence la volonté, seule absolue, et au delà de la cette liberté tout intellectuelle que Hegel admettait, une liberté