Économie politique, I
« tiOD, mais un produit naturel du caractère des peuples. » Le gouvernement est l'ensemble des institutions et des appareils de contrainte qui font échec aux penchants anti-sociaux ou égoïstes^ pour assurer la prédominance des penchants altruistes. Le développement du sens moral, c'est-à-dire des penchants sympathiques et altruistes, amène graduellement la chute des institutions coercitives : le respect et le besoin de Tautorité déclinent à mesure que croît le respect du droit de Tindividu. L'idéal serait l'absorption du premier élément dans le second. Le gouvernement est donc, dit M. Spencer, un mal nécessaire et une fonction provisoire : il doit restreindre de plus en plus ses attributions.
« En divers pays et en divers temps, l'Etat a rempli cent fonctions diverses. Il n'y a peut-être pas deux gouvernements qui se soient ressemblés par le nombre et la nature des fonctions qu'ils se croyaient obligés de remplir; mais une seule n'a jamais été tout à fait négligée par aucun, la fonction de protection : ce qui prouve que c'est là la fonction essentielle... Le devoir de TEtat est de protéger, de maintenir les droits des hommes, c'est-à-dire d'administrer la justice.... Le gouvernement représentatif, tel qu'il existe de nos jours dans les pays où il est le mieux établi et où il produit SCS meilleurs fruits, n'est encore qu'une forme transitoire du gouvernement. C'est celle qui convient à une société où les mœurs violentes et déprédatrices qui caractérisaient les âges passés n'ont pas encore fait place aux mœurs fondées sur la justice. Le mécanisme de la représentation nationale est celui où se balancent le mieux les deux forces antagonistes, l'esprit conservateur et l'esprit réformateur. ... La force des sentiments conservateurs et celle des sentiments réformateurs expriment ; par leur lutte et la résultante de leurs tendances, le degré de moralité des sociétés. Le triomphe des premiers indique une prédominance des habitudes violentes ; le triomphe des seconds prouve que les habitudes morales du respect des droits ont acquis la prépondérance. Une société peut être jugée d'après la proportion entre la contrainte exercée sur les citoyens au nom de la loi humaine, et l'obéissance volontaire à la loi de l'égalité dans la liberté. Où l'une fait défaut, l'autre la rempjace. Si la loi morale n'a pas un pouvoir suffisant sur les cœurs, la contrainte la supplée; mais aussi, quand la loi morale devient assez forte, la contrainte doit disparaître ; alors tout gouvernement devient inutile, un mal même ; et les hommes ressentent une telle aversion pour les entraves de Tautorité, ils se montrent si jaloux de leurs droits, que tout gouvernement devient impossible. Admirable exemple de la simplicité de la nature : le même sentiment qui nous rend propres à la liberté, nous rend libres... Nous marchons vers une forme où l'autorité sera réduite au minimum, et la liberté portée au maximum. La nature humaine sera si bien façonnée par la discipline sociale, si propre à la vie en société, qu'elle n'aura plus besoin de contrainte extérieure et qu'elle se contraindra elle-même. Le
citoyen ne tolérera d'autre empiétement sur sa liberté que celui qui assure à tous une égale liberté. L'autorité suprême n'aura pas d'autre fonction que d'assurer les conditions sous lesquelles les individus peuvent, par des associations libres, développer l'industrie, et s'acquitter de toutes les autres fonctions sociales. Enfin la vie de l'individu sera portée au plus haut degré de compatibilité avec la vie sociale, et celle-ci n'aura pas d'autre but que d'assurer contre toute atteinte la vie individuelle... Au lieu d'une uniformité artificielle d'après un moule officiel, l'humanité nous présentera, comme la nature, une t'essemblance générale variée par des difierences infinitésimales. L'être social se défait de ses enveloppes par une sorte de desquamation, tout en gardant le bien qu'il a acquis sous leur protection. De siècle en siècle, on a aboli des lois tyranniques, et l'administration de la justice n'en a pas été atteinte; au contraire, elle s'est épurée. De même, les croyances mortes et enterrées n'ont pas emporté avec elles le fonds de moralité qu'elles renfermaient ; ce fond existe encore, mais purifié des souillures de la superstition (1). »
Des formes interaiédiaires et passagères se succéderont, dit M. Spencer, entre la monarchie absolue des despotes de l'Orient et la démocratie finale, où la nation, ajoute-t-il, sera le vrai corps délibérant, faisant exécuter ses volontés par des délégués chargés de mandats déterminés et formels, librement consentis de part et d'autre.
En résumé, Técole anglaise s'efforce de revenir à l'idéal proposé déjà par la philosophie française du xviiie siècle, et en particulier par J.-J. Rousseau ; mais nous retrouvons toujours cette essentielle différence entre les deux philosophies, que l'une repose sur ridée de l'intérêt, l'autre sur l'idée du droit. La première attend la réalisation de son idéal des nécessités mécaniques ou intellectuelles qui entraînent le monde; la seconde demande cette réalisation à la liberté morale de Thomme, qui seule peut s'imprimer à elle-même le mouvement vers la justice.
Si le ressort auquel se confie Técole anglaise était le seul, l'égoïsme aurait beau se transformer, il subsisterait toujours, et aucune nécessité physique ou logique ne pourrait amener l'individu à se désintéresser de soi malgré soi. La volonté libre, reconnaissant en elle-même le principe moral du devoir et du droit, peut seule réaliser dans la société une liberté et une égalité qui ne soient pas apparentes, un désintéressement et une
1, Social Statics, 467, 476; Essay on représentative govemmênt, 112, et suiv.
fraternité qui ne soient pas illusoires. L'école anglaise a bien vu le mécanisme extérieur par lequel le moi individuel et la société se développent ; mais elle ne s'est point placée à ce point de vue de la conscience, seul vraiment psychologique et vraiment moral, où la volonté se saisit elle-même et érige en règle le respect de soi. La philosophie anglaise demeure donc un naturalisme qui aspire en quelque sorte à reproduire ou à remplacer la moralité, mais qui, quoique s'élevant toujours, reste toujours au-dessous d'elle.
L'idée de progrès, qui est devenue dominante dans la philosophie même, se vérifie par l'histoire de la '■ philosophie. — Caractères du progrès philosophique qui empêchent de Tassimiler complètement au progrès scientifique. Distinction de deux sortes de vérité dans la philosophie : les unes susceptibles de vérification expérimentale et de démonstration logique, les autres dépassant la portée de l'expérience ou du raisonnement, lo Progrès de la philosophie dans sa partie expérimentale ou lo^que : psychologie, logique, esthétique, morale appliquée. 2^ Partie métaphysique de la philosophie. Importance et difficulté de la métaphysique. Nécessité des systèmes dans la métaphysique. Progrès par lequel ces systèmes se complètent l'un l'autre et s'absorbent dans un système supérieur. — Quels sont les deux grands systèmes entre lesquels se partage la métaphysique contemporaine. L'essence de toutes choses ett-elle la nécessité ou la liberté, est-elle un principe physique ou un principe moral ?
L'idée de progrès, qui est devenue dominante dans la philosophie, se vérifie par l'histoire même de la philosophie. Cette longue suite de systèmes que nous avons vus se succéder a beau, comme par une sorte de rhythme, ramener souvent des idées semblables sous des formes différentes, la pensée humaine, ou plutôt la volonté humaine, ne recule que pour avancer de nouveau et se rapproche sans cesse du terme auquel elle aspire : parfaite conscience de soi, parfaite possession de soi. L'histoire de la philosophie est l'histoire de la réflexion par laquelle l'homme, se con- .naissant de plus en plus soi-même, comprend de plus en plus le principe par lequel s'explique l'irnivers.
Toutefois, la philosophie a des caractères propres qui empêchent d'assimiler complètement le progrès philosophique au progrès scientifique.
En premier lieu, nous avons vu que la philosophie renferme deux sortes de vérités, les unes susceptibles de vérification expérimentale ou de démonstration logique, les autres dépassant la portée de l'expérience simple ou du simple raisonnement. Le progrès ne saurait être le même dans ces deux ordres d'études«
La psychologie purement expérimentale, telle que les Anglais la conçoivent, est une science d'observation plus ou moins analogue aux sciences naturelles ; la logique, telle qu'Aristote, Descartes, Bacon, Tout constituée, est une science de démonstration plus ou moins analogue aux mathématiques. La psychologie expérimentale étudie simplement les relations des phénomènes entre eux ou les lois de leur succession, par exemple les lois de l'habitude, de Tassociation des idées, des passions, etc.; quanta la logique, elle étudie les relations des idées, ou les lois du raisonnement, quelle que soit d'ailleurs la valeur absolue des principes, par exemple les conditions d'un syllogisme rigoureux ou d'une induction rigoureuse. Dans ces deux sciences, on s'attache à de pures relations entre dés objets déterminés et délimités; et ces relations sont des faits ou des lois plus ou moins complexes, mais toujours susceptibles d'une connaissance positive. Aussi la psychologie expérimentale et la logique nous ont-elles offert, dans leur développement, un progrès analogue à celui des sciences physiques et mathématiques. L'analyse de l'esprit humain, de ses facultés, de ses opérations, de ses afTections et de ses passions, n'a pas cessé, depuis Platon et Aristote, d'enrichir la psychologie d'observations nouvelles et même de théories scientifiques : par exemple, les phénomènes de la mémoire sont en partie expliqués, ainsi que les lois de l'habitude et de Tassociation des idées; l'analyse des penchants et des passions a été également perfectionnée. De son côté, la logique, après avbir acquis avec Aristote le rang d'une science exacte pour tout ce qui concernait la déduction, a fait de nouveaux progrès depuis le xvi' siècle pour la théorie de l'induction ; on comprend de mieux en mieux tous les procédés de la méthode dans les divers ordres de connaissances.
L'esthétique, en sa partie expérimentale, n'est qu'une application de la psychologie : elle nous a offert le même progrès que cette dernière. La science du beau et des beaux-arts s'est développée surtout depuis un siècle, et le mot même d'esthétique ne date que du siècle dernier (l).
La morale appliquée dépend en partie de la psychologie expérimentale et de l'économie sociale, autre science d'observation. Telle fin étant une fois admise comme but suprême pour l'individu
1. On sait qu'il fut employé pour la première fois au milieu du XVlll» siècle par un philosophe allemand, Baumgarten, qui composa un ourrage intitulé ^sthetica.
et pour la société, la science des mœurs doit déterminer la série de moyens la plus propre à atteindre cette fin ; c'est là une partie de la morale qui olTre un caractère scientifique et un progrès incontestable. Les conditions de la moralité dans Tindividu et dans la société sont évidemment mieux comprises aujourd'hui que dans le monde antique. La jurisprudence et la science politique sont de mieux en mieux déduites de la morale même et acquièrent peu à peu la rigueur des études positives ; la science sociale se fait sous nos yeux, et il semble que le siècle prochain soit destiné surtout à en résoudre les plus difficiles problèmes.
Enfin, dans la théodicée même il existe une partie démonstrative et purement logique. Etant donnée Tidée de Dieu, soit que Dieu existe ou n'existe pas, on peut déterminer rationnellement ce qui convient et ce qui ne convient point à Tidée que nous nous en formons. Cette détermination de ce qu'on pourrait appeler le contenu de l'idée divine est progressive de sa nature, et rhistoire nous en a montré les réels progrès. Si on conteste encore aujourd'hui l'existence propre de Dieu en dehors de la pensée et du monde, du moins comprend-on de mieux en mieux ce que Dieu devrait être s'il existait. L'idée de la perfection divine s'est élevée et purifiée ; et tout ce qu'on a éliminé de cette idée par voie de négation, — comme la haine, la vengeance, le caprice et l'arbitraire, — prouve qu'on en a au fond une idée positive. Un dieu puissant et même un dieu inteUigent ne suffiraient plus à notre pensée : nous voulons un dieu bon. C'est que l'idée de Dieu, étant au fond identique à celle de la moralité parfaite, suit les progrès de la morale elle-même.
Ainsi l'histoire nous a fait reconnaître d'abord, dans la philosophie, une partie positive et progressive : celle où il s'agissait simplement d'établir des relations tantôt entre des faits observables, tantôt entre des idées susceptibles d'analyse:
Mais ce n'est point là toute la philosophie, et même, à vrai dire, les études purement empiriques ou logiques, quelle qu'en soit l'importance, sont seulement les préliminaires de la philosophie. Celle-ci, en effet, a pour essence de remonter aux premiers principes de toutes choses, à ce qui ne dépend de rien et tient le reste sous sa dépendance, c'est-à-dire à l'absolu. Que sommesnous en nous-mêmes et dans notre essence intime ? Libres ou déterminés, esprit ou matière ? Question de psychologie supérieure, qui rentre dans la métaphysique. Qu'est-ce que la vérité
absolue et pouvons-nous l'atteindre d'une certitude absolue? Question de logique supérieure, gui rentre dans la métaphysique. Qu'est-ce que le beau en lui-même, et de quel principe secret nous révèle-t-il la présence î Question d'esthétique supérieure et de métaphysique. Qu'est-ce que le bien en soi ? quelle est la fin absolue à laquelle nous devons tendre ? est-ce le plaisir fatalement recherché, ou le devoir librement réalisé ? Question de morale supérieure et métaphysique. Qu'est-ce enfin que Dieu? Un simple idéal de la pensée, ou la réalité suprême? Le principe premier de Tunivers est-il quelque nécessité primitive ou quelque primitive liberté? Question de théodicée supérieure et métaphysique. En un mot, la métaphysique est Teffort de l'esprit humain pour descendre au fond des choses ou monter au sommet. Tandis que les sciences inférieures cherchent les relations des choses entre elles, la philosophie première cherche la relation des choses avec cet absolu dont nous avons tout au moins l'idée en nous-mêmes. Dieu, l'âme, la matière, c*est l'absolu poursuivi dans diverses directions.
Une science qui recherche un tel objet est certainement la plus élevée de toutes, mais c'est par cela même aussi la plus Complexe et la plus difficile : son histoire nous en a fourni la preuve. Comme Aristote l'avait fait voir longtemps avant Auguste Comte et les positivistes, une science est d'autant plus facile et d'autant plus rapide en ses progrès qu'elle est plus élémentaire, d'autant plus élémentaire qu'elle est plus simple, d'autant plus simple qu'elle est plus abstraite, d'autant plus abstraite qu'elle touche moins au fond intime de la réalité, au mystère même de l'être. La géométrie par exemple, dont l'histoire constate les progrès dès la haute antiquité, est la plus facile et la plus certaine des sciences, parce qu'elle délimite elle-même son objet, en faisant abstraction du reste, définit exactement ce qu'elle veut étudier, ligne, surface, triangle, cercle, et ne met dans ses définitions que ce qu'elle y veut mettre. La physique et la chimie, dont le progrès est bien plus tardif dans l'histoire, sont déjà beaucoup plus complexes et moins rigoureuses, parce qu'elles étudient des faits concrets et réels. Enfin les sciences de la vie et celles de l'âme sont encore plus difficiles ; de même pour les sciences sociales. A mesure donc que la science croît en importance et en dignité, elle croît en difficulté, et son avancement est plus laborieux : car un objet plus riche livre moins facilement et moins rapidement ses secrets. Aussi la métaphysique, dont
l'objet est à la fois le plus infini en lui-même et le plus difiBcile à définir pour la pensée, n'accomplit son progrès que par une succession de phases qui lui donne un caractère original.
D'abord la métaphysique, étant une construction à la fois intellectuelle, esthétique et morale, prend inévitablement la forme d'un système ; et quoique chaque système métaphysique ait pour but de montrer les choses au point de vue universel, il est toujours en même temps une vue individuelle. C'est une perspective sur l'infini, qui a pour centre un individu. La métaphysique demande donc une intelligence aussi compréhensive et aussi ouverte au dehors qu'il est possible ; eUe demande en même temps un effort individuel aussi voisin que possible d'une vraie création. En raison de ce double caractère, elle dépend plus que toute autre étude de la personnalité même du philosophe, je veux dire de l'étendue et de la fécondité de son intelligence. La métaphysique n'est pas une science qu'on puisse recevoir toute faite : il faut la faire soi-même en partie ; il faut y mettre du sien, il faut y exprimer son esprit, ses sentiments, et même sa moralité propre. C'est pour cela que les grands systèmes métaphysiques nous ont paru, comme les grandes œuvres d'art, porter l'empreinte du génie personnel.
Ce caractère d'individualité et d'universalité tout à la fois, qui est nécessaire aux doctrines métaphysiques, devait produire et a produit réellement une multiplicité de systèmes. En effet, comme l'universel ne peut jamais être complètement embrassé, à côté de ce qu'un philosophe avait vu, il restait toujours une infinité de choses qu'il n'avait pu voir. En outre, son centre de perspective étant plus ou moins personnel, les autres individus, d'un centre différent, ne pouvaient manquer d'avoir une perspective différente.
Bien plus, chaque philosophe- nous a toujours paru porté, en affirmant ce qu'il voyait, à nier ce qu'il ne voyait pas : et comme le problème métaphysique est précisément d'apercevoir le tout, les métaphysiciens ont proposé le plus souvent une vue partielle comme une vue d'ensemble. C'est ce qui n'a pas lieu dans les autres sciences, où on ne propose une explication particulière que pour un objet particulier. Les métaphysiciens ont été ainsi amenés à croire que ce qui ne rentrait pas ou ne paraissait pas rentrer dans leur doctrine n'existait point : de là leurs controverses et leur difficulté de s'entendre mutuellement, avec une langue qui n'a pas la précision des sciences positives*
Pourtant, de ces discussions nous avons vu sortir progressmment une métaphysique plus voisine, ce semble, de ce qu'elle doit être.
A quoi en effet peut se reconnaître une doctrine supérieure en métaphysique ? — A ce qu'elle concilie les vérités des autres doctrines (1). Supposez des observateurs du ciel placés sur différents points du monde, par exemple sur différents astres, le ciel ne leur offrirait point le même aspect : les astres paraîtraient décrire des lignes différentes, avec des irrégularités et des rebroussements : il y aurait pour chacun un ciel apparent, quoique le ciel réel soit le même pour tous. Comment donc découvrir ce ciel réel ? — En trouvant certaines lignes qui puissent rendre compte à la fois des apparences diverses : plus une ligne, avec la formule qui la représente, sera simple et féconde tout ensemble, plus on sera sûr de se rapproche^ du ciel véritable : car cette ligne conciliera à la fois le ciel apparent vu par un observateur de tel point du monde et le ciel apparent vu par* un autre observateur. C'est ce que fit Kepler pour les révolutions de la planète de Mars, lignes si irrégulières et si changeantes qu'elles paraissaient échapper à toute loi ; on sait comment, à force de calculs, il expliqua cette multiplicité d'apparences par un mouvement elliptique analogue à celui des autres planètes, et comment il fit rentrer les exceptions dans la règle. Quand même le ciel réel, qu'on a appelé le ciel absolu, se déroberait finalement à nos prises, nous n'en pourrions pas moins nous rapprocher toujours de cette réalité insaisissable, en reliant les apparences diverses, par des relations de plus en plus simples, capables de les ramener sous une commune loi. Ces apparences de plus en plus voisines du réel nous suffisent dans la pratique, et elles sont dans la théorie un objet de savoir certain, à la condition qu'on ne prenne pas des relations plus voisines de l'absolu pour l'absolu lui-même, et en quelque sorte un ciel plus voisin de la réalité pour le ciel réel. Ainsi doit faire la métaphysique dans l'étude de ce que Platon et Malebranche nommaient le ciel intelligible, le ciel des idées.
Les systèmes ont été nécessaires pour compléter un point de 1. Voir nos Principes de philosophie. Voir aussi plus haut Vlntroduetûm*
vue par un autre, une perspective par Une autre. Aujourd'hui on commence à comprendre que ces perspectives diverses peuvent et doivent s'unir au lieu de s'opposer. Bien plus, l'histoire de la philosophie nous montre que, dans la réalité, cette union se produit. -^
Si en effet nous nous rappelons les derniers résultats des recherches métaphysiques en Allemagne, en France et en Angleterre, nous voyons qu'on s'accorde de plus en plus sur deux points essentiels. En premier lieu, on reconnait que le fond de l'existence, objet de la métaphysique, est le marne pour tous les êtres, et que la différence des êtres est une simple différence de développement. En second lieu, on s'accorde à reconnaître que ce fond de toute existence est l'action. — Mais en quoi consiste cette action, et quelle en est la véritable essence ? C'est sur cette question finale que nous voyons encore s'opposer les deux grandes directions entre lesquelles se partage la métaphysique contemporaine.
Selon les partisans de la nécessité universelle, l'action à laquelle toute existence se ramène est soumise à des lois fatales, et notre prétendue liberté n'est qu'une apparence trompeuse : là moralité de l'homme s'absorbe donc à leurs yeux dans le mécanisme de la nature. Au contraire, selon les partisans de la liberté universelle, c'est la nécessité qui est une apparence extérieure, une forme passagère du développement des êtres, un simple moment de leur progrès ; le fond intérieur est la liberté, toujours présente, toujours agissante. Pour ceux-ci, la vraie essence de rêtre est le moral, et le physique n'est qu'accidentel ; pour les autres, le physique est J'esaence, le moral est Taccident. Selon la philosophie de la liberté, c'est seulement par le dehors que les êtres se font échec, luttent, s'imposent l'un à l'autre des contraintes et des nécessités, deviennent l'un pour l'autre des forces brutales ; l'intérieur de chaque être est une volonté qui, après s'être suffisamment développée, ne peut manquer tôt ou tard de se mettre librement d'accord avec les autres volontés; la guerre universelle est donc transitoire; le terme final est la paix. Selon la philosophie de la nécessité, c'est par le dedans que les êtres se font obstacle : essentiellement ennemis, impénétrables l'un à l'autre, ils sont foncièrement égoïstes alors même qu'ils sympathisent à l'extérieur : tout s'explique dans le monde par la lutte pour la vie, les lois morales , elles-mêmes se ramènent aux lois mécaniques, et l'ordre social
n'est que le meilleur moyen de satisfaire à la fois tous les égoïsmes.
On le voit, les écoles rivales différent par le rang qu'elles accordent aux deux éléments les plus essentiels du problème mitaphysique : la nécessité et la liberté.
Les progrès à venir de la métaphysique et des sciences positives pourront sans cesse apporter de nouvelles lumières dans ce problème ; mais, dès aujourd'hui, l'alternative où il se résume peut et doit être résolue pratiquement, sinon théoriquement. En effet, les deux systèmes qui demeurent en présence n'ont pas la mêoM valeur morale, puisque l'un est l'acceptation et l'autre le rejet de la moralité même. La doctrine fataliste n'est qu'une simple spéculation de la pensée abstraite sur le possible ; la doctrine de la liberté, au contraire, est une conséquence de l'obligatioa pratique que notre volonté s'impose à elle-même/ Dès lors, qu'est-ce qui déterminera 1^ direction que nous devons prendre! — Le devoir même. Nous devons agir envers nous et envers les autres comme envers des êtres moraux ; nous devons régler notre volonté et nos actions comme si la moralité libre était l'essence universelle qu'il dépend de nous de manifester, comme si la force fatale était un obstacle passager qu'il dépend de nous de détruire (1).
Ainsi la volonté, en prenant conscience de sa dignité intérieure, peut seule trancher le problème relatif à l'absolu, que la pure logique n'est pas encore parvenue à résoudre. Cette décision de la volonté fait le fond de tout acte moral, et en même temps de toute aflrmation vraiment métaphysique. A ce point de vue supérieur, où est le faux et le provisoire ? C'est dans la nécessité, et dans la lutte qwyelle engendre. Où est le vrai et le définitif? C'est dans la liberté, et dans l'union morale qu'elle prépare entre tous les êtres.