LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE AU DIX*HUIT1ÂME SIÈCLE
est ce qui constitue proprement Taristocratie ; qaand, au cou* traire, une supériorité quelconque ne s'impose poiat à autrui par voie de privilège, quand elle se contente de proposer librement ses services et que ces services sont librement acceptés, ce contrat libre de part et d*autre est essentiellement démocratique. Le sénat des Etats-Unis, librement élu, ne constitue nullement une aristocratie de privilège. Cette erreur de Montesquieu vient de ce qu'il n'a point assez défini la vraie égalité propre à la démocratie, qui ne consiste pas à niveler tout ni à ne tenir aucun compte des capacités, mais bien à respecter également toutes les li« bertés et tous les droits, à ne rien imposer par force ou par privilège, à ouvrir l'accès de toutes les fonctions à ceux qui, reconnus dignes de les remplir, sont librement choisis pour les remplir (1).
En résumé, c'est parce que Montesquieu a confondu le mélange des espèces opposées de gouvernement avec la séparation des pouvoirs essentiels à tout gouvernement, qu'il a été amené à prendre pour idéal le mécanisme de la constitution anglaise ; mécanisme utile en son temps parce qu'il est sorti naturellement des cîroons* tances, mais qui, artificiellement reproduit dans d'autres con* trées, ne serait plus qu'une machine sans vie et sans force durable. Nous voyons du reste, dans l'Angleterre même, les privilèges diminuer peu à peu au profit du droit commun: le privilège aristocratique ne tardera pas sans doute à disparaître ; le privilège monarchique n'y est plus qu'une sorte de fiction, et un jour viendra où le droit national sera complètement reconnu. C'est un résultat que Montesquieu lui-même aurait pa déduire à l'avance de ses propres principes : ne nous a-t41 pas montré que le ressort des gouvernements monarchiques est une vertu de convention et de fiction, une vertu toute provisoire : Vhonneur attaché aux prérogatives ou aux privilèges ; et ne pouvait-il en conclure que l'avenir appartient à ce qu'il nomme la seule vertu politique véritable: la justice, ou respect des droits égaux pour tous f
Sur différents points particuliers de droit, Montesquieu a préparé d'importantes réformes que la législation française ne devait pas tarder à accomplir. U est le premier qui ait ouvertement et franchement protesté au xviii* siècle contre resclavage, que
1. Voir, sur régalité, notre Idée moderne du droit, livre Y..Examen d€$ théories de M. Renan.
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Bossuet et tous les théologiens avaient approuvé. Grotius fondait l'esclavage sur un prétendu droit de guerre qui autoriserait Ib vainqueur à tuer le prisonnier; d*autres le fondaient sur un pré* tendu contrat ; aux uns et aux autres Montesquieu répond :
c n n'est pas permis de tuer dans la guerre, sauf le cas d'absolue nécessité ; mais dès qu'un homme en a fait un autre esclave, on ne peut pas dire qu'il ait été dans la nécessité de le tuer, puisqu'il ne l'a pas fait. > — f La vente suppose un profit. L'esclave se vendant, tous ses biens entreront dans la propriété du maître ; le maître ne donnerait rien^ et l'esclave ne recevrait rien... La liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique... Si un homme n'a pu se vendre, encore moins a-t« il pu vendre son flis qui n'était pas né. Si un prisonnier de guerre n% peut être mis en servitude, encore moins ses enfants. ■
« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais. Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher si on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves! Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tète, et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les peindre. On ne peut se mettre dans resprit que Dieu, qui est un être très-sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir... De petits esprits exagèrent trop Finjustice que l'on fait aux Africains, car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait- il pas venu dans la tète des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié (1) ? >
C'est aux philosophes du dix-huitième siècle, et aux peuples libres qui ont suivi leurs principesi que le monde civilisé doit Faholition de Tesclavage.
Montesquieu fut également novateur et initiateur dans la réforme de la pénalité. La protestation de Montaigne au seizième siècle contre la rigueur et l'absurdité des peines n'avait point trouvé d'écho au dix-septième siècle. Le code de Richelieu semble avoir été écrit avec du sang. Dans les fameuses ordon^ nances de Louis XIY, la peine de mort est prodiguée, et quelle riche variété de supplices ! Heureux encore si les supplices n'avaient fait que suivre la condamnation ; mais ils la précédaient, et rinnocent expiait dans les tortures de la question le crime de ne pouvoir avouer aucun crime. M** de Sévigué parle, sur un ton de plaisanterie, des atroces vengeances du duc do
1. Esprit des lois, XV, 5. Voir le passage en entier dans nos Extraits des philosophes.
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Chaulnes en Bretagne; elle rit de ces paysans bretons « qui ne se lassent pas de se faire pendre » ; elle appelle même cette pendaison « un divertissement », et déclare que « tout est bien, pourra qu'elle puisse aller sous ses grands arbres, y La pitié, qu'une femme de cour n'a point connue, le philosophe du dixhuitième siècle Ta ressentie. Montesquieu a réclamé TaboUtion de la torture et Tinslitution du jury. Il a montré la nécessité d*adoucir les lois pénales.
« Dans les Etats modérés, l'amour de )a patrie, la honte et la craiote du blâme, sont des motife réprimants qui peuvent arrêter bien des crimes. La plus grande peine d'une mauvaise action sera d'en être convaincu. Les lois civiles y corrigeront donc plus facilement, et n'auront pas besoin de tant de force. Dans ces États, un bon législateur s^attachera moins à punir les crimes qu*à les prévenir; il s^appliquera plus à donner des mœurs qu'à infliger des supplices... Qu'on examine la cause de tous les relâchements, on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines... Il reste un vice dans l'État, que cette dureté a produit : les esprits sont corrompus ; ils se sont accoutumés au despotisme. Il y a deux genres de corruption, l'un, lorsque le peuple n'observe pas les lois; l'autre, lorsqu'il est corrompu par les lois; mal incurable, puisqu'il est dans le remède même (1). »
C'est à Montesquieu et à son école (2) que nous devons la se* curité dont nous jouissons aujourd'hui sous nos institutions pénales, et ces lois qui respectent de plus en plus, jusque dans l'individu coupable, le caractère auguste de l'humanité.
Les persécutions religieuses subsistaient encore au temps de Montesquieu. Il réclame la tolérance, c Tolérer une religion, remarque-t-il, ce n'est pas l'approuver. » Les diverses religions doivent se supporter mutuellement et rester en paix : « car il ne c suffit pas qu'un citoyen n'agite pas TÉtat, il faut encore qu'il c ne trouble pas un autre citoyen. • c Vous prouvez que votre c religion est divine parce qu'elle s*est accrue par la persécution c des païens et le sang des martyrs ; mais aujourd'hui vous c prenez le rôle de Dioclétien, et vous nous faites prendre le c( vôtre... 11 faut que nous vous avertissions d'une chose, c*est « que si quelqu'un, dans la postérité, ose jamais dire que, dans « le siècle où nous vivons, les peuples d'Europe étaient polic ces, on vous citera pour prouver qu*ils étaient barbares ; et € ridée que l'on aura de vous sera telle qu'elle flétrira notre