Esprit des lois, I, m. Lettres persanes
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quieu deyieiit bientôt empiriste en politique comme Aristote. < Les c lois, dit-i], sont relatives à la nature et au principe du gonTerc nement ; elles sont relatives au ph^^ique du pays, au dimat c glacé, brûlant ou tempéré, à la qualité du terrain, à sa situac tion, à sa grandeur, au genre de vie des peuples, laboureurs, c chasseurs ou pasteurs ; elles doivent, se rapporter au degré c de liberté que la constitution peut souffrir ; à la religion des c habitants, à leurs inclinations» à leurs richesses, àleur nombre, c à leur commerce, à leurs mœurs, à leurs manières. Enfin, c elles ont des rapports entre elles; elles en ont avec leur « origine, avec l'objet du législateur, avec Tordre des choses sur « lesquelles elles sont établies. C'est dans toutes ces vues qu'il « faut les considérer. J'examinerai tous ces rapports : ilsforment « tous ensemble ce qu'on appelle l'esprit des lois. *
L'esprit des lois ne signifie donc pour Montesquieu que leur nature^ ou leur histoire naturelle. Montesquieu, au fond, ne s'élève guère au-dessus des considérations purement naturab'stes, qui ont essentiellement pour objet les choses et leurs rapports nécessaires; il n'a pas encore atteint dans les lois le véritable esprit^ qui réside dans les rapports libres des personnes. De là, chez lui, une tendance à comprendre cequi est plutôt qu'à chercher ce qui doit être; un penchant à expliquer les choses par la nécessité des causes et des efiets, plutôt qu'à montrer dans les personnes la liberté morale et sociale se dégageant peu à peu des nécessités naturelles. Celte tendance historique et parfois fataliste se retrouvera dans l'école allemande contemporaine, qui s'appelle elle-même École histo* rique. Néanmoins il est si difficile de comprendre les lois dans leurs causes sans les juger par rapport à leur fin, que Montesquieu mêle sans cesse des jugements à ses explications, et qu'il se fait ainsi le promoteur d'un grand nombre de réformes.
Si Montesquieu eût introduit dans son histoire des lois humaines la grande idée d'évolution ou de développement progressif que les savants d'alors commençaient à transporter dans l'histoire de la nature, les observations de ce grand penseur y eussent gagné plus d'exactitude. C'est en se plaçant à ce point de vue du progrès historique qu'on peut le mieux apprécier sa doctrine et qu'on la voit sous son meilleur jour.
Montesquieu nous montre dans le développement des sociétés civiles et politiques deux termes extrêmes et un intermédiaire * qui les relie. Au point de départ, les peuples n obéissent qu'à Ja
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force d'an homme : c'est le despotisme ; au point d'arrivée, ils n'obéissent qu'aux lois qu'ils ont faites eux-mêmes : c'est la république. Entre les deux, Montesquieu place un intermédiaire qui remplit en effet presque toute Thistoire : c'est la monarchie réglée et limitée. — Telles sont, dans leur généralité, les trois genres de sociétés politiques que l'histoire des législations nous révèle. Examinons maintenant dans le détail la valeur propre aux diverses formes de gouvernement, le mécanisme qui les constitue, le ressort qui les meut.
Le gouvernement où le peuple est régi non par des lois, mais par la force, et par la force la plus absolue de toutes, celle d'un seul, a pour ressort la « crainte ». Il prétend assurer le repos de la société ; mais, en réalité, il enlève à la société le principe même qui la fait vivre. Aussi le despotisme se détruit-il toujours par une contradiction qui lui est inhérente. L'amour de la tranquillité fait sacrifier à un peuple sa liberté ; mais la tranquillité est impossible sans sécurité, et la sécurité est incompatible avec la crainte; un gouvernement qui repose sur l'extrême crainte contredit donc, selon MontesquieUi la fin même pour laquelle ou l'a subi, la sécurité et la paix (1).
Le despotisme où le monarque commande sans lois, s'est adouci à la longue pour devenir la monarchie régulière, où le monarque commande selon des lois. Cette seconde forme de gouvernement est un mélange de loi et de force ; c'est un despotisme mitigé. Aussi la distinction établie par Montesquieu entre le despotisme et la monarchie proprement dite est- elle plutôt une différence de degrés, fondée sur le développement historique, qu'une difiërence de nature, fondée sur des considéra-
1* « Quand les sauvages de la Loubiane, dit Montesquieu, veulent « avoir des fruits, ils coupent Tarbre au pied et cueillent le fruit. Voilà < le gouvernement despotique. » Ainsi raisonnent les peuples qui, cherchant un maitre, disent : ^ Ce gouvernement durera Lien vingt années, c'est assez pour (aire fortune; « après nous, le déluge. » — «Comme le
mensonger qu'on sacrifîe la jusUce. ,
des citoyens; mais, sous Tordre du despotisme, dit Montesquieu, « il y a
* toujours une division réelle; et si Ton y voit de Tunion, ce ne sont pas des
* citoyens qui sont amis, mais des corps ensevelis les uns auprès des
* autres. » Telle fut la tranquillité apparente de Rome quand elle passa <lc la république à l'empire : « Auguste établit Vordre, c*est-à:dirc une « servitude durable; car dans un Etat libre où l'on vient d'usurper la
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lions philosophiques. Voltaire remarque, ea cotnmeTitant Montesquieu, qu*il n'y a point de différence essentielle entre le despotisme sans lois et la monarchie pure, oii un seul fait la loi : « Ce sont, dit Voltaire, deux frères qui ont tant de ressemblance « qu*on les prend souvent Tun pour l'autre. Avouons que ce « furent de tous temps deux gros chats à qui les rats essayèrent « de pendre une sonnette au cou. • La loi est cette sonnette qui vous avertit du moins de ce qui vous menace.
Ce qui constitue la monarchie proprement dite, selon Montesquieu, c'est Tompire d*un seul selon des règles stables ; or ces règles, qui ne sont pas de vraies lois puisqu'elles n*émaneiit point de la nation, ne peuvent provenir que de pouvoirs surbordonnés et traditionnels, ayant leurs prérogatives et leurs privilèges. Au fond qu'est-ce que le pouvoir royal luL-méme t Un privilège qui élève un homme ou une famille au-dessus du droit commun ; pour en limiter l'exercice, on lui fait équilibre an moyen d'autres privilèges. Privilèges de la noblesse, du clergé, des villes, juridiction seigneuriale, ecclésiastique, etc., autant de limites au pouvoir arbitraire du monarque. De plus, pour faire marcher et durer ce mécanisme de convention, il faut une vertu de convention par laquelle chacun place sa vanité dans la fidélité à son râle et à ses privilèges : c'est Thonneur, que Montesquieu définit < le préjugé de chaque personne et de chaque condition « ; honneur royal, honneur nobiliaire, honneur militaire, honneur de la magistrature, etc. Il faut, dit Montesquieu, pour que l'État monarchique ne périsse pas, que le prince ait un certain préjugé de sa propre grandeur et de ses prérogatives, et qu'il confonde sa grandeur avec celle de l'État, en un mot qu'il
« souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans c bornes d'un seul; et on appelle trouble, dissension, mauvais gouveraec ment, tout ce qui peut maintenir rhonnéte liberté des sujets. » De là proviennent cette immobilité et cette mort des Etats despotiques, où toute idée nouvelle est étouffée. « Dans un gouvernement despotique, toat 1 doit rouler sur deux ou trois idées; il n'en faut donc pas de nouvelles. 1 Quand vous instruisez une béte, vous vous donnez bien de garde de loi 1 faire changer de maître, de leçons et d'allure; vous frappez son cerveau 1 par deux ou trois mouvements, et pas davantage. » A un tel gouvernemcntp bon pour les brutes, la première brute venue suffit comme monar((ue, pourvu qu'on la craigne ; à la rigueur, il n'v aurait pas même besoin d'un homme pour commander: — a Charles Xll étant a Bender, 1 trouvant quelque résistance dans le Sénat de Suède, écrivit qu'il leur c enverrait une de ses bottes pour commander. Cette botte aurait com- € mandé comme un roi despotique. » {Esprit des lois, il, 5; vm, 2 j lHi »• — Qrandeur et décadence des Romains, 9, 13.)
ait « une certaine opinion d'imagination » qui lui fasse recher* cher le bien non pour le bien même» mais en vue d'un type convenu de grandeur. Toutefois, ajoute Montesquieu, ce préjugé du prince dégénérerait bientôt en adoration de soi, si tous les corps de rÉtat n'avaient aussi chacun leur préjugé ou leur honneur^ qui limite celui du prince. « La nature de l'honneur est de demander des préférences et des distinctions » ou ce qu'on appelle « des honneurs ». Il en résulte» dans la monarchie, une inégalilè du haut en bas de l'échelle, et une hiérarchie artificielle d'insti» tutions ou de classes, fondée sur des opinions provisoires et destinées à disparaître. Voilà, selon Montesquieu, ce mécanisme monarchique où se mêlent l'arbitraire de la force et la fixité des règles, intermédiaire qui dénote une société partie du despotisme et en marche vers la démocratie (1).
Avant la démocratie pure, Montesquieu trouve sur son chemin cette démocratie partielle et cette monarchie partielle qu'on appelle aristooratte^ et où une partie du peuple a le gouverne-^ ment. C'est là un reste de privilège. Quant à la démocratie proprement dite, c'est, dit Montesquieu, le gouvernement où lepeuple est à la fois monarque et sujet. Monarque par ses suffrages,, qui sont ses volontés ; sujet par son obéissance aux magistrats, qu'il a nommés lui-même. L'essence de ce gouvernement, c'est que le peuple y fait les lois et y élit les magistrats : le peuple y a donc la souveraineté législative et la souveraineté executive. La. règle générale que Montesquieu impose à cette sorte de gouvernement, c'est que le peuple « fasse par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et a qu'il fasse faire le reste par des ministres nommés par lui. » Montesquieu ajoute que, dans une république vraiment libre, et conséquemment éclairée sur ses propresaffaires, a le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit ft confier une partie de tt son autorité. Il n'a qu'à se déterminer « par des choses qu'il ne peut ignorer, et des faits qui tombent « sous les sens. II sait très-bien qu'un homme a été souvent à la. « guerre, qu'il y a eu tels ou tels succès : il est donc très-capable « délire un général », et ainsi du reste.
Le principe intérieur qui fait durer les républiques, selon Montesquieu, est la vertu sociale proprement dite ou « vertu politique ». Déjà les anciens, comme Platon et Âristote, avaient con-
t. Voir dans nos Extraits des grands philosophes, les principaux passages do Montesquieu.