CHAPITRE CINQUIÈME
Méthode DE Leibniz. — Ilarambîtion de concilier les divers systèmes; « Platon avec Démocrite, Aristote avec Descartes^ les scholastiques cavec les modernes >, et de prendre le meilleur de tous les côtés.
I. Théorie de la connaissance.— La raison a deux grandes lois qu'elle applique aussitôt que Texpérience lui en fournit roccasion : le principe de contradiction et le principe de raison suffisante. Ces deux principes sont seuls innés à la raison, et comme ils sont la raison même, la raison seule est innée : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu^ nisi ipse intellectus 307
II. Théorie de l'existence. — Activité de la substance, ^ Selon Descartes, la substance était, soit la pensée, soit retendue ; selon LeibniZi
la pensée n'ost qu'une abstraction sans le sujet actif qui pense ; retendue n'est qu^une abstraction sans le sujet actif qui résiste et se meut. La substance est essentiellement active ; elle est une cause, elle est une force, c'est-à-dire une puissance qui enveloppe l'effort et se détermine elle-même à Faction. — Le mécanisme universel, tel que Descartes l'avait conçu, n'est que la forme extérieure de la réalité : le dynamisme universel en est le fond. — Simplicité de la substance cctive : la monade. Toute force composée se ramène à des forces simples, à des unités de force qu'on appelle monadcS| et dont la nature est analogue à celle de nos âmes. « La quantité de ces monades est infinie sous le rapport du nombre, de respace et du temps. Il en résulte que tout est plein dans le monde et que le monde est infiniment grand. — Individualité de la substance active ou de la monade : principe des indiscernables. Les monades ont une individualité propre par laquelle Tune est discernable de l'autre, ûcux êtres absoluofient indiscernables ni», formeraient qu'un seul et môme être ; ils sont donc impossibles : c'est le « principe des indiscernables. » — Universelle analogie des substances acliics ou nuitiades : principe de continuité. Si chaque être est différent de tous les autres par son individualité, il est aussi semblable à tous les autres sous la loi de l'universelle analogie. £ntre une cbose et une autre, on peut toujours trouver une série continue et par conséquent infinie de termes intermédiaires, qui relie la première chose à la seconde : tel est le « principe de continuité. » Il en résulte que chaque monade contient sous une forme propre et individuelle tout ce que contient l'universalité des monades : elle enveloppe l'infini, elle est le • miroir de l'univers. » — Perceptions et appétitions des monades. Chaque monade, par sa liaison avec l'univers, a en elle des représentations plus ou moins confuses de toutes choses, si bien qu'on pourrait lire en elle tout ce qui a été, est et sera. Ces représenlaiions sont les perceptions des monades, et quand elles arrivent à la conscience d'elles-mêmes, quand elles sont aperçues, elles se nomment • aperceptions. « Il existe des perceptions inconscientes, insensibles, infinitésimales, qui ne produisent un effet sensible que par leur accumulation, comme les gouttes d'eau produisent le bruit de la mer. Ces perceptions insensibles maintiennent la continuité de la vie à travers le sommeil, la léthargie, etc. — Chaque perception n'étant qu'une représentation finie et incomplète de l'univers, et la monade enveloppant par elle-même rinfîni. il en résulte une tendance perpétuelle à passer d'une perception a une autre : c'est ïappétition, ou désir naturel de mouvement et de progrès qui se retrouve dans toutes les monades. — Le progrés des monades. Le progrès est la loi de tous les êtres. En réalité, tout vit ot s'efibrce d'arriver au sentiment, à la pensée. La matière est un cn« semble de forces qui ne sont pas encore parvenues à la conscience d'elles-mêmes. • Rien d'inculte, de stérile, de mort dans l'univers. » — Le corps organisé est un mécanisme auquel une monade dominante impose son unité. Supériorité du mécanisme de la vie sur les machines construites par l'art humain. « Le corps organisé est machine non-seulement dans le tout, mais dans la moindre de ses parties ■ : car chaaue paitie est à son tour organisée et vivante ; et ainsi de suite à l'infini. — La vie et le progrès étant ainsi au fond de toutes choses, la mort n'est qu'une apparence ; elle n'est, comme la naissance elle-même, qu'une métamorphose. Le terme du progrès des êtres est la vie spirituelle. L'activité parvenue à la conscience et à la raison s'appelle esprit. « Les autres substances expriment plutôt le monde que Dieu, mais les esprits expriment plutôt Dieu que le
monde. ■ Ils ne sont pas seulement indestructibles dans leur essence, mais encore immortels dans leur personnalité. Leur destinée est un « passage perpétuel a de nouvelles joies et à de nouvelles perfections.» — Rapport des êtres entre eux et harmonie préétablie. Comment Leibniz, après avoir essayé d'expliquer l'activité intérieure, croit impo<»ible l'activité extérieure d*un être sur un autre. Chaque monade agit en elle-même et par elle-même avec une entière spontanéité, comme si les autres n'existaient pas. L'action d*un être sur un autre, par exemple la communication du mouvement, est une apparence, résultant de la correspondance qui existe entre ce gui se passe dans le premier être et ce qui se passe dans le second. Ainsi s'accordent les musiciens dont chacun fait séparément sa partie ; ainsi s'accordent les horloges faites par un bon ouvrier. Hypothèse de Tharmonie préétablie . Que Leibniz, par cette hypothèse, n'a pas voulu introduire eu tout le mécanisme, mais au contraire la spontanéité. Que cependant, en représentant l'harmonie universelle comme préétablie par une cause premièrd, il absorbe à la (In la spontanéité même dans le déterminisme universel 308
III. THtooiG(%B DB Lbibsiz. — Trols preuves principales de l'existence de Dieu : 1« par la raison de l'existence des êtres. Une série, même infinie, d'êtres contingents n'a point efo soi sa raison d'être ; la raison delà série est en dehors et au-dessus, dans l'être parfait; 2« Par la raison de l'harmonie entre les êtres. Chaque être n'agit qu'en lui* même et par lui-même, et cependant son action est en harmonie avec celle de tous les êtres ; cette narmonie des monades a sa raison dans une monade suprême d'où tout dérive ; 3^ Par l'identité en Dieu de la raison d'être et de l'être, de l'essence et de l'existence : c'est la preuve de saint Anselme et de Deseartes. Si Dieu est possible, il existe, p^rceque la raison de la possibilité et celle de l'existence sont identiques en lui ; or, selon Leibniz, rien n'empêche la possibilité de l'être parlait. — Attributs de Dieu. Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes .'connaissance, puissance, bonté.— Création du monde. Opti* misme. Dieu conçoit éternellement une infinité de mondes possibles, ei en vertu d'une nécessité toute morale, il crée le monde le plus parfait. — Origine du mal. — Le mil est métaphysique, physique ou moral. — Le mal vient, selon Leibniz, de la nature même des êtros «réés, qui ne sauraient être parfaits sans se confondre avec le créateur et sans devenir indiscernables. — La perfection ne peut se réaliser ^x abrupto. Rien ne se fait toat d'un coup ; la un suppose les moyens, ■qui, mauvais en eux-mêmes, peuvent être bons pour arriver à une fin parfaite. — Insuffisance de cette explication, qui finit par placer l'origine du mal dans les lois éternelles àe l'intelligence auxquelles Dieu •est forcé de se soumettre comme à un destin. — Conciliation des causes efficientes et des causes finales, du mécanisme et du dynamisme. La série des causes et des effets, considérée en sens inverse, devient une série de moyens et de fins. « Les âmes agissent selon les lois des causes finales, par appétitions, fins, moyens ; les corps agissent selon les lois des causes eflicienles et des mouvements. » Les deux règnes, celui des causes efScientes et celui des causes finales, sont harmoniques entre eux 319
IV. MoHALB DB Leibniz. — Après avoir concilié les causes efficientes et les causes finales, Leibniz s^etrorce de concilier les causes finales et la liberté. — Théorie de la liberté morale dans Leibniz. — Les conditions de la liberté sont d*abord la spontanéité et la contingence, qui sont « comme le corps et la base >, puis i'inlelli^nce, qui est comme « l'âme de la liberté. ■ — Kérmalion de la liberté dluaiSerence
)28 TABLB ANALTTIQUB DES MATIÈRES
comme contraire au principe de raison suffisante. — Les motifs contribuent h la liberté au lieu delà détruire, et la liaison des causes et des effets, loin de produire une fatalité insupportable, fournit an moyen de la lever. — La liberté est la spontanéité de rétreintelliçcot qui connaît les raisons de ses actes. Que Leibniz arrive à idenlLCer la liberté avec la raison même, et conséquemment avec la sagesse oa venu. — Le mal moral vient de Tignorance et de Terreur. Si le bien est vraiment libre, le mal ne Test pas. — Cette tbéoric, qui fonde ooe liberté plutôt intellectuelle que morale. Leibniz soumet la volonté, dans Thomme comme en Dieu, aux lois nécessaires de rintelligeace, qu'il élève ainsi au rang de premier principe. Ilfioitpar faire découler le mal moral de la nature même de Dieu. — Conclusion. La philosophie de Leibniz n'offre qu'une notion incomplète de Tordre moral. La conception de Tuniverselle activité et de l'universiille raison y est admirablement développée ; celle de la moralité idéale, vraiment libre et aimante, n'y est encore qu'en germe 323