Raison pure, II
y *• y» ir, sur celte théorie peu plausible d'une liberté intemporelle, notre «^re ioiiiulé la Liberté^ et le déterminisme.
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lience psychologique ni par la démonstration logique. On ne peut d'abord le savoir par l'expérience psychologique, car Texpéneoce n'est elle-même possible que pour tout ce qui s'enchaîne nécessairement : aussi , quand je rentre en moi par Texpérience intérieure, je trouve toujours des motifs et des mobiles qui ont déterminé mon action présente. D'autre part, vouloir prouver la libertin par des démonstrations logiques est une entreprise contradictoire, car la liberté qu'on renfermerait dans des syllogismes, en deTenant la conséquence nécessaire de quelque autre chose, deviendrait nécessité et cesserait d être liberté.
Gomment donc sortir de là ? — C'est la morale, selon Kant, qui résout la question que la méthode logique et la méthode psychologique avaient laissée en suspens. Nous avons en effet conscience du devoir^ c'est-à-dire d'une loi qui commande ce qui devrait être, sans égard à ce qui est, a été et sera. Si nous ne vivions que d'une vie temporelle et sensible, nous parlerions de ce qui est, de ce qui a été, de ce qui sera, c*est-à-dire des phénomènes passés, présents ou à venir ; mais nous ne concevrions pas ce qui doit être. Or, nous le concevons, et aucun fait, aucun phénomène ne peut prévaloir contre cette idée ; on a beau nous dire : telle chose a été, qui a déterminé Taction déclarée mauvaise, un mensonge par exemple ; telle chose est, qui amènera une autre action mauvaise ; toutes ces questions de temps et toutes ces explications empiriques ne nous empêchent pas de répéter : Le mensonge n'aurait pas dû être, il ne doit pas être.
Voilà donc un point de vue tout nouveau auquel Kant nous place pour juger le monde et nous juger nous-mêmes ; voilà un centre de perspective qui n'est plus physique ou logique, mais moral. Notre vie sensible n'est pas tout; nous vivons d'une vie morale : c'est même là qu'est notre seule véritable vie, c'est là qu'est notre vrai moi. La seule chose absolument et immédiatement certaine, selon Kant, c'est le devoir. Le reste peut se contester, se discuter, se disputer : le reste est « hypothétique »; mais le devoir commande sans réplique possible, et sa certitude est « ca« tégorique » : le mal ne doit pas être, quand même il serait présentement, quand il aurait été, quand il serait encore à venir. Ainsi parle notre raison, qui est vraiment nous-mêmes. Or, quelle est la conséquence de ce devoir absolu que prescrit la raison 7 — La conséquence du devoir, c'est évidemment le pouvoir. Le mal ne doit pas être, donc il peut ne pas être ; je n'aurais pas dû mentir, donc j'aurais pu ne pas mentir. ^ Hais j'avais tel et
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tel motif, tel et tel mobile qui^ étant posé, entraînait pour effet nécessaire mon mensonge. -* Gela est vrai, dit Kant, dans Tordre du temps ; mais au point de vue intelligible, il reste vrai aussi que vous n^auries pas dû mentir ; donc, à ce point de vue, le DMnsonge et tout ce qui l'a amené découle de quelque liberté qui, pour n'être pas dans le temps, n'en est pas moins réelle : sans comprendre la nature de cette liberté, vous êtes obligé moralement à vous l'attribuer. En un mot, croire à la liberté, sans laquelle il n'y aurait pas de devoir, c'est aussi un devoir, et même le premier des devoirs.
Telle est la méthode morale par laquelle, d'après Kant, la raison pratique trancherait les questions que la raison pure ne pouvait résoudre.
Après les problèmes de Tâme, du monde, et de leur dépendance mutuelle, viennent les problèmes relatifs à Dieu; à la psychologie rationnelle et la cosmologie rationnelle succède la théologie latîonnelle, troisième partie de la métaphysique. Là encore, € que pote fon^- nous savoir^ » et «que devims-nons croire? *
Ce que nous pouvons savoir par la raison pure, selon Kant, est fort peu de chose. Il ne faut pas s'en étonner. L'idée de Dieu est celle de la perfection morale : c*est donc une idée morale par excellence, et qui réellement a appartient à la morale. » Malgré cela, les partisans de la vieille méthode en métaphysique veulent donner des preuves physiques ou logiques de l'existence de Dieu. On prévoit que les moyens sont ici par trop au*dessous de la fin, et c'est ce que Kant va montrer.
Il fait d'abord une critique décisive des deux preuves physiques de Texistencede Dieu, par les causes finales et par les causes efficientes.
En premier lieu, disent les partisans des causes finales. Tordre parfait des moyens et des fins dans le monde suppose un être parfait. — « Hais, répond Kant, pour avoir le droit de dire que « l'arrangement de ce monde suppose une cause vraiment parfaite, t il faudrait que nous connussions ce monde comme le tout le t plus parfait possible, et pour cela que nous connussions tous t les mondes possibles, c'est-à-dire que nous eussions l'omni* « science. » Or, nous ne connaissons qu'un petit coin du monde, où beaucoup de mal se mêle à beaucoup de bien ; le reste, nous l'ignorons et il nous ignore. Par conséquent. Tordre dont nous sommes les témoins peut bien nous autoriser à croire qu'il y a,
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dans le principe ou dans les principes du monde, quelque inlel* ligence consciente ou inconsciente ; mais de là il y a loin à an Dieu parfait et parfaitement moral. Ge Dieu, la vue du bien ne nous le révèle pas assez, et la vue du mal nous le cache trop.
Passons à la preuve par les causes efficientes. « Les phénomènes contingents du monde, dit-on, supposent un être nécessaire. » — - Cela est vrai, répond Kant ; mais rien ne prouve que Têtre nécessaire soit l'être parfait et parfaitement moral. Cet être nécessaire peut être la matière, ou une pensée instinctive et inconsciente, etc. Pour être autorisé à conclure que Têtre nécessaire d'où dérive Texistence du monde est la souveraine perfection, vous êtes obligé de poser en principe qu'il y a, d priori^ identité entre la nécessité et la perfection, que ce sont là deux idées logiquement inséparables. Vous voilà dès lors amené au troisième argument, celui de saint Anselme el de Descartes, qui est le nerf caché de toutes les autres preuves. Examinons donc cette identité prélen* due de la perfection et de l'existence, principe de l'argument ontologique.
Entre l'idée de perfection et Texistence il y a, disent saint Anselme, Descartes et Leibniz, le même rapport qu'entre le principe et la conséquence, comme entre le triangle et l'angle. — Sans doute, répond Kant, s'il existe un triangle, il aura pour attribut l'angle ; mais toute la question est de savoir si le sujet a été préalablement posé comme existant. De même, si la perfection existe, elle aura pour attribut l'existence nécessaire ; mais la question est précisément de savoir si la perfection existe en dehors de notre pensée. Comment passer de Tidée qui est dans notre entendement à l'objet qui est en dehors? Ce n'est point par un raisonnement logique que la pensée peut en quelque sorte sauter hors d'elle-même pour atteindre un objet supérieur à elle.
Les preuves purement physiques ou logiques de l'existence de Dieu ne peuvent donc être, selon Kant, que des probabilités, non des démonstrations certaines. La perfection morale de Dieu n'est pas pour nous un objet de science théorique, mais un objet de croyance pratique. Encore l'idée de Dieu n'arrive-t-elle qu'à la fin et comme siiuple hypothèse, comme simple manière de se figurer les choses : après avoir montré préalablement la uécessité^ de l'immortalité personnelle pour le souverain bien, on montre enfin que la suprématie finale de la moralité dans le monde est nécessaire à l'immortalité, et l'imagination personnifie cette ^matie en un Dieu. Tels sont les trois ce postulats de la mo«^
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raie, > et telle est la méthode par laquelle oo doit les établir. Eant, appliquant lui-même cette méthode, oppose la théodicêe fondée sur la morale ou « théologie morale » à la « théologie I hysique ou métaphysique» des anciennes écoles. Suivons- le dans la série de ses déductions.
Nous devons travailler à la réalisation du souverain bien, c'està-dire de rharmonie parfaite entre la moralité et la félicité. Donc nous devons croire que cette harmonie est possible ; car, où disparaît le pouvoir, disparaît le de7oir,et à Timpossible nul n'est tenu. C'est pourquoi la morale aboutit, selon Eant, à ce premier postulat : i Le souverain bien est possible. »
Ce postulat en entraîne un second. Là vie présente ne suffit pas à réaliser le souverain bien, qui a pour éléments la sainteté et la félicité : elle ne suffît pas à réaliser la parfaite sainteté, que nou$ devons cependant vouloir ; elle ne suffit pas à réaliser la parfaite félicité, que nous devons cependant vouloir comme conséquence de la sainteté même. Il s'ensuit que la permanence de la personne morale après la mort est une condition du souverain bien: pour que le souverain bien existe, dit Kant, il faut que l'immortalité soit.
Le postulat de Timmortalité, à son tour, en entraîne un troisième. Nous ne voyons dans les lois de la nature rien qui assure le triomphe final de la moralité et la permanence de la per« sonne. La nature, telle que la science la connaît, ne semble pas régie par la loi morale, mais par des lois physiques qui en paraissent toutes différentes. Pour croire néanmoins que le dernier triomphe appartient à la loi morale, il faut supposer que la contradiction entre la nature et la moralité est apparente, que le principe commun de la nature et de la moralité assure d'avance l'harmonie finale de ces deux ordres aujourd'hui opposés. Gela revient à dire : — Pour que le souverain bien soit possible, il faut qu'il soit la fin suprême à laquelle tend et à laquelle atteindra l'univers. — Tel est le troisième postulat de la morale.
Reste une dernière question que Eant examine. — De quelle manière pouvons-nous nous représenter cette suprématie du souverain bien dans l'univers ? — L'esprit humain est ainsi fait, répond Kant, qu*il ne peut se figurer la finalité que comme l'action d'une volonté intelligente qui choisit des moyens en vue du bien. Nous sommes ainsi amenés à concevoir la fin suprême du monde, la moralité suprême, comme une volonté toute sage et toute puis*
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santé, mais pourtant analogue à la nôtre, c'eat-à-dire comme un Dieu. Toutefois, ajoute Kant, ce n'est là qu'une hypothèse, la plus plausihle de toutes, mais antrophomorphîque au fond; ce n'est pas une certitude. Pourvu que la moralité soit la loi suprême et la fin suprême de l'univers, la morale est satisfaite : rezistencede Dieu n'est qu'un moyen de nous représenter le triomphe de h moralité dans le monde. On se figure un souverain législateur et un souverain juge, une sorte de roi céleste qui gouverne l'univers; mais on pourrait aussi concevoir Tunivers gouverné moralement par ses propres lois. Nous ne savons donc pas si Dieu est ; mais nous voulons que Dieu soU (t), ou plutôt que tout se passe comme si Dieu était, ou plutôt encore que le divin se réalise de plus en plus par un moyen quelconque. Le vouloir ici devance le savoir, et c'est ce qui fait le caractère libre et désintéressé de la moralité.
Ainsi, en résumé, « c*est un devoir de travailler de tout notre « pouvoir à réaliser le souverain bien ; il faut donc qu'il soit pos- « sible ; par conséquent il est inévitable pour toutêtre raisonnable c dans le monde de supposer ce qui est nécessaire à la possibilité « objective du souverain bien. Cette supposition est aussi néces- « saire que la loi morale, qui seule lui donne une valeur. » Enfin, cette supposition aboutit aux conséquences suivantes : la volonté libre est immortelle, et la nature se mettra d'accord tôt ou tard avec la volonté libre, soit par l'action immanente de ses lois cachées et sans avoir besoin d'aucun Dieu, soit, si on trouve rhypothèse plus plausible, par l'action d'une cause supérieure et transcendante appelée Dieu.
Ici encore, la méthode nouvelle introduite par Kant renverse l'ordre antique des questions : ce n*est plus, comme autrefois, la morale qui se fonde sur la métaphysique ou la théologie ; c'est au contraire la métaphysique et la théologie, — cette dernière très-problématique, — qui se fondent sur la morale. La mo* raie devient le vrai fondement de la philosophie, parce qu'elle est la science de ce que nous devons vouloir. Or, la seule certitude complète, encore une fois, a pour objet, selon Kant, ce qui doit être voulu. Cette certitude, nous la faisons pour ainsi dire nous-mêmes par un acte de notre volonté libre : le devoir est une loi que nous nous imposons librement ; le doute ici est donc impossible, car il s*agit de ce que nous voulons. C'est là le quid ineoneussum vai« nement cherché par les métaphysiciens dans Tintelligence pure^
t. Raison pratique, trad. Barni, p. 363.
KANT. — CaiTIQUB DB LA RAISON PRATIQUE. — LA MORALE. 4G9
que Monlaîgne appelait la faculté ratiocinante : notre inébran lable fondement ne se trouve que dans la volonté libre, et il se nomme le devoir.