De Cive, Libcrtas, III, A, 5. Léviathan, De homini
autres, c'est la paix^ sans laquelle il 0*7 a plus de sécurité pour jiei'sonne. C'est donc une conséquence logique de la loi natui*elle, qu'on doit chercher la paix ; et c'est là, pour l'homme en société, la première loi de nature. — Par ce mot : on doit, n'entendez pas un devoir moral; entendez simplement que, la recherche du bonheur étant posée comme fin pour chaque homme, il est logique d'employer le seul moyen approprié à cette fin, je yeux dire la paix avec lea autres hommes.
S'il est logique de chercher la paix, il est par cela même nécessaire et logique de renoncer à son droU absolu sur toutes choses. Voilà donc la seconde loi de nature pour l'homme en société.
Ce sacrifice du droit absolu ne peut être logique que s'il est fait moyennant une compensation ; il doit donc être réciproque. Pour cela, chacun 'des intéressés doit promettre à l'autre ce que l'autre lui promet. Cédez-moi, par exemple, votre droit absolu sur la nourriture que je me suis procurée, et je vous céderai en échange mon droit absolu sur la nourriture que vous vous serez^ procurée. Cet échange de droits s'appelle contrat.
De là une troisième loi de nature : — Il faut observer les contrats ; c'est-à-dire: il est logique d'observer les contrats si l'on veut la paix. En effet, quand un homme veut la paix et que cependant il viole un contrat, il veut le principe sans vouloir la conséquence, il se contredit lui-même. Cette absurdité, cette inconséquence d'un homme qui ne raisonne pas juste, est ce qu'on nomme l'injustice. Avant les contrats, il n'y avait point d'injustice possible ; car, avant d'avoir promis une chose à quelqu'un, on ne peut être tenu à cette chose envers lui.
Cependant si, ayant promis une chose, je trouve que mon plus grand intérêt est de ne pas la faire, devrai-je la faire ? — Oui, vous le devrez, et ce sera logique, si vous voulez la paix. — Mais^ si je renonce à la paix? — Alors, vous rentrerez dans l'état de guerre, et les autres se retrouveront en lutte avec vous. Ceux qui veulent la paix étant supérieurs en nombre à ceux qui veulent la guerre, ils seront aussi plus forts.
Pourtant, cette possibilité pour chaque homme de ramener la société à l'état de guerre en violant les contrats est un inconvénient auquel il faut chercher un remède. Selon Hobbes, ce remède est bien simple: c'est de mettre la force au service des contrats, en d'autres termes, c'est de donner pour sanction aux contrats une force physique tellement forte que personne n'ait
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l'espoir de s*7 soustraii^e. Cette force est le pouvoir eivilf protecteur de la loi naturelle.
Jusqu'ici, les théorèmes de Hobbes sont enchaînés Tun h Tautre avec une logique rigoureuse. Le principe une fois admis, les conséquences suivent ; étant donnés des hommes-machines, mus commela brute parle désir de la plus grande jouissance, sans aucun jugement moral et sans aucune liberté morale, la guerre universelle et le passage de cette guerre à une paix sans cesse menacée sont des corollaires inévitables du système. Hobbes a le mérite d'avoir présenté et appliqué d'avance à l'humanité la grande loi physique et animale de la lutte pour la t;ie, que Darwin devait plus tard mettre en lumière ; Hobbes nous a montré ce que serait une société d'animaux doués de sensibilité et d'intelligence, mais sans liberté et sans moralité. De plus, tout en rejetant la liberté, il a cependant, en définitive, fondé la société humaine sur la volonté des hommes en la fondant sur un contrat ; par là, il ouvrait la voie à des doctrines plus élevées, qui devaient recon* naître dans le contrat social une œuvre de volonté libre et morale, non plus de pur désir et de pure nécessité logique.
Après avoir suivi le système de Hobbes dans les conséquences rigoureuses de son principe, suivons-le maintenant dans ses inconséquences. Nous sommes parvenus à cette proposition que l'observation de la loi naturelle doit être garantie dans la société par la plus grande force possible; reste h savoir où sera cette plus grande force. Est-ce dans le despotisme politique ou dans la liberté politique ?
Ami et maître de Charles II, Hobbes va se faire le courtisan et le défenseur de la monarchie absolue.
Pour constituer une puissance suffisant au maintien de la paix, il faut, selon Hobbes, que toutes les volontés se soumettent ensemble à la volonté d'un seul. Cette abdication de tous en faveur d*un seul sera le contrat politique, dont voici la formule : a Je transmets mon droit à tel souvei*ain pourvu que tu lui transmettes aussi le tien. » — Ce contrat d'obéissance lie les sujets entre eus et tous ensemble au souverain ; mais, à en croire Hobbes, il ne lie pas le souverain lui-même (comme l'avait soutenu Hubert Languet). Le souverain reçoit tout et ne doit rien à personne.
Le pouvoir du souverain est donc aussi absolu qu'on peut le concevoir: il fait le juste et rinjuste,et tout ce qu'il ordonne, fût-ce un parricide, par cela même qu'il l'ordonne, devient juste. Il fait le vrai et le faux : ce qu'il déclare vrai devient vrai. Il dispose de la
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conscience religieuse et morale des citoyens, de leur» personnes, de leui-s biens, de leur vie. Il représente et concentre en lui la dté ; il est lui-même la cité vivante, que Hobbes appelle un dieu mortel : Léviathan.
La nation qui a ainsi abdiqué en faveur du souverain pourrai-elle du moins reprendre ses droits quand elle le voudra ? <— Nullement, car alors le pouvoir du souverain ne serait plus absolu. L'abdication du peuple, selon Hobbes, est complète et définitive ; les enfants n'ont pas le droit de détruire ce qu'ont fait les parents ; ils 8onl liés par le contrat qu'eux-mêmes n*ont pas signé. — Telles sont les principales conséquences de Tabsolutisme admis par Hobbes. Ces conséquences absurdes, qui ne résultent même pas des principes posés d'abord par lui, ont été la partie caduque de sou système. La morale égoïste, en effet, n'aboutit pas nécessairement à l'absolutisme monarchique, et, sans même invoquer en faveur de la liberté politique des raisons de droit, on pourrait faire voir que la liberté politique est encore ce qu'il y a de plus conforme au plus grand intérêt d*un peuple et même au plus grand intérêt de la puissance publique. La puissance publique, en effet, est d'autant plus forte qu'elle se borne àprotéger les libertés individuelles et les fibres contrats entre les hommes. Aussi les partisans plus récents de la morale et de la politique utilitaires ont rejeté ces conséquences logiques qui ne résultaient pas du principe d'utilité.
Cependant, si Hobbes est inconséquent dans sa théorie du gouvernement absolu, il a assez bien montré ce que doit être ce gouvernement une fois qu'on a admis en principe le despotisme. Par l'énormité de ces conséquences, il a réfuté sans le vouloir les partisans du pouvoir absolu, et il a fait de son Léviathan un tel monstre que la description seule est propre à en inspirer le dégoût.
Telle est la politique de Hobbes, séparée en deux tronçons mal joints et dont Tun n'est pas nécessairement lié à l'autre : 1* la théorie du contrat fondée sur l'utilité ; 2'' l'abdication au profit du souverain, qui est en réalité l'anéantissement de tout contrat non moins que de toute utilité véritable. Ce que Hobbes a voulu fonder dans la première partie de sa doctrine, il le renverse dans la seconde. Des philosophes plus conséquents ou moins courtisans conserveront, en la perfectionnant, la théorie du contrat, et en feront sortir, au lieu du despotisme, la liberté.
Vmr dans nos Extraits des philosophes : Giordano Bruao, 173. Les causes efGcicotes, formelles et Qnales. — Tout est anioié et l'esprit péni:lre tout. 173, Hobbes, Bacon, etc.