LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE A0 DIZ-HUITIÉUB SIÈCLE
sidéré la vertu comme esseotielle à la démocratie, mais ik prenaient ce mot en un sens trop large, retendant à toutes les qualités morales. Telle n'est pas la pensée de Montesquieu.
« Ce que j*appelle vertu dans la république est l'amour de la patrie, e'estàdire Tamour de l'égalité. Ce D*est point une vertu morale, ni une vertu chrétienne, c'est la vertu politique; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le gouvernement républicain, comme l'honneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. » « Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu*an gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintienne et se soutienne. La force des lois dans l'un, le bras du priooe toujours levé dans l'autre, règlent ou contiennent tout. Mais dans an État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la vertu... Je sais trèsbien qu'il n'est pas rare qu'il y ait des princes vertueux; mais je dis que, dans une monarchie, il est très-difficile que le peuple le soit. Qu'on lise ce que les historiens de tous les temps ont dit sur la cour des monarques; qu'on se rappelle les conversations des hommes de tous les pays sur le misérable caractère des courtisans. Ce ne sont point des choses de spéculation, mais d'une triste expérience. L'ambition dans l'oisiveté, la bassesse dans l'orgueil, le désir de s'enrichir sans travail, Faversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l'abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince^ l'espérance de ses faiblesses^ et plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sar la vertu, forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. Or, il est trèsmalaisé que la plupart des principaux d'un Etat soient malhonnêtes gens, et que les inférieurs soient gens de bien ; que ceux-là soient trompeurs, et que ceux-ci consentent à n'être que dupes. Que si, dans le peuple, il se trouve quelque malheureux honnête homAe, le cardinal de Richelieu, dans son testament politique, insinue qu'un monarque doit se garder de s'en servir. Tant il est vrai que la vertu n'est pas le ressort de ce gouvernement. Certainement elle n'en est point exclue ; mais elle n'en est pas le ressort. » {Esprit des lois, 111, 3, 5.)
On pourrait remarquer que la vertu politique, ainsi définie par Montesquieu, reste encore trop vague : « C'est, dit-U, l'amour de la patrie et de Tégalité ; » plus loin il dit : « La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté ; » mais il eût dft réunir ces divers éléments dans une définition plus complète. Le vrai principe du gouvernement républicain n'est-il pas le respect pour i'égalité des libertés, qui constitue le droit? En d'autres termes, tandis que les autres gouvernements sont fondés sur des privilèges particuliers, celui-là n'est-il pas fondé sur le droit commun ? Tandis que les autres supposent une part plus ou moins grande de servitude, conséquence nécessaire de tout privi-
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lége, celni-là ne sappose-t-il pas la liberté dans l'égalité, condition de la justice 7 Aussi n'y a-t-il en réalité que deux sortes de gouvernements : gouvernements de privilège et gouvernements de droit, États complètement ou partiellement despotiques, et États libres.
Montesquieu, dans ses Lettres persaneSy cite avec admiration « cette république de Hollande, si respectée en Europe, si for- « midable en Asie, où ses négociants voient tant de rois proster- « nés devant eux » ; il cite de même la Suisse c qui est l'image de la liberté. » Il fait remarquer que c la Hollande et la Suisse, « qui sont les deux pays les plus mauvais de l'Europe, sont ce^ « pendant les plus peuplés. • Enfin il ajoute : c Le sanctuaire de o l'honneur (il s'agit cette fois du véritable), de la réputation et de n la vertu, semble être établi dans les républiques, dans les pays « où Ton peut prononcer le mot de patrie (t). » Néanmoins, Montesquieu conserve toujours sur le gouvernement républicain et sur sa possibilité une partie des préjugés de son époque, parce qu'il songe trop aux républiques de l'antiquité. Il étend trop loin, comme les anciens, la « vertu § nécessaire au gouvernement d'une nation par elle-même : il ne voit pas que cette vertu est simplement le respect de la justice, et que, la justice étant Tintérét commun par cela même qu'elle est la liberté commune, chaque citoyen d'un gouvernement libre est d'abord intéressa à respecter la justice par amour de soi, puis obligé moralement à la respecter par amour du devoir et du droit, enfin œntraint matériellement à la respecter par la force de tous. Le plus grand intérêt et la plus grande force sont donc ici du c6té de la plus grande justice ; seulement, il faut pour cela que la démocratie soit véritablement fidèle à son essence, sans mélange d'éléments corrupteurs, et qu'elle soit fondée réellement sur l'égalité des libertés. Ce qui a perdu les républiques anciennes, ce n'est pas ce qu'elles avaient de réellement démocratique, mais ce qu'elles avaient conservé dans leur sein d'aristocratie, de despotisme et d'injustice; car, on peut le dire, ce n'est jamais par la justice et c'est toujours par l'injustice qu'une nation se perd.
Si Montesquieu n'a pas complètement aperçu tous les ressorts et toutes les ressources des sociétés démocratiques, c'est qu'il n'avait encore, en définitive, qu'une idée insufiisante de la vraie liberté. « Dans un État », dit-il, « c'est-à-dire dans une société où.
l. Lettre 89*