DU BIEN
L'intelligence, sans l'amour du bien qui lui imprime son essor, resterait impuissante et immobile : elle aurait beau entrevoir Tin* telligible, elle ne s'élancerait point à sa poursuite.
Étudions avec Platon l'amour du bien dans l'homme et en Dieu.
Il y a deux degrés dans la connaissance : l'opinion qui s'attache au sensible, et la science qui s'attache à Tintelligible ; de même il y a deux degrés dans t'amour : l'un correspondant au monde matériel, et Tautre au monde intellectuel ; l'un est la Vénus terrestre qui recherche la beauté du corps, l'autre est la Vénus céleste ou Vénus Uranie qui recherche la beauté de Tâme.
Il y a des biens relatifs, objets d'un amour relatif comme eux, et un bien absolu, objet d'un amour absolu. On aime la médecine en vue de la santé, la sauté en vue de la vie, la vie en vue de quelque autre bien. « Il faut donc arriver, dit Platon dans le Lysis, à un principe qui, sans nous renvoyer sans cesse du relatif au relatif, nous conduise enfin à ce qui est absolument aimable, à ce qui est la chose aimée pour elle-même... Il faut prendre garde que toutes les autres choses que nous aimons en vue de la chose aimée par excellence n'en prennent l'apparence à nos yeux et ne nous séduisent à les aimer pour elles-mêmes. » — < Nous répétons souvent que nous aimons l'or et Targent ; rien n'est plus iaux : ce que nous aimons, c'est Tobjet pour lequel nous recher-
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chons Tor, l'argent et tous les autres biens, moins un seul qui est aimé pour lui-même (1). »
Le bien auquel tend toute volonté, ce n'est pas tel ou tel bien, mais le bien^ dans la simplicité de ce mot. Nous aimons donc le bien et le bonheur, non pas pour quelque temps et dans certaines limites, mais pour tous les temps et d'une manière indéfinie. Le désir du bien se confond par là même avec le désir de l'immortalité, c On a dit que chercher la moitié de soi-môme, c'est aimer ; pour moi, je dirais plutôt qu'aimer ce n'est chercher ni la moitié ni le tout de soi-même, quand ni cette moitié ni ce tout ne sont bons, témoins tous ceux qui se font couper le bras ou la jambe à cause du mal qu'ils y trouvent, bien que ces membres leur appartiennent. En effet, ce n'est pas ce qui est nôtre que nous aimons, je pense ; à moins que l'on appelle sien et personnel tout ce qui est bon, et étranger tout ce qui est mauvais ; car ce qu'aiment les hommes, c'est uniquement le bien. — Oui. — Comment I ne faut-il pas ajouter qu'ils aiment que le bien soit À eux ? — Oui. — Et plus encore, qu'il soit toujours à eux ? — Soit. — Ainsi, en résumé, l'amour consiste à vouloir posséder toujours le bien? — Rien de plus juste. — Tel est l'amour en général. »
L'immortalité étant l'objet de l'amour, la nature mortelle tend à «e perpétuer autant que possible et à se rendre immortelle. Les êtres périssables ne restent pas constamment et absolument les mêmes, comme ce qui est divin, mais ceux qui s'en vont et vieillissent laissent après eux' de nouveaux individus semblables à ce qu'ils ont été eux-mêmes. C'est ainsi que l'amour, enchaînant les êtres les uns aux autres, imite dans le domaine du temps l'immobilité de l'Idée éternelle, c Ne t'étonne donc plus, Socrate, que naturellement tous les êtres attachent tant de prix à leurs rejetons ; car l'ardeur et l'amour dont chacun est tourmenté sans cesse a pour but l'immortalité (2). »
Voilà l'explication de la Vénus terrestre ; mais toute terrestre qu'on l'appelle, elle aussi est divine. Il semble au premier abord qu'elle ait pour objet une fin toute matérielle ; mais, sous le regard du philosophe, elle se transforme et s'élève au-dessus de Ja matière, poursuivant l'éternel et l'infini. Un désir immense de l'immortalité travaille la Nalure, et c'est ce désir qui fait sa
i. LysiSy p. 219 d : Tcpûxov yî>ov, le premier désirable. 2. Conv,, p. 207, 208, sqq.