INTRODUCTION. V
tique, par l'intervention de cet élément métaphysique, une puissance jusqu'alors inconnue. A mesure que l'humanité comprend mieux ses rapports avec les autres êtres et sa vraie place dans la création, la philosophie élargit ses conceptions de Tunivers : au monde sphérique des anciens, fermé par une voûte de cristal, elle substitue cette sphère infinie dans l'espace et dans le temps dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
Aussi peut-on dire que le progrès des idées philosophiques est la mesure du progrès historique. Et ce ne sont pas seulement les métaphysiciens de l'Allemagne qui soutiennent cette vérité ; l'école positiviste elle-même, en France et en Angleterre, reconnaît que ce qui inène le monde, c'est la spéculation. Selon la remarque d'Auguste Comte la marche de la spéculation est le principal moteur du mouvement social, « C'est le progrès de la spéculation, dit aussi Stuart Mill, qui, en gros, a régi le progrès de la société (1)». Dites-moi l'état de la spéculation scientifique à une époque, et je vous dirai la limite que les arts industriels ont pu atteindre alors sans pouvoir la franchir. Dites-moi l'état de la spéculation morale et religieuse à une époque, et je vous dirai quelles ont été les lois ou les mœurs, et même la politique de ce temps. L'état des sciences, à son tour, ainsi que l'état de la morale, de la politique et de la religion, est déterminé par les hautes spéculations métaphysiques : c'est le mouvement supérieur de la pensée qui devance et entraine toujours les mouvements inférieurs. La spéculation va à la découverte et conquiert des pays nouveaux, que les sciences pratiques exploitent et fécondent. La plus haute spéculation, qui semblait d'abord si éloignée de la pratique et de l'histoire, en contient donc le secret. Faire l'histoire de la philosophie religieuse, morale et politique, c'est faire l'histoire de la conscience humaine.
En un mot, l'historien qui ne décrit que les actions de l'humanité, sans en étudier les spéculations, s'arrête aux efTets extérieurs sans remonter aux causes intimes : il ne voit que les mouvements sans connaître la pensée qui les dirige. L'étude des spéculations philosophiques, au contraire, en paraissant nous emporter loin du réel, dans je ne sais quel monde idéal, nous rapproche de la plus intime et de la plus vivante réalité: c'est qu'au fond le mouvement de la réalité a sa vraie raison dans l'idéal qui en est le but, et l'histoire des actions ne peut se comprendre que par l'histoire des idées.
1* Stuart Mill, Logique, trad. Peis^e, tom. II, p. 528 et suivantes.