III. ~ la philosophie de l'esprit
Par révolutioQ graduelle de la vie inorganisée, puis de la r.^Vtv ' vie organisée, l'homme naît. Avec lui commence réellement, / a^.' selon Hegel, la philosophie de l'esprit, c'est-à-dire la conscience j*^^ ' •-/ ^ progressive que la raison acquiert de son essence absolue. ^' 1 ^ ^ -
L'individu humain vit d'abord à l'état de nature, comme s'il ^ ♦ ^r-UO ^^ était seul, comme s'il était tout, comme s'il était la liberté abso- v<^; tU^'^^r lue, et cependant, l'homme ne fait réellement que participer à cette liberté, il n'a qu'une liberté relative. Aussi, ayant bientôt reconnu que la volonté ou la raison existent aussi chez ses semblables, il voit dans la liberté d'autrui la limite de la sienne propre. L'humanité seule a une liberté illimitée, l'individu humain ne peut avoir qu'une liberté limitée.
Ici se montre le vrai sens que Hegel donne au terme de liberté : au lieu d'être un pouvoir personnel, ce n'est à ses yeux que la force impersonnelle qui entraîne tout et devient tout. Il ne s'agit donc plus d'une liberté vraiment morale, absolue dans la sphère de laconscience, il ne s'agit que d'une liberté naturelle, équivalente à une puissance indéfinie de développement, comme l'entendirent Spinoza et Leibniz. Aussi la philosophie de Hegel, qui offrait une part de vérité dans l'ordre logique et physique, où la liberté morale ne peut apparaître encore clairement, va mêler de plus en plus l'erreur à la vérité dans les applications à la politique et à l'histoire : son détermjnispie universel va se dévoiler de plus enf plus, en absorbant l'individu dans l'État, l'État faible dans l'État fort, et tous les. États eux-mêmes dans le vaste mouvement de l'univers.
L'individu, dit Heçel, ne peut se développer que dans la société civile, dans l'Etat, et ce qu'on appelle le droit est la li-
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berté de l'État, c'est-à-dire la domination de la puissanœ commune sur les libertés individuelles. Hegel, abandonnantli tradition de Eant et de Rousseau, revient à la vieille conoeih tion qu'on pourrait appeler le panthéisme politique : il appéDe l'État c la substance de l'individu. » L'individu, selon lui, n*eit absolument sacré que pour un autre individu ; il ne l'est pin pour rÉtat, dont il est en définitive Tinstruinent, soit qnH observe les lois, soit qu'il les viole. La subordination de rindividu à la loi, c'est la légalité ; la révolte de l'individu contre h loi, c'est le délit. La pénalité est une négation opposée à une négation pour la détruire: elle est l'afOlrmatioa de la justice comme inviolable. La peine de mort est, dans certains cas, nécessaire à cette affirmation ; Hegel prétend ainsi la justifier par des abstractions métaphysiques.
Môme absolutisme de TÉtat relativement à la famille. Comme l'individu, la famille entière n'est qu'un moyen en vue de l'Étil C'est au nom de cette subordination à l'intérêt public que Hegel condamne le divorce : si le mariage, dit-il, était une association libre entre des volontés libres et aimantes, il serait soumii, comme Eant et Fichte l'ont soutenu, à la règle essentielle de toute association, qui est de ne subsister que par la volonté de ceux qui s'associent et de cesser en certains cas avec cette volonté 'j . même, afin de ne pas devenir une servitude immorale. Mais,
'^^^ ' selon Hegel, le mariage n'est pas une union de deux personnes se prenant l'une l'autre pour fin : c'est une union conclue en vue de la société, et comme l'État, selon Hegel, est intéressé à maintenir le lien légal des époux en Tabsence du lien moral, il ne doit tolérer le divorce que dans quelques cas rares.
L*omnipotence de l'Etat et sa personnification dans une entité' supérieure aux individus ne pouvait manquer d'aboutir chez Hegel à une politique absolutiste. Le principe de cette politique est que l'État a une mission propre, une idée à réaliser, distincte des idées qui peuvent agir chez les individus. La politique libérale de Kant et de Fichte avait représenté l'État comme une association d'individus, ayant pour fin d'assurer le libre développement de ces individus eux-mêmes ; Hegel, au contraire, place la fin de l'État dans une idée supérieure dont • -'^t- il est le représentant armé, et à laquelle il doit sacrifier les >â/ intérêts privés ou les droits privés. Hegel ne voit pa& que le
meilleur moyen d'assurer le triomphe des « idées supérieures », c'est de commencer par respecter les droits et la liberté des indi-
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yidus, afin de laisser aux individus mêmes le soin de faire triompher les doctrines les plus vraies et les plus justes. Se défiant « de la liberté, Hegel a recours au despotisme. L'État se personnifie I dans un homme, qui est le monarque, dépositaire de sa puissance et de Tidée qu'il doit réaliser. Le chef de l'État, c'est rÉtat fait homme, et Louis XFV avait raison en ce sens de dire : L'État, c'est moi. Le monarque, représentant de l'idée, a le droit avec la force. Telle est cette mythologie politique sur ] laquelle Hegel fonde la supériorité de la monarchie.
Ce n'est pas tout. Après avoir absorbé les droits de l'individu et de la famille, l'État se trouve absorbé à son tour dans les c{ (*• i^^Jt États supérieurs, dans les nationalités supérieures, dans les races ) \ ^^^^ supérieures. De là, d'après Hegel, le droit de conquête et la per- Q j y pétuité de la guerre : la nation victorieuse est toujours meil- 'vA/Zy /*'^^ leure que la nation vaincue et sa force même est la preuve n^i^Vt^^ de son droit : car ce qui est réel est rationnel. L'histoire est donc \ /^/ le jugement de Dieu et Féternel Dies irœ (1). *
Toutefois, cette apothéose du succès et de la force, où se révèle le fatalisme historique de Hegel, n'exprime encore qu'un moment de l'universelle évolution. En vertu même de la nécessité q;ui régit l'histoire, au-dessus des individus et des États s'élève t enfin l'humanité, dont le génie propre se développe par le moyeu de l'art, de la religion et de la scieuce.
Ici, la philosophie de Hegel, oubliant ses aberrations poli-\ tiques, va pénétrer profondément dans les manifestations de la vie vraiment humaine et spirituelle.
La théorie de l'art, chez Hegel, est un remarquable développement des principes déjà posés par Kant et par Schelling.
L'art, dit Hegel, est l'esprit pénétrant la matière et la transformant à son image. Mais la matière en laquelle s'incarne l'idée est plus ou moins docile ou rebelle : de là les différentes sortes d'art. L'architecture n'est encore qu'un art symbolique, où là forme rappelle l'idée plutôt qu'elle ne l'exprime ; l'idée y paraît élevée au-dessus de son symbole « comme les cieux au-dessus de la terre. » L'architecture produit le sentiment de l'immobile infini. Dans la statuaire, la forme et l'idée se pénètrent : ce n'est plus seulement, comme dans l'architecture, un symbole indirect et lointain où une foule d'accessoires ne servent point à
1 . Voir notre étude sur le Droit, la force et le génie, d'après la philo- I Sophie allemande, daus la Revue des Deux-Mondes du 1®' juia 1874.
l'expression de Tidée ; tout, dans la statue, exprime l'idée directement et la rend visible aux yeux.
Toutefois^ la statuaire ne reproduit que la forme de la vie : eUe ne peut nous faire voir Tâme elle-même telle qu'elle réside dam le regard. La peinture, spiritualisant de plus en plus la matière, dont elle ne conserve que les couleurs, saisit sur le fait et fixe pour toujours un des moments de la vie. Ce n*est, il est vrai, qu'un moment, arrêté au passage et soustrait à la fuite da temps. Aussi la peinture demeure encore un art extérieur et matériel. Architecture, sculpture et peinture, prises ensemble, constituent I ce que Hegel nomme l'art objectifs c'est-à-dire attaché à Tobjet et tourné vers le dehors.
La musique, au contraire, reproduit ce qu'il y a de plus intime
à l'âme, au sujet : sentiment mobile, la passion aux mille nuances.
I C'est un art tout subjectifs vague et infini comme l'était son
contraire, Tarchitecture, qui nous a paru le plus objectif des arts.
Ainsi se touchent les extrêmes.
L'opposition des arts matériels et spirituels réclame un art supérieur qui les concilie, un art universel et absolu^ où la forme et l'idée, l'objet et le sujet soient inséparables. Cet art qui, résumant tous les autres, construit, sculpte, peint, chante, parle et ; pense, c'est la poésie.
Dans le développement de la poésie même et de ses genres se retrouve l'évolution à trois degrés qui est, selon Hegel,, le e^' rhythme du monde. A l'architecture, à la sculpture et à la peinture, dont l'ensemble forme, comme nous l'avons vu, « Tart objectif, » correspond dans la poésie l'épopée^ qui aime les constructions colossales, les formes, les couleurs, les peintures et qui excite ainsi à sa manière le sentiment du merveilleux ou de l'infini. Le genre lyrique, où le poète chante ses sentiments individuels, répond à la musique. ]jjj^()rajpft p.rI: ][p g^pp^ pa^Mf où s'expriment tout ensemble la nature et l'homme, l'histoire et l'individu, avec leurs péripéties et leurs passions : le drame, dit Hegel, représente l'univers.
Même loi de développement dans les périodes historiques de * l'art. L'art oriental et primitif est symbolique : il se plaît dans le colossal, dans l'immense, dans l'infini. L'art grec emprisonne l'idée au sein de la forme : il aime les proportions déterminées et » finies : il est humain. L'art chrétien et romantique, enfin sulx)^ donne la forme à l'idée, mais non plus à une idée de puissance démesurée et vague, comme l'infini de l'Orient : désormais l'idée