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Esprit des lois, XI

368 LA PHILOSOPHIE FRANQAI8B AU DlX-HUITIÈIfB SlftCLS.

législatif, exécutif et judiciaire, sont inhérents à l'individu même, dont ils expriment les droits les plus essentiels : droit de penser librement et de trouver ainsi en soi-même sa loi ; droit de vouloir et d'agir librement et d'exécuter ainsi sa propre loi, enfin droit de se défendre contre les injustices d*autrui. Montesquieu demeure ici bien au-dessous de Locke. De là les erreurs et les confusions que présente sa théorie du gouvernement mixte, dont il a emprunté le type à l'Angleterre. Au point de vue historique, Tanalyse faite par Montesquieu est admirable ; an point de vue philosophique, elle est très-insuffisante.

L'erreur principale de Montesquieu est d'avoir ici confondu les différents pouvoirs de l'État, législatif, exécutif et judiciaire, arec les différentes formes de gouvernement, monarchique, aristocratique, démocratique, et d'avoir cru que, pour pondérer les différents pouvoirs, il fallait unir dans un gouvernement mixte les difiérentes espèces de gouvernement. Montesquieu place tout d'abord le pouvoir législatif dans la nation même, et par là il s'approche de la vérité ; mais ensuite, sous prétexte que le pouvoir exécutif doit être séparé du pouvoir législatif, et qu'en outre l'exécution réclame l'unité du commandement, il retire la puissance executive à la nation pour la confier à un monarque irresponsable et héréditaire; enfin, pour unir et tempérer ces deux extrêmes, il intercale entre le monarque et la nation une aristocratie. Telle est, dit-il, la constitution anglaise, qu'il propose c comme un miroir de la liberté. » Sans doute, pourrait-on répondre, TAngleterre, tendant à la liberté et n'ayant pu passer tout d'un coup du gouvernement de privilège au gouvernement de droit, a trouvé un intermédiaire dans le gouvernement mixte: les éléments historiques qui existaient dans ce pays, — peuple, noblesse et monarque — se sont partagé les divers pouvoirs qui, selon le droit strict, auraient d& appartenir à la nation seule ; chacun a pris la part de gouvernement qui convenait le mieux à sa nature, et il en est résulté un progrès dans la liberté, sinon une liberté complète. Mais Montesquieu semble ériger ce fait particulier en règle générale, et croire que tout peuple doit, pour être libre, mélanger la monarchie, l'aristocratie et la démocratie N'est-ce pas là ériger une transaction provisoire et un mécanisme transitoire en règle définitive et absolue 1 Cette théorie de Montesquieu repose sur une confusion de mots et de choses^ D'abord, de ce que les mandataires chargés par la nation de faire les lois doivent être séparés des mandataires chargés de l'exécution, ii

n'en resuite pas que le pouvoir exécutif doive être enlevé à la nation même, et qu*il ne lui soit pas tout aussi iuhérent que le pouvoir législatif. Tout au coutraire, c'est pour mieux garantir à la nation ses différents pouvoirs et pour en empêcher l'alié* nation entre les mains des mandataires publics, qu'on a soin de donner à ces derniers des fonctions restreintes et limitées. On ne divise donc les pouvoirs chez les mandataires que pour mieux en assurer Tunité dans la nation même ; car, si la nation confiait à la fois tous ses pouvoirs aux mêmes hommes, elle se trouverait ensuite désarmée devant ces hommes ; si, au contraire, elle confie à chaque espèce de mandataires un seul pouvoir, aussi nettement déterminé qu'il est possible, elle conservera mieux ellemême l'intégrité de sa puissance. Montesquieu n'a pas asseï compris que l'unité du pouvoir national est l'objet de la division même des pouvoirs politiques. Dès lors, ayant enlevé le pouvoir exécutif à la nation et au droit commun, il a dft en faire un privilège, et donner ce privilège au monarque ; or, un gouvernement vraiment libre ne saurait admettre aucun privilège, aucune aliénation des droits de tous. Kn second lieu, Montesquieu confond l'unité nécessaire à tout pouvoir exécutif avec l'unité propre à la monarchie : quand il s'agit des moyens d'exécuter la loi, il peut être meilleur de confier à un seul homme le soin de décider en dernier ressort, mais il n'en résulte nullement que cet homme doive être un monarque. Dans la constitution américaine, par exemple, le pouvoir exécutif aboutit à un seul homme, le prési* dent ; ce président n'est pas pour cela un monarque, car il n'a aucun privilège : il est responsable, mais il n'est pas héréditaire ; nommé par la nation, il est le simple mandataire delà nation (i). Donc, en supposant que l'unité soit absolument nécessaire au commandement dans le pouvoir exécutif, cette unité peut exister ailleurs que dans la monarchie, et émaner de la nation même par le choix d'un mandataire unique, responsable, temporaire, qui n'a de commun avec le monarque que le nombre un.

De même, quand Montesquieu appelle aristocratie toute considération de mérite, de capacité, d'expérience, quand il dit que « l'élection par le sort est de l'essence de la démocratie, tandis a que l'élection par choix est de l'essence de l'aristocratie, » il oublie la distinction fondamentale du privilège et du droit commun. Le privilège de naissance, de famille, de fortune, etc.,

1. Vdir snr ce point M. Janet, Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, tome II.

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