‹ Histoire, de la philosophie (volume 2)Chapitre 348 sur 358 · De seligere, trier · texte numérisé non relu

De seligere, trier

l'évolution finale : tout recommencera donc à se mouvoir, dans un autre ordre sans doute, et pour produire de nouvelles formes, de nouvelles espèces, un nouvel univers.

L'école anglaise, n'admettant point chez l'homme la liberté morale, se demande ce qui peut être bon, ce qui peut être mauvais, et elle répond avec Épicure : — Ce qui est bon, c'est le plaisir ; ce qui est mauvais, c'est la douleur. L'utilité se confond avec la moralité.

Bentham avait fait consister l'utilité . et le bonheur dans la quantité de plaisir ; Stuart Mill, reculant devant les conséquences dégradantes de cette théorie, prétend introduire dans l'évaluation des plaisirs un élément nouveau, la qualité. « Il vaut a mieux », dit-il, « être un Socrate mécontent qu'un pourceau sa- (( tisfait, » parce que la qualité et la dignité du plaisir chez Socrate sont supérieures. Ainsi s'introduit dans la morale utilitaire, sous une forme déguisée, la notion de la moralité vraie, de la dignité des êtres raisonnables. Mais Stuart Mill ne parvient point à justifier, au nom des principes purement utilitaires, Tintroductioa de cette valeur indépendante du calcul purement mathématique ; sa théorie reste donc à moitié chemin, entre la morale exclusivement fondée sur le plaisir et la morale fondée sur la volonté libre et aimante.

En outre, comment Stuart Mill obligera-t-il l'individu à choisir les plaisirs plus dignes, les. plaisirs de la sympathie, qui ne se séparent pas eux-mêmes du bonheur des autres î « Faites à au- « trui, dit-il, ce que vous voudriez qu'on vous fît; cette règle « d'or de Jésus de Nazareth est la plus parfaite expression de la « morale utilitaire. » — N'est-ce pas au contraire la plus parfaite expression de la morale désintéressée ? Comment donc, encore une fois, obliger à un tel désintéressement? — Stuart Mill, ne pouvant fonder une obligation morale^ y substitue une sorte de contrainte intellectuelle. Pour la produire, il s'adresse à l'association des idées : on associera, dit-il, dans l'esprit des enfants l'utilité particulière et l'utilité générale, et cela, par un lien tellement fort qu'ils ne concevront pas même la pensée de les séparer. — Évidente utopie, qui ne tiendrait pas devant les faits de chaque jour, où éclate si souvent l'antagonisme des intérêts.

478 ÉCOLE ANGLAISE CONTEICPORAINE.

Aussi les utilitaires s'efibi*ceiit-ils, pour supprimer cette o^ flition gênante entre les faits et les idées, de trouver une orgamsation sociale où les intérêts soient réellement confondus. Stuait Mill cherche cette organisation ; M. Spencer essaye de montrer qu'elle se produira nécessairement par la seule évolution mécanique de la société. — Fort bien, pourrait-on lui dire ; mais, en attendant cet équilibre final des intérêts, comment agir ? Noos ne pouvons être moralement obligés par les considérations utilitaires, nous ne pouvons être non plus intellectuellement contraints au désintéressement par la conviction que notre intérêt est identique à celui d'autrui. Tout principe d'obligation disparaît donc, ainsi que les moyens imparfaits par lesquels on voulait remplacer ce principe. La morale utilitaire, si pratique en apparence au début, finit par se perdre dans l'utopie.

La science morale et la science sociale sont inséparables pour l'école anglaise, car la moralité individuelle n'est, dit M. Spencer, que « l'appropriation de l'individu au milieu social. »

De même que l'idée essentielle du devoir fait défaut à la morale des Anglais, de même l'idée essentielle du droit fait défaut à leur sociologie. Stuart Mill définit le droit « un pouvoir que la société a intérêt de conférer à l'individu. » L'individu se trouve mis ainsi à la discrétion de l'intérêt social.

Il est vrai que, selon Stuart Mill, l'intérêt social lui-même est de laisser à l'individu la plus grande liberté possible. Dans un de ses meilleurs livres, intitulé la Liberté, Stuart Mill nous montre, avec une rare pénétration d'analyse, tous les avantages du libéralisme. La liberté, dit-il, développe seule les facultés de Pindividu ; de plus, elle les développe en des sens divers, elle favorise Toriginalité et par cela même le progrès, elle suscite le génie, elle trouve en soi sa propre règle et tend naturellement à se mettre en équilibre avec les autres libertés ; enfin du libre jeu des intelligences la vérité se dégage, du libre jeu des intérêts sort l'utilité commune, du libre jeu des volontés individuelles sort une volonté générale qui, sans être infaillible, est toujours perfectible et a en elle-même de quoi corriger ses propres erreurs.

Stuart Mill, grand économiste, montre le même esprit de liberté dans son Traité d'économie politique et sociale, où se trouve la solution philosophique de plusieurs questions économiques

irtantes. Quant à la politique de Stuart Mill, elle consiste ''^'4A' nnè démocratie libérale fondée sur le « suffrage universel et proportionnel », dans lequel les minorités seraient représentées. Mais sa théorie du suffrage, malgré les parties neuves et vraies qu'elle contient, repose en définitive sur l'idée d'intérêt, non sur celle de droit : de là les fluctuations et les contradictions de sa pensée, qui s'en tient trop souvent à Tempirisme anglais.

L'insuJBsance de Tidée d'intérêt se montre surtout dans les doctrines de Stuart Mill sur la propriété, où il perfectionne assurément la théorie de Locke, mais où il continue d'osciller entre l'idée sûre du droit inhérent à la liberté même et l'idée dangereuse du droit dérivant de l'intérêt social, entre l'individualisme et le socialisme. Il reconnaît d'abord, avec Locke, un droit de propriété sur les produits du travail, et il explique ce droit de la même manière que Locke. « Il n'y a aucune « injustice à ce qu'un individu quelconque soit exclu de la « possession de ce que d'autres ont produit ; ils n'étaient pas « obligés de le produire pour son usage, et il ne perd rien en « ne prenant point sa part dans ce qui n'eût point existé autre- « ment (1). » — Remarquons que cette justification de la propriété

' exclusive a son vrai fondement dans une considération de droit, et non d'utilité : c'est parce que le travailleur crée des valeurs qui n'existeraient pas sans lui que Locke et Stuart Mill lui reconnaissent le titre de propriétaire ; la propriété des fruits du travail suppose donc elle-même une propriété antérieure, celle de l'activité libre ; si je ne suis pas d'abord propriétaire de ma liberté, maître d'en user ou de n'en pas user dans la sphère qui m'appartient, je n'aurai aucune propriété, aucune liberté, aucun droit. Stuart Mill reconnaît-il donc, oui ou non, à la liberté personnelle un caractère absolument inviolable, par l'unique raison qu'elle est libre et, à ce titre, créatrice ? Quand il

' dit qu'il faut laisser aux individus la jouissance de leurs œuvres, est-ce en vertu d'un droit inhérent à la liberté individuelle sur ce qui n'existe que par son action, ou est-ce en vertu de l'utilité sociale qui y trouve plus d'avantage ? — Cette dernière raison est seule en harmonie avec la doctrine utilitaire ; et cependant, la manière dont Stuart Mill traite la question de la pro-

1. Principes d'économie politique, trad. fr. de Courcelles-Seneuil, I, 263 et suiv,

priété semble indiquer qu'il trouverait injuste en soi, indépendamment de toute considération utilitaire, l'acte d'enlever à un homme ce que cet homme a entièrement créé par lui-même, ce qui est le produit exclusif de sa liberté.

C'est sur ce principe de droit, joint à des considérations utilitaires, que Stuart Mill fonde sa critique philosophique de la propriété foncière ; car il s'attache à déterminer la part exacte qui revient au travail de l'individu et qui doit être « absolument respectée » par cela seul qu'elle est sa création libre. « Le principe « précédemment posé ne saurait, » dit-il, « s'appliquer à ce qui « n'est pas le produit du travail, la matière première de la terre. Cl Aucun individu ne peut primitivement réclamer la propriété « particulière d'un sol qu'il n'a pas produit, et tous les individus « humains peuvent au contraire revendiquer le pouvoir de tirer « parti du sol qui n'appartient encore à personne. » Sur ce point, Stuart Mill est d'accord avec Kant, et aussi avec les premiers chrétiens, qui considéraient la terre comme le patrimoine commun de l'humanité (1). a La terre, dit-il, est l'héritage primitif « du genre humain tout entier {the land is the originel inheritance « of ail mankind) (2). » La matière première, propriété commune de l'espèce humaine, se trouvant toujours dans la propriété foncière, celle-ci, selon Stuart Mill, ne peut plus être « absolue • chez l'individu, comme le serait une complète création de son travail. De là Stuart Mill conclut que les raisons d'utilité générale peuvent seules justifier la propriété individuelle et exclusive du sol. « L'argument ordinaire, dit-il, et de beaucoup le meilleur, « invoqué pour légitimer l'appropriation du sol par les individus, a est que la possession privée fournit le plus énergique motif de « faire rendre au sol le plus grand produit possible. Mais cette « raison n'est valide que pour laisser au propriétaire la pleine « jouissance de tout ce qu'il ajoute de valeur à la terre par son « action et sa dépense personnelles (3). » Stuart Mill s'efforce ainsi de faire coïncider le principe d'utilité et le principe de droit : la plus grande utilité générale, c'est la plus grande somme de production par l'individu ; pour obtenir cette plus grande somme, le moyen nécessaire est d'accorder au producteur la jouissance exclusive jiu surplus de produit qu'il a créé. D'autre

Page 1