‹ Histoire de la philosophieChapitre 198 sur 397 · Lettre à Mersenne du 15 avril 1630. Ed. Gamier, IV · texte numérisé non relu

Lettre à Mersenne du 15 avril 1630. Ed. Gamier, IV

2. « Notre esprit est ûqI, et créé de telle nature qu*il peut concevoir c comme possibles les choses que Dieu a voulu être véritablement possibles; « mais non pas tel qu'il puisse aussi concevoir comme possibles celles que a Dieu aurait pu rendre possibles, mais qu'il a voulu toutefois rendre im- « possibles,.,^acove que Dieu ait voulu que quelques vérités fussent uéces- « saires, ce n'est pas a dire qu'il les ait nécessairement voulues ; car c'est « tout autre chose de vouloir qu'elles fussent nécessaires et de le vouh^ « nécessairement ou d'être nécessité à le vouloir. » En un mot, conclut Descartes, nous ne devons « concevoir aucune préférence ou priorité entre

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Descartes, poussant jusqu'au bout le paradoxe, applique même AUX lois de la morale ce caractère de dépendance par rapport à Dieu. Il a le tort de ne pas faire tout au moins une distinction importante, celle des mœurs extérieures et de la moralité- intérieure. Que les lois des mœurs, toutes relatives, résultent des rapports librement établis par Dieu entre les êtres dans Tunivers, un croyant peut encore l'admettre ; mais la moralité môme est dans riutention, dans la volonté, ainsi que Descartes l'a reconnu plus baut ; or, la volonté étant libre selon lui et Tintention ne relevant que d*elle-méme, notre moralité intérieure acquiert un caractère absolu. Par là, comme le montrera Kant, au lieu de subir une loi toute faite, c'est nous qui nous faisons à nous-mêmes la loi : nous sommes législateurs comme le Dieu de Descartes. Sans doute les actions particulières dans lesquelles se traduit notre intention de bien faire tombent nécessairement sous les lois de l'univers, dont nous faisons partie : si, par exemple, il existait un inonde où l'arsenic serait un aliment au lieu d'être un poison, il est clair qu'il ne serait pas injuste dans ce monde d'oCTrir à quelqu'un de l'arsenic ; mais, ce qui demeure toujours indépendant des lois de Tunivers extérieur et des décrets libres d'un Dieu, c'est notre bonne volonté, c*est notre moralité, par celte raison même qu'elle est posée comme libre.

III. bi véracité divine, critérium suprême de la vérité. — Nous venons de voir que Dieu, selon Descartes, fait la vérité en la voulant. Mais ne peut-on exprimer la même idée en disant : — Dieu est une vérité qui éternellement se veut et se manifeste ellemême, par conséquent une éternelle véracité; car être véridique, €*est vouloir la vérité et la manifester? — Aussi Descartes est-il amené par le mouvement de sa propre doctrine à considérer la véracité comme un des plus importants attributs de Dieu. C'est, dans la théologie, le pendant de sa théorie psychologique du jugement. Nous-mêmes, par notre volonté, nous relions les idées de noire intelligence et y introduisons le vrai ou le faux, selon que nous exprimons plus ou moins véridiquement notre sentiment d'évidence ou de non-évidence ; nous aussi, dans une certaine mesure, nous faisons la vérité, et on pourrait dire que toute

« son eatendement et sa volonté; car Tidée que nous avons de Dieu nous « apprend qu'il n'y a en lui qu'une seule action, toute simple et toute c i»ure. » (Lettre 48, p. 147.)

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la méthode cartésienne se réduit en définitive h être sincère ou véridique. Dieu, lui, fait absolument la vérité en la voulant, seion DescarteSy et on peut l'appeler la véracité absolue.

Arrivé à ce point, Descartes s'imagine être en possession d'un fondement suprême de certitude qui jusqu'alors lui avait échappé. T/évidence, en effet, n'est que le signe d'une certitude tout humaine et relative à nous : en d'autres termes, c'est lé critérium de la conviction intérieure ; mais ou peut toujours se demander si celte conviction, si cette évidence, répondent aux choses telles qu'elles sont et non pas seulement telles qu'elles nous apparaissent. Selon Descartes, la seule raison que nous aurions de croire que notre pensée est conforme aux choses et que l'évidence intérieure répond à la réalité extérieure, ce serait notre idée d'un principe absolu qui pi*oduit tout ensemble les lois de la pensée et les lois de l'être, et qui, voulant éternellement la vérité, la manifestant éternellement par la création, est éternellement véridique. Notre vérité, pourrait-on dire d'après cette doctrine, c'est notre véracité ; la vérité absolue, c'est la véracité absolue, c*est*à-dire l'absolue volonté du vrai (I).

IV. Création continuée et Providence. — Nos perceptions passives, lorsque nous les traduisons véridiquement dans nos juge* ments, ne sauraient nous tromper, parce que, selon Descartes, l'auteur suprême des choses et des perceptions qui y répondent a dû mettre l'harmonie entre la pensée et l'être. Ainsi, s'il fallait admettre le paradoxe cartésien, la seule raison métaphysique que nous aurions de croire à la réalité du monde extérieur, auquel nous croyons d*ailleurs instinctivement sur la foi de nos sensations physiques, ce serait l'idée de la véracité divine.

Le monde qui nous révèle nos perceptions est imparfait ; il a donc été créé, dit Descartes, par Dieu. L*acte conservateur du monde est pour lui identique avec Tacte créateur. Descartes exprime d'ailleurs assez mal son idée en appelant l'acte de la pro-

1. Oq a vu avec raison dans cette théorie, au point de vue logique» un cercle vicieux : Tévidence prouvée par la véracité divine, et la véracité divine prouvée par l'évidence ; en d'autres termes, le premier critérium prouvé par le second et le second par le premier. — Cependant il faut remarquer au point de vue métaphysique, comme circonstance atténuante pour Descartes, que le premier critérium est celui de la ceKitude subjective, et le second celui de la certitude objective : le second, à en croire Descartes, n'empôche pas le premier, dont il est, selon lui, le complément nécessaire.

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