X.B DOUTE, LA CERTITUDE ET LA MÉTHODE
au sommeil ; enfin nous sommes peut-être jouets de quelque malin génie, qui se plaît à nous séduire par des illusions naturelles à l'esprit humain : de là un soupçon qui s'étend à notre intelligence tout entière. Selon Descartes, l'entendement est passif: il reçoit des objets une certaine impression qu'il ne fait pas, et la conscience de cette impression est plus ou moins claire ou obscure, distincte ou confuse ; on peut donc se demander si cette impression reproduit les objets avec exactitude, et comme nous nous trompons souvent, on peut aussi se demander si nous ne nous trompons pas toujours.
Toutefois, ce doute est comme un mal qui porte avec lui son remède : la même réflexion qui nous a montré combien nous sommes faillibles va nous fournir aussi un moyen d'infaillibilité. En effet, par cela même que nous doutons, nous retenons notre jugement, nous refusons notre consentement aux impressions reçues par Tintelligence ; il 7 a donc quelque chose qui dépend de nous quand nous avons reçu intérieurement les impressions : c'est de n'en point affirmer ou de n'en point nier la réalité extérieure. Or, là où nous ne portons aucun jugement, ni affîrmatif ni négatif, nous ne saurions commettre aucune erreur, puisque toute erreur est un jugement faux. Donc nous possédons ce moyen de ne pas nous tromper : diQérer notre jugement sur les choses obscures, et douter jusqu'à plus ample information.
Le doute, qui suspend ainsi le jugement, est, selon Descartes, un acte de volonté, et un acte libre, par lequel nous maintenons notre indépendance en face des impressions que nous causent les objets. Notre grandeur éclate jusque dans notre faiblesse : la fausseté n'est pas assez forte pour entrer dans notre esprit malgré nous, quand nous lui refusons l'entrée par un acte de volonté énergique, sorte de légitime défense contre les violences ou les séductions du dehors. 8i nous voulons ne pas affirmer ce qui est obscur, — et il dépend de nous de le vouloir, — nous sommes infaillibles.
Pourtant, resterons-nous toujours ainsi sur la défensive, dans une abstention perpétuelle ? Pour être infaillibles, serons-nous condamnés à ne rien affirmer, renonçant ainsi à la vérité en même temps qu'à Terreur ? — Non : ce ne peut être là qu'une situation provisoire ; c*est seulement la première attitude que nous devons prendre et la première opération par laquelle la méthode commence. Le sceptique se repose satisfait dans cette suspension de tout jugement : le doute est pour lui la fin ; pour
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Descartes, ce n'est qu'un moyen et un procédé de méthode ; Toilà pourquoi on a nommé son doute un doute méthodique. Descartes lui-môme l'appelle un doute excessif ou hyperbolique^ qui ne peut être que provisoire. C'est, pourrait-on dire, une sorte de bouclier impénétrable qui nous garantit de toute atteinte, pourvu que nous soyons attentifs à ne pas nous découvrir ; mais il ne suffit pas de se défendre pour vaincre ; aux armes défensives il faut ajouter les armes offensives, et à l'abstention première, l'action.
Pour agir, pour juger, pour affirmer ou nier, il faut que nous trouvions quelque vérité absolument certaine et inébranlable, « aliquid inconctissum. » Si cette vérité pouvait être tout près de nous, voisine du doute même, ou mieux encore contenue dans le doute, le moyen qui nous peimettrait de douter nous permettrait aussi de croire. * Eh bien, c'est ce qui a lieu : dans notre doute même est renfermée une première affirmation qui nous permettra de passer à d'autres et d'envahir ainsi peu à peu le domaine de la vérité inconnue.
Je doute. Qu'est-ce à dire ? Il y a au moins une chose dont je ne doute pas, c'est que je doute. Cette action par laquelle je m'abstiens de juger, je la connais avec certitude parce que c'est moi qui la produis. Je puis donc l'affirmer avec certitude, parce que c'est moi que j'affirme. Et comme douter c'est penser, je ^uis certain que je pense. Bien plus, cette pensée que j'aperçois en moi au moment même où je la produis, ce n'est pas une pensée suspendue dans le vide et séparée de tout élre ; c'est une pensée existante et agissante, c'est un être pensant, qui est moi-même : « Je pense, donc je suis. » Yoilà cette vérité inébranlable que je cherche : elle est en moi, elle est moi. En affirmant ce que je fais, ce que je suis, en m'affirmant moi-même, je ne sors pas des limites de mon savoir légitime. Plus je veux douter de ma pensée, plus je pense; plus j'agis contre moi-même, plus je prends une claire conscience de moi et de mon action. Sur ce point encore, je suis infaillible, parce qu'il n'y a aucun intervalle entre le terme fe pense et le terme je suis : dans le premier terme, mon regard intérieur aperçoit le second ; en un mot, par une sorte de transparence intérieure, ma pensée se voit être.
Déjà saint Augustin, dans la Cité de Dieu^ avait dit qu'il y a une vérité au-dessus du doute : « Si je me trompe, je suis ; si fallor^ sum ; » mais qu'il était loin d'avoir vu, comme Descartes, k portée et les conséquences de cette proposition fondamentale I