‹ Histoire de la philosophieChapitre 340 sur 397 · IIL - MORALE ET SOCIOLOGIE ANGLAISE (l · texte numérisé non relu

IIL - MORALE ET SOCIOLOGIE ANGLAISE (l

L'école anglaise, qui ne se propose point comme idéal la liberté morale, se demande ce qui peut être bon, ce qui peut être mauvais, et elle répond avec Épicure : — Ce qui est bon, c'est le plaisir ; ce qui est mauvais, c'est la douleur. L'utilité se confond avec la moralité.

Bentham avait fait consister l'utilité et le bonheur dans la quantité déplaisir: Stuart Mill, reculant devant les conséquences de cette théorie, prétend introduire dans Tévaluation des plaisirs un élément nouveau, la qualité, a II vaut mieux », dit-il, «être « un Socrate mécontent qu'un pourceau satisfait, » parce que la quantité et la dignité du plaisir chez Socrate sont supérieures. Ainsi s'introduit dans la morale utilitaire, sous une forme dé« guisée, l'idéal de la moralité vraie, de la dignité des êtres raisonnables. Mais Stuart Mill ne parvient point à justifier, au nom des principes purement utilitaires, l'introduction de cette valeur indépendante du calcul purement mathématique ; sa théorie reste 4onc à moitié chemin, entre la morale exclusivement fondée sur ie plaisir et la morale fondée sur l'idéal de la volonté libre et aimante.

En outre, comment Stuart Mill obligera-t-il l'individu à choisir les plaisirs plus dignes, les plaisirs de la sympathie, qui ne se séparent pas eux-mêmes du bonheur des autres? « Faites à « autrui, dit-il, ce que vous voudriez qu'on vous fît ; cette règle « d'or de Jésus de Nazareth est la plus parfaite expression de la

t. Voir sur ce point la Morale anglaise contemporaine {Evolution et Oorwinismei par M. Guyau, 1 vol in-8* (G. Baillière). 09

« morale utilitaire. » -* N'est-ce pas aa contraire la plus parfaite expression de la morale désintéressée ? Gomment donc, encore une fois, obliger à un tel désintéressement ? — Stuart Mill, ne prétendant point fonder une obligation morale^ y substitue une sorte de contrainte intellectuelle. Pour la produire, il s'adresse à Tassociation des idées : on associera, dit-il, dans l'esprit des enfants l'utilité particulière etrutilité générale, et cela, par un lien tellement fort qu'ils ne concevront pas môme la pensée de les séparer. — Évidente utopie qui ne tiendrait pas devant les faits de chaque jour, où éclate si souvent l'antagonisme des intérêts. Aussi les utilitaires s'efforcent-ils, pour supprimer cette opposition gênante entre les faits et les idées, de trouver une organisation sociale ob les intérêts soient réellement confondus. Stuart Mill cherche celte organisation ; M. Spencer essaye de montrer qu'elle se produira nécessairement par la seule évolution mécanique de la société. — Soit, pourrait-on lui dire ; mais, en attendant cet équilibre final des intérêts, comment agir? Nous ne pouvons être moralement obligés par les considérations utilitaires, nous ne pouvons être non plus intellectuellement contraints au désintéressement par la conviction que notre intérêt est identique à celui d'autrui. Tout principe d*obligation proprement dite disparaît donc, ainsi que les moyens imparfaits par lesquels on voulait remplacer ce principe. Jl vaudrait mieux le reconnaître et accepter franchement cette situation. La morale exclusivement utilitaire, si pratique en apparence au début, semble presque aboutir à des utopies.

La science morale et la science sociale sont inséparables pour l'école anglaise, car la moralité individuelle n'est, dit M. Spencer, que « l'appropriation de l'individu au milieu social ».

De même que l'idéal du devoir fait défaut à la morale des Anglais, de même l'idéal du droit fait défaut à leur sociologie. Stuart Mill définit le droit « un pouvoir que la société a intérêt d'accorder à l'individu ». L'individu se trouve mis ainsi à la discrétion de l'intérêt social.

Il est vrai que, selon Stuart Mill, l'intérêt social lui-même est de laisser à l'individu la plus grande liberté possible. Dans un de ses meilleurs livres, intitulé la Liberté^ Stuart Mill nous montre avec une rare pénétration d'analyse tous les avantages du libéralisme. La liberté, dit-il, développe seule les facultés de l'individu ; de plus, elle les développe en des sens divers, elle

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favorise l'originalité et par cela même le progrès, elle suscite le génie, elle trouve en soi sa propre règle et tend naturellement à se mettre en équilibre avec les autres libertés ; enfla du libre jeu des intelligences la vérité se dégage, du libre jeu des intéi6ts sort Tutilité commune, du libre jeu des volontés individuelles sort une volonté générale qui, sans être infaillible, est toujours perfectible et a en elle-même de quoi corriger ses propres erreurs.

btuart Mil], grand économiste, montre le même esprit de liberté dans son Traité d'économie politiqtie et sociale^ où se trouve la solution philosophique de plusieurs questions économiques importantes. Quanta la politique de Stuart Mill, elle consiste, en une démocratie libérale fondée sur le « suffrage universel et proportionnel », dans lequel les minorités seraient représentées. Hais sa théorie du suffrage, malgré les parties neuves et vraies qu'elle contient, repose en définitive sur l'idée d'intérêt, non sur celle du droit idéal : de là les fluctuations et les contradictions de sa pensée, qui s'en tient trop souvent à l'empirisme anglais.

Stuart Mill, dans ses doctrines sur la propriété, perfectionne la théorie de Locke, mais continue d*osciller entre Tidée sûre du droit inhérent à la liberté même et l'idée dangereuse d'un droit dérivant de Tintérêt social. Il reconnaît d'abord, avec Locke, on droit de propriété sur les produits du travail, et il explique ce droit de la même manière que Locke. « Il n'y a « aucune injustice à ce qu'un individu quelconque soit exclu de « la possession de ce que d'autres ont produit ; ils n'étaient pas « obligés de le produire par son usage, et il ne perd rien en ne « prenant point sa part dans de qui n'eût point existé autre- « ment (i). » — Remarquons que cette justification de la propriété exclusive a son vrai fondement dans une considération de droit, et non pas seulement d'utilité : c'est parce que le travailleur crée des valeurs qui n'existeraient pas sans lui que Locke et Stuart Mill lui reconnaissent le titre de propriétaire ; la propriété des fruits du travail suppose donc elle-même une propriété antérieure, celle de l'activité volontaire ; si je ne suis pas d'abord propriétaire de ma volonté, maître d'en user ou de n'en pas user dans la sphère qui m'appartient, je n'aurai aucune propriété, aucune li-

t. Principes d* économie T^oliiique^ trad. fr. de Courcelles-Seneuil, t. 263 et suir.

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bertéy aucun droit. Stuart Mill reconnatt-il donc, oui ou non, à la volonté personnelle un caractère absolument inviolable par Tu* nique raison qu'elle tend à être libre et, à ce titre, créatrice ? Quand il dit qu'il faut laisser aux individus la jouissance de leu 1 1 œuvres, est-oe en vertu d*un droit inhérent à la liberté iudividuelle sur ce qui n'existe que par son action, ou est-ce en veri:i de l'utilité sociale qui y trouve plus d'avantage? — Cette dernière raison est seule en harmonie avec une doctrine purement utili* taire ; et cependant, la manière dont Stuart Mill traite la question de la propriété semble indiquer qu'il trouverait injuste en soi, indépendamment de toute considération utilitaire, l'acte d*enlever à un homme ce que cet homme a entièrement créé par luimôme, ce qui est le produit exclusif de sa liberté.

C'est sur ce principe de droit, joint à des considérations utilitaires, que Stuart Mill fonde sa critique philosophique de la propriété foncière ; car il s'attache à déterminer la part exacte qui revient au travail de l'individu et qui doit être « absolument respectée > par cela seul qu'elle est sa création libre. « Le principe « précédemment posé ne saurait, » dit-il, « s'appliquer à ce qui « n'est pas le produit du travail, la matière première de la terre. « Aucun individu ne peut primitivement réclamer la propriété « particulière d'un sol qu'il n'a pas produit, et tous les individus « humains peuvent au contraire revendiquer le pouvoir de tirer f( parti du sol qui n'appartient encore à personne. » Sur ce point, Stuart Mill est d'accord avec Kant, et aussi avec les premiers chrétiens, qui considéraient la terre comme le patrimoine commun de l'humanité (i). u La terre, dit-il, est l'héritage primitif « du genre humain tout entier {the land is the originel inheritance « of ail mankind) (2). » La matière première, propriété comraumi de l'espèce humaine, se trouvant toujours dans la propriété foncière, celle-ci, selon Stuart Mill, ne peut plus être c absolue t chez l'individu, comme le serait une complète création de sou travail. De là Stuart Mill conclut avec beaucoup de force que les raisons d'utilité générale peuvent seules justifier la propriété individuelle et exclusive du sol. c L'argument ordinaire, dit-il, et d» « beaucoup le meilleur, invoqué pour légitimer l'appropria tioii « du sol par les individuS| esc que la possession privée fournit la

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