SOPHISTES
Il était, au reste ^ devenu assez difficile d'admettre concurremment deux doctrines si exclusives ; les essais fiiits pour les réunir ne paraissaient guère satisfaisants; et au lieu d'insister plus longtemps sur une ftision impossible entre deux doctrines qui, rejetant d'une ma<nière absolue, l'une le témoignage des sens, et l'autre celui de la raison , se combattaient mutuellement par des arguments auxquels il n'était pas aisé de répondrCi il était assez naturel qu'il se rencontrât des bpmmes qui prissent au mot l'un et l'autre système dans leur partie réfutative , et refusassent toute espèce de certitude au témoignage des sens, comme à celui de la Mison. c Si la sensilHlité est la mesure de toutes choses.
comme on le prclend dans Técotc ionienne, il s'ensuit, dirent-ils, que rien n'est certain, attendu que pour les sens tout est variable, tout est dans une métamorphose perpétuelle, et que, selon les circonstances ou l'état de la sensibilité , ce qui paraissait vrai hier parait faux aujourd'hui , au même titre et avec la même autorité. Et si, selon l'école d'Élée, on admet l'unité sans aucune variété , il est clair que tout est dans tout, que tout se ressemble, et qu'on peut dire de la môme chose qu'elle est vraie et fausse tout ensemble; et de même pour le bien et le mal , et pour toutes choses. » Tel fut le scepticisme universel qui devint le fond de l'enseignement des sophistes.
Athènes était alors au plus haut point de sa puissance et de sa gloire. C'était l'époque où brillaient dans tout leur éclat les Sophocle, les Euripide, les Thucydide, les Phidias, et tous ces hommes illustres qui ont immortalisé le siècle de Périclès.
Mais, au milieu des signes extérieurs de la prospérité, des germes de destruction s'étaient introduits au sein de cette ville fameuse , qui avait été si longtemps , selon l'expression de Platon , le grand Pryianée de la Grèce. Les richesses et les succès avaient engendré le luxe, dont les effets avaient été d'ébranler les institutions de la république et de corrompre les mœurs. Athènes passait tout-à-coup des excès d'une démocratie illimitée, à une tyrannie qui en était le résultat inévitable. L'éloquence n'était plus que l'art de flatter les passions populaires , qu'un secours pour l'ambition et l'intrigue. La philosophie, telle que l'avaient conçue les Thaïes, le$ Xénophane et les Anaxagore, se prêtait peu à un
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but intéressé et pratique. Ces lointains pèlerinages, ces méditations solitaires , ces longues investigations qui avaient formé les premiers Sages, oflraient peu d*attraits à des hommes qui ne recherchaient dans l'art oratoire qu'un instrument, dans l'étude des sciences qu'un moyen de succès, dans la philosophie enfin, que la connaissance des procédés les p)us prompts et les plus sûrs pour captiver la raison, et ta séduire par de brillants sophismes.
Alors se présentèrent des hommes qui firent profession de tout enseigner sans travail et sans peine. Transportée de Flonie et de la Grande-Grèce dans la capitale de l'Attique, la philosophie perdit entre leurs mains son auguste caractère : elle ne fut plus l'art de découvrir la vérité , mais celui de prêter à l'erreur les couleurs de la vérité , suivant l'intérêt du moment. Ce qui caractérise avant tout les sophistes, c'est l'absence de tout principe fixe et positif : sortis des écoles philosophiques contemporaines, ils avaient été uniquement frappes de leurs contradictions , et n'en avaient rapporté qu'up esprit d'incertitude et de doute, qu'ils s'efforcèrent de rendre général , et dont ils retirèrent pour eux-mêmes de très-grands avantages.
GoRGiAS de Léontium , disciple d'Empédocle , soutenait qu'il n'y a rien de réel, rien qui puisse être connu ni transmis à l'aide des mots. Il obtint une grande célébrité comme rhéteur.. Suivant Diodore de Sicile, *on admirait l'éclat de son style; les jeunes gens accouraient de toutes les villes pour acheter h un prix très-élevé la faveur de l'entendre; lorsqu'il fut envoyé comme ambassadeur à Athènes , pendant la guerre du
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Moponése , toute la ville so précipitait à aa sotte. Le premier il introduisit dans les assemblées publiques , au théâtre, cet exercice qui consistait à proposer des aujets de dispute et à les traiter sur-le-champ.
pROTAGORAS d'Abdère» disciple de Démocrite, acquit une célébrité plus grande encore. Voici, selon Sextus Empiricus, quelle était la doctrine qu'il professait : f L'homme est la mesure de unUes choses; c'est le cri^ terium qui apprécie la réalité des êtres en tant qu'ils existent, du néant en tant qu'il n'existe pas. Protagoras n'admet donc que ce qui se montre aux yeux de chacun; tel est à ses yeux le principe général des connaissances. » 11 lyoutait que toute manière de voir a son contraire , fit qu'il y a autant de vérité d'une part que de l'autre ; que par conséquent l'on ne peut disputer sur rien. Au reste, il cherchait moins à ériger ces propositions en doctrine théorique qu'à s'en servir dans la pratique comme d'un instrument pour l'exercice de cet art auquel il se livrait, et dont la souplesse devait se prêter à embrasser indifféremment toutes les causes. Il s'éleva beaucoup au-dessus des sophistes qui parcouraient alors les villes de la Grèce , non-seulement par son ta^ lent, mais aussi par le caractère sérieux de son langage, par la vigueur de son argumentation et par ses vues sur la théorie de la connaissance humaine. Les autres sophistes adoptaient indifféremment toutes les opinions. Protagoras essayait de prouver que chacune d'elles a des fondements légitimes. . -
Sextus le met au nombre des athées : il est probable qu'il rejetait seulement les traditions mythologiques reçues du vulgaire. Il avait composé sur les dieux un
ouvrage ddos lequel il réfutait la (dupart des traditioiia reçues i ce sujet chez les Grecs. Il s'exprimait en ces termes : « Ouaut aux dieux » je ne puis dire qu'ils existent, ni ce qu'ils sont; beaucoup de choses m'en empàehent. » Les Athéniens l'ayant pour ce motif condamné à mort, il prit la fuite et périt dans un naufrage»
Les sophistes les plus célèbres « après les deux que nous venons de citer» furent Promcus de Céos, qui s'attachait essentiellement , d'après' ce que nous b^ prend Platon , à définir les termes : il faisait dériver la religion du sentiment de la reconnaissance , et déclamait A merveille sur la vertu , sans la pratiquer ; DuooftAS de Mélos, qui reçut le nom d'athée, et dont pour ce sujet la tôte fîit mise à prix : il s'élevait en général eontre les doctrines religieuses et [Hrineipalement contre celles que l'on enseîgniait dans les mystères; Cutias , sophiste et poète , qui figura au ncrabre des trente ty* rans; Hipfus d'Élis, discoureur hardi et orgueilleux, qui prétendait i un savoir universel : il soutenait que les lois n'ont été imaginées que par les hommes faibles al pusillaniaMa 9 et que l'homme doué de qudque gêné* foeîté dc^t secouer, quand il le peut, leur joi^ into^ léraUe; ofûnion professée aussi par Callîelàs, Théra^ mène, Polus, Euthydème: les uns et les autres enseîgnaieat que le juste et Tinjuste sont des inventions de la poKtique.
L'arme favorite des sophistes, l'armequ'ils maniaient avec tant de dextérité, la dialectique, n'était point 0^ doftt Zenon d'Élée avait donné l'exemple, lors-* que, pour nûeux établir les bases de sa doctrine, il se
plaçait habilement dans le cœur même du système opposé au sien pour en faire ressortir les conséquences absurdes : chez eux l'argumentation n'était qu'un jeu frivole, une controverse captieuse, qui n'avait pour objet ni rétablissement d'un, principe, ni la preuve d'une vérité.
Ils dégradaient la raison humaine en la contraignant à dessein de s'exercer à soutenir alternativement la vérité et le mensonge, et en affectant une égale indifférence pour l'une et pour l'autre.
- L'apparition des sophistes , leurs maximes corruptrices, leur scepticisme frivole, s'expliquent naturellement par la situation où les esprits se trouvaient, après la lutte animée qui avait eu lieu entre les diverses écoles philosophiques , par la désorganisation qui commençait à s'introduire dans les républiques de la Grèce, et que leur influence accéléra d'une manière déplorable. Ils sont eux-mêmes Texpression parfaite de cette société brillante, mais dépravée, qui avait mis tant d'ardeur à suivre leurs leçons, et d'empressement à adopter leurs principes. Il serait cependant injuste de méconnaître les services qu'ils rendirent, du moins indirectement, à la philosophie. Par eux, la culture intellectuelle devint plus générale ; la langue et la littérature parvinrent à un plus haut degré de perfection; la philosophie, jusqu'alors renfermée dans le cercle étroit des communications confidentielles, avec un petit nombre d'adeptes, fut portée en plein jour et devint le sujet de discussions publiques. Enfin , par les écarts mêmes auxquels ils s'abandonnèrent, ils préparèrent Socrate; et ce grand homme, tout en restaurant la science auguste qu'ils
avaient profanée, ne dédaigna point de s'emparer de quelques-uns des avantages qu'ils lui avaient offerts. Us rendirent , en un mot , des services analogues à ceux qu'ont rendus les sceptiques à toutes les époques ; ils imposèrent la nécessité de reconstruire sur des fondements nouveaux l'édifice qu*ils avaient renversé, et qui, élevé trop à la hâte, manquait de solidité.
Deuxième époque. — Depuis Socrate ( i70 ans av. J.-C. ) , jusqu*à la fin de la lutte entre T Académie et le Portique (80 ans avant J.-G. ).
Direction de la philosoplùe vers C étude des facultés de Chomnu:,
RÉSUMÉ GÉNÉRAL