ÉCOLES MIXTES
Quelques esprits supérieurs, dans les deux partis , avaient en vain essayé de terminer cette lutte, en empruntant quelque chose à l'un et à l'autre système.
A leur tête est l'illustre â.naxagore, de Clazomène en ionie, qui vint , à quarante ans, s'établir à Athènes (486 ans avant J.-C). Rien n'a plus contribué à sa célébrité que sa doctrine d'une intelligence suprême,, d'un esprit ordonnateur du monde; résultat auquel il fut conduit par une plus profonde observation de la nature et de l'ordre qu'elle présente, par ses réflexions sur l'insuflisance de tous les systèmes tirés uniquemeut de l'ordre naturel, et peut-être aussi , selon Tennemann et le professeur Car us , par les révélations mystiques de son compatriote Hermotime , personnage singulier , sur lequel les anciens rapportent beaucoup de Êibles(l),
(1) Pline rancien raconte < Mis t. no/. , t. vn , cap* 53) que rAme 4'Hii^
PREXlèllE ÉPOQUE « 51
mais qui paraU avoir été initié aux doctrines des ()ylhagoriciens. Ânaxagore, en effet , a de commun atec ce^ philosophes la notion d'un Dieu, premier principe et cause de l'univers; mais ce qui assure plus particulier remeitt à ce grand homme une place honorable danâ l'histoire de la philosophie, c'est le soin avec lequel il sut séparer et détacher avec précision et clarté Vidée die cette intelligence ordonnatrice , trop souvent identifiée jusqu'alors avee les phénoihènes du monde. Lai notioif d'an Dieu est inhérente à l'esprit humain; on se tromperait donc grossièrement en considérant Anaxagore comme l'auteur du théisme : le théisme est aussi ancien que l'humanité, et nous avons déjà vu dans Xénophane la conception nette et précise de l'unité et de la toute* puissance de Dieu. Mai^ en donnant au théisme son vrai caractère, et en lui prêtant l'appui d'une démonstration logique, le philosophe de Clazomène fit Ibiré un pas de plus à la philosophie : le premier il enseignai chtirement et d'une manière expresse que les phéno-
motime quiltait souvent son corps pour errer au loin et découvrir des ckoses qui ne pouvaient être connues que de ceux qui étaient présents sur les lieux, pédant que son corps restait connue privé de vie , jusqu'à ce qu'enfin ses enmemis, i4>pelés Cemtharides, fassassinrèrenl et enlevèrent à son àme rbabitation où elle allait revenir. D'autres auteurs répètent le même récit. Si Von voulait , dit à ce sujet M. de Gérando, considérer le fond de ce récit cdmme un fait historique , en le rapprochant de ceux que nous a conservés l'antiquilé-sur plusieurs thaumaturges, sur tes hommes auxquels on a attribué un pouvoir de divination , en remarquant que' ceux-ci m)us sont également représentés dans un état d'anéantissement et de sommeil lorsqu'ils reçoivent l'inspiration , on pourrait trouver dans ces singulières descriptions quelque chose d'analogue aux phénomènes de somnambnlisme , qui , dans ces derniers temps, sont devenus l'objet de l'atteition publique , et qui , <^elque opinion que l'on se forme du système de lois auxquelles on peut les rapporter , méritent certainement rattenUon des observateurs.
mènes de l'univers sont étroitement liés entre eux, qu'ils forment un ensemble» un tout; que Tordre est la grande chatne qui unit leurs parties » la loi suprême qui les gouverne ; que ce système universel » dans l'unité qui le constitue, suppose un ordonnateur unique, et par conséquent une intelligence qui le connaît , le dispose et le réalise.
Si cette notion raisonnée de l'Être suprême rappelait, en les perfectionnant , les idées des philosophes de l'école italique, Anaxagore se rapprochait des Ioniens par sa physique et sa cosmogonie. D'après ce principe qu'il leur empruntait, que rien tie vient de rien, il admettait l'existence de la matière à l'état de chaos, donnée primitivement, et dont les parties constitutives, qu'il appelait homœoméries, ne peuvent être décomposées ; et c'était par l'arrangement et la séparation de ces particules qu'il expliquait les phénomènes du monde physique : mais ce chaos , environné d'air et d'éther , avait été animé par l'intelligence suprême , cause pre* mière du mouvement. Au reste, Anaxagore fut toujours plus attaché à l'étude de la physique qu'à celle de la métaphysique; et Platon lui reproche avec raison l'inconséquence dans laquelle il était tombé, lorsqu'il cherchait à expliquer par des causes purement physiques l'origine des plantes et des animaux , et même aussi les phénomènes célestes. C'est ce qui attira le reproche d'athéisme au plus religieux des philosophes anciens.
Malgré l'injustice et le peu de fondement d'une pa-* reille accusation , qui lui fut intentée à la fois par la superstition et par la politique , ses ennemis triom-»
phèrent : Tami de Périclès fut banQÎd^ Athènes, et alla mourir à Lampsaque. Il avait refusé son eulte aux fables de Tastrologie, et commis ie crime de dire que les astres ne sont pas des dieux.
DioGÈNE d'ApolIonie et Archélaus de Milet, qui vivaient à Athènes à la même époque , ne pouvaient manquer de subir l'influence du génie d'Anaxagore. La notion d'un Dieu unique apparaissant sur ie théâtre le plus brillant du polythéisme, avait dû fiiire sur les esprits supérieurs une impression profonde. Cependant elle resta longtemps en dehors des idées pratiques, et les premiers philosophes qui l'adoptèrent n'en comprirent pas de suite la portée et le véritable sens. C'est ainsi que Diogène, considérant l'air comme un élément fondamental , lui attribuait une force divine , réunissant ainsi par un syncrétisme peu judiceux le principe d'A • naximène et celui d'Anaxagore : telle était aussi , à peu de chose près , et exprimée d'une manière plus obscure^ l'opinion d'Archélaûs, qui avait reçu des leçons d'Anaxagore lui-même.
On trouve encore une tendance plus prononcée à fondre ensemble les divers systèmes antérieurs , dans le pythagoricien Empédocle d'Agrigente , philosophe distingué par son talent pour la poésie philosophique (1), et ses connaissances en histoire naturelle et en méde* cine. On sait qu'il trouva la mort dans le cratère de l'Etna , victime du même esprit d'observation et de curiosité qui plus tard fit périr Pline l'ancien aux pieds du
(1) Un grand nombre d'auteurs le regardent comme Vauleur des Vers dores], attribués à Pythagore.
HA PHILOSOPHIE AHClEHIfE.
Vésuve (1). Voici quels étaient les principaux points de sa^doctrine , qu'il avait déposée dans un poème didac-^ tiqiie dont il nous reste plusieurs fragments. Il reconnaît quatre éléments» la terre» l'eau, l'air et le feu : ces éléments ne sont pas simples ( en ceci il se rapprpc)ie d'Ânaxagpre ) » et c'est le feu , comme agent de \à prp^HCtion 9 qui joue le pricipal rôle. V amour et la f^fscofde ^ expressions poétiques par lesquelles il désignait l'attraction et la répulsion , sont lies deux forées qui président à la dissplution des parcelles primitives dont ces quatre éléments sont composés. Au reste, il considère le monde io\i\ eqtier comme divin. Il rentrera un jour l^apsle chaos. Il distingue un numde semible, et un motiée intfilligiblç , type 4u premier ; idée déjà exprimée par f^arménide , et qui devint entre les mains de Platon le principe d'une théorie profonde. Il cherche dans le fpu, à la manière ()es Ioniens, le principe de la vie , tout en reconnaissant avec les pythagoriciens un Être divin qui pénètre tout l'univers. De cet Être supérieur proviennent aussi leà démons qui habitent successive^ ](nent le^ corps, et à la nature desquels appartient Vàme humaine. Il paraît avoir essayé aussi une théorie dei sensations : Le môme, dit-il, ne pouvant être aperça que par le même , à chacun de nos sens est attaché un élément particulier ; le feu est aperçu par le feu , q'est \fL vue ; l'air par l'air , c'est Touîe : en un mot la disceni^ est aperçue par la discorde^ et l'aniom par l*amùwr; c'est-
(1) On connatt les vers d'Horace qui prient à Empédotle un motif bien moins philosophi<iue , le désir de se faire passer pour un dieu :
Dent immorUUt bab«ri le Empedodes, ardenlem f Intilnit.
Dùm cuplt Empedodes, ardenlem frigidus Eloam
FRKXIËRC iFOOUI. BS
à-4ir6, suns doute, à nos organes appartient la oon^ naissance du monde sensible , et & notre raison celle du monde intelligible. L'âme a son siège principal dans le sang.
Si Ton ajoute foi aux détails rapportés par les écrivains anciens 9 le philosophe d'Agrigente aurait été livré à un enthousiasme habituel , et ses disciples en auraient fait une espèce de thaumaturge. Il y a quelque chose de singulier dans le contraste qui s'oflTre entre Fexaltation de son esprit et les idées qu'il s'était formées sur les lois de la nature. Ce contraste s'explique par le syncrétisme dont sa dotf^trine était empreinte : il avait suivi à la fois Pythagore, Heraclite , l'école d'Ionie; il avait mêlé leurs hypothèses, et n'était pas toujours parvenu à les concilier heureusement.