IV. - LE MONDE ET SES LOIS
I. L*idée de la véracité divine nous a assurés, selon Descartes, qu'il existe réellement une matière répondant à nos sensations ; reste à savoir ce qu'elle est. — Pour le déterminer. Descartes se croit autorisé à écarter de l'idée de matière tout ce qui est un mode de la pensée, tout ce qui ne peut élre conçu indépendamment de nous-mêmes, comme la couleur, la saveur, les sons, etc. Que reslera-t-il en dernière analyse ? — A vrai dire; il ne devrait rien rester, mais Descartes s*imagine qu'il reste retendue, et les rela • tiens variables qui peuvent être établies dans l'étendue, c'est-àdire le mouvement. Nous avons vu que Tessence de l'âme est la pensée ou conscience, res cogitans ; l'essence de la matière, d'après ce raisonnement peu légitime, est l'étendue, res exiensa. W est vrai que Descartes attribue à l'étendue le mouvement (qui suppose réellement autre chose, l'action), et par là il sauve sa doctrine de ses fausses conséquences. II aboutit même à une conclusion capitale : c'est que toutes les propriétés de la matière doivent s'expliquer par la figure et le mouvement. En dehors du moi et de tous les êtres pensants ou agissants, il n'y a rien dans l'univers que des relations géométriques ou mécaniques qui peuvent être soumises au calcul. De là le mot de Descartes : — Donnez-moi l'étendue et le mouvement, je construirai le monde. Cette réduction, mal justifiée en ses principes, des phénomènes matériels à la mécanique universelle ou, mieux encore, à la tna- Xhématique universelle, n'en est pas moins une des plus grandes conceptions de Descartes, et les sciences modernes la confirment de plus en plus. Seulement, comme le montrera Leibnitz, cette idée exprime la moitié du réel, non le tout. Descartes n'a vu que le dehors de la matière et les phénomènes de surface, qui sont d'ailleurs l'unique objet des sciences physiques ; mais le dedans et le fond de la matière, qui est l'objet de la métaphysique, ne sauraient se ramener à l'étendue ni même au mouvement, pures abstractions, pures relations des choses entre elles* Le méca»
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nisme est le dehors des choses ; Tactivité, la sensation, la pensée sont le dedans.
Du reste, comme la physique proprement dite n*a pas à s'occuper de Tessence des corps, comme elle se borne à Tétude des phénomènes et des lois, on peut dire que la physique de Descartes €st irréprochable en son fondement : Descartes a banni pour jamais de cette science les qualités occultes, formes substantielles et c vertus » de toutes sortes : il a fait du monde purement matériel, du monde des formes, un vaste théorème de mathématique.
IL La méthode de Descartes en physique est la déduction, complétée et vériûée par l'expérimentation. Descartes s^efforce de repenser les choses comme il croit que Dieu même les pense, et c'est des perfections divines qu'il prétend déduire les lois primitives de l'univers.
Nous comprenons tous, dit Descartes, sans nous rendre toujours bien compte de notre idée, que la volonté absolue d'où dérivent les choses est immuable ; or Tafllrmation de l'immutabilité du principe suprême serait, selon Descartes, la vraie raison de cette loi fondamentale d'où toutes les lois physiques dérivent: m Chaque chose demeure en l'état où elle est, tant que rien ne vient la changer. » •* C'est le principe de causalité, dont Tinertie de la matière est une simple conséquence, et que Descartes rattache, comme on le voit, à une spéculation transcendante des plus problématiques.
De cette première loi dérivent, selon Descartes, les deux suivantes : 1* « La même quantité de mouvement se conserve toujours dans le monde (t), et ce qui se perd d'un côté se retrouve de l'autre ; » car, s'il naissait un mouvement tout à fait nouveau, ce serait une vraie création, qui supposerait un nouvel acte miraculeux d'une puissance créatrice.
2* « Tout corps qui se meut tend à continuer son mouvement en ligne droite. » La ligne droite est en effet la plus simple de toutes, et les lois les plus simples sont les plus conformes à l'immutabilité du premier principe. Descartes aurait pu dire lui-même plus simplement qu'il n'y a aucune cause pour que le mouvement commencé s'arrête ou dévie soit à droite soit à gauche.
Ces trois lois, déduites par Descartes de principes contestables,
1. Il faut dire : la même quantité de furce motrice se conserve toujours.
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mais vraies en elles-mêmes et confirmées par la science moderne» renferment en germe et à prion toutes les lois du mouvement : ce sont les postulats nécessaires de la mécanique; Texpérience les suppose et les vérifie, elle ne les fournit pas.
Puisque le matériel, selon Descartes, c'est Tétendu, et que nous concevons Fespace comme infini, le monde matériel est lui-même infini en extension. De plus, l'étendue étant partout, la matière est aussi partout, et le vide est une absurdité. Enfin, l'étendue étant divisible à l'infini, la matière est aussi indéfiniment divi-sible, et les atomes sont une chimère de l'imagination.
Dans cet espace plein, le mouvement ne peut avoir lieu qu'à une condition : il faut, quand une partie de la matière se meut^ qu'une autre partie prenne immédiatement sa place, qui ne saurait demeurer vide. Or, le mouvement qui permet une telle vicissitude est le mouvement curviligne. Jja combinaison ordinaire des mouvements est donc analogue aux ondulations ou tourbiU Ions de l'eau ou de Tair. Tout mouvement réel, dans l'univers^ est une ondulation, un tourbillon, un mouvement circulaire.
La matière une fois mise en mouvement., le monde actuel devait se produire. Peu importe la disposition que Ton suppose au commencement des choses et qu'on prend pour point de départ ; par une succession mécanique d'états et de formes, le monde^ quel qu'il fût d'abord, serait devenu ce qu'il est {Principes, III, 47). Le dieu de Descaries, devenu ici bien inutile, n'a donc servi qu*^ donner l'impulsion primitive.
La pesanteur est un phénomène tout mécanique produit par les^ tourbillons ou ondulations de Tétheret de la matière subtile. Descartes n'a pas su trouver la vraie loi qui préside aux mouvements mutuels de gravitation entre les corps ; mais il a préparé la voie^ à Newton en réduisant l'astronomie à ce que Laplace devait appeler la mécanique céleste. En outre, l'hypothèse newtonieone^ de Vattraction à distance est une mauvaise métaphore et laisse croire à une vertu occulte qui rappelle le moyen âge ; aussi la science moderne est-elle revenue à l'hypothèse de Descartes sur les ondulations ou vibrations rhythmiques et circulaires, que^ Newton lui-même admettait en réalité.
Comme la pesanteur, la chaleur et la lumière se réduisent à des mouvements. « C'est le mouvement seul qui, selon les différents effets qu'il produit, s'appelle tantôt chaleur et tantôt lumière. » Descartes est donc le premier inventeur de ce qu'on appelle aujourd'hui la théorie mécanique de la chaleur.
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Mais les corps organisés ne supposent-ils point un principe nouveau différent du pur mécanisme? — Nullemeat ; Torganisatlon n'est, selon la vue profonde de Descaries, qu'un mécanisme plus compliqué, et la physiologie, qu'une physique plus complexe. En conséquence, Descartes admet les générations spontanées par voie de combinaison purement mécanique. La production du corps humain lui-même s'explique par les lois du mécanisme universel et par des transformations de la matière. « Quelqu'un « dira avec dédain, » s'objecte-t*il à lui-même, c qu'il est ridic cule d'attribuer un phénomène aussi important que la formation c de l'homme à de si petites causes. — Mais quelles plus grandes « causes faut-il donc que les lois éternelles de la nature 7 Veut-on « l'intervention immédiate d'une intelligence? De quelle intelli- « gence?DeDieu lui-même? Pourquoi doncnatt-il des monstres?»
Enfin, sa doctrine de l'universel mécanisme lui fait pressentir la théorie de Darwin sur la sélection naturelle, selon laquelle les organismes mal conformés et stériles disparaissent, tandis que les organismes féconds subsistent seuls avec leurs espèces en apparence immuables. « Il n'est pas étonnant^ dit-il, que presque tous « les animaux engendrent ; car ceux qui ne peuvent engendrer, « à leur tour ne sont plus engendrés, et dès lors ils ne se retrou* c ventplusdanslemonde (1). » En conséquence, les espèces fécondes subsistent seules à la fin, mais il ne faut pas croire pour cela qu'elles aient été les seules productions de la nature.
III. D'après les principes qui précèdent, que sont les animaux, si on les regarde au point de vue de l'organisation ? — De simples machines, de simples automates.
Notre corps, comme celui des animaux, est aussi une machine; notre pensée seule nous révèle à nous-mêmes un principe supérieur au mécanisme. Chez les animaux, un principe analogue existe-t-il? — On ne peut démontrer, selon Descartes, ni le pour ni le contre; mais Descartes croit qu'on peut se dispenser d'attribuer une âme aux animaux et que des machines sont capables d'accomplir tout ce qu'ils accomplissent. — Opinion paradoxale, peu en accord avec l'esprit général du système et avec l'harmonie qui devrait y subsister partout entre l'étendue et la pensée.
IV. Descartes reconnaît en nous, qui sommes tout à la fois machine et esprit, Tunion et Taccord constant de l'étendue et da la pensée ; mais comment l'esprit meut-il la machine, et récipro
t. Le Monde, vol, IV, 263. Vol. XI, p. 401. InéTiits de Desc, Partes sp milares.