‹ Histoire de la philosophieChapitre 197 sur 397 · DIEU, SON EXISTENCE ET SA NATURE · texte numérisé non relu

DIEU, SON EXISTENCE ET SA NATURE

Eu concevant Dieu comme volonté absolue, Descartes sort du pur intellectualisme, qui fait de Tintelligence le principe absolu des choses. Selon Descartes, la volonté est libre, Tintelligence est nécessaire ; si donc le premier principe des choses n*était qu'une intelligence, la nécessité envahirait tout; mais s'il est une volonté, il y a place aussi pour la liberté dans Tunivers. Nous ne devons même pas nous figurer, dit-il, la vérité éternelle comme une chose indépendante de la volonté divine, qui imposerait ses lois à Dieu : « Les vérités métaphysiques, que vous nommez éternelles, ont « été établies par Dieu et en dépendent entièrement, ainsi que « tout le reste des créatures. C*est en effet parler de Dieu comme m, d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styz et aux des- « tinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. > En outre, les premières vérités métaphysiques et logiques, étant pour nous compréhensibles, ont un caractère borné et fini; or, pour cette raison même, de telles vérités ne peuvent être le principe infini et absolu, qui doit échapper à toute compréhension de l'entendement (t).

Descartes introduit ici dans la philosophie moderne (sous une forme d'ailleurs très-contestable parce qu*elle est théologique au lieu d'être cosmologique), une des conjectures les plus importantes de la métaphysique spiritualiste : à savoir que le nécessaire n'est pas primitif ou absolu, et que le libre peut seul offrir ce caractère. Toute la philosophie antique avait considéré la nécessité comme étant la perfection même ; quand on cherchait le principe fondamental de l'existence, on croyait l'atteindre en supposant une première et éternelle nécessité de laquelle dérivait tout le reste : c'était asseoir le Destin sur le trône de l'univers. Descartes, con* tinuant la pensée de Duns Scot et des écoles mystiques, suppose au contraire que le fond de l'existence ne doit pas être une nécessité physique, de quelque genre qu'elle soit, mais une volonté, parce que la volonté est seule infinie et absolue. Il reste d'ailleurs toujours à savoir si cette volonté primitive est seulement imma-

1. c La plupart des hommes ne considèrent pas Dieu comme on être I iofinietincompréheD^ible, et qui est le seul auteur duquel toutes choses « dépendent... Parce quils comprennent parfaitement les vérités mathé- I matiques et non pas celle de 1 existence de Dieu, ce n'est pas merveille c s'ils ne croient pas qu'elles en dépendent. Mais ils devraient Juger au c contraire, puisque Dieu est une cause dont la puissance surpasse les I bornes de l'entendement humain et que la nécessité de ces vérités c n'excède point notre connaissance, qu'elles sont quelque chose de c moindre et de sujet à cette nuissancc incompréhensible. • (Lettre CXII.)

26^ PHILOSOPHIE FRANÇAISE. — OESGARTKS.

nente au monde ou si elle a encore, en dehors du inonde, une existence transcendante dans un Dieu. Descartes admet la solution théologique et c'est à Dieu qu'il attribue la liberté primitive d'où sort tout le reste. Ge point controversable étant une fois admis, le reste de sa doctrine se développe logiquement. Ce qui donne une apparence d'étrangeté à cette doctrine, c'est, dit-il, la fausse idée que la plupart des hommes se font de la liberté. On confond trop souvent la liberté avec Tarbitraire, c'est-à-dire avec l'indifférence qui réalise une chose plutôt que l'autre par une sorte de hasard. Une telle liberté est mobile et variable comme le caprice. On en conclut que, si la volonté primitve d'où tout sort produisait la vérité des choses, cette vérité pourrait changer du jour au lendemain par un acte de volonté capricieuse ; on ne réfléchit pas que, par cela même qu'on suppose un premier principe libre, on le suppose soustrait à toute influence extérieure qui pourrait modifier son vouloir : il ne doit done pas changer, comme nous, d'humeur et de dessein avec les circonstances, avec les temps, avec les lieux. La volonté absolue, à vrai dire, ne doit pas être moins supérieure au caprice du hasard qu'à la contrainte du destin. — « On vous dira que, si Dieu avait établi ces vérités, il « les pourrait changer comme un roi fait de ses lois. A quoi ii « faut répondre que oui, si sa volonté peut changer. — Mais je les « comprends comme éternelles et immuables. — Et moi je juge «r de même de Dieu (1). » C'est donc, selon Descartes, à une liberté primitive, quelle qu'elle soit, et non à je ne sais quelle nécessité primitive, qu'il faut attribuer l'immutabilité.

— Mais alors d'où vient la nécessité que nous apercevons dans les axiomes de logique ou de métaphysique ? — De notre dépendance, répond subtilement Descartes, qui fait que nous trouvons la vérité toute faite comme une loi imposée à notre intelligence, au lieu de nous sentir nous-mêmes l'origine de la vérité et de ses lois (2).

Page 1