‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 3 sur 72 · LIBRAIRIE CLASSIQUE DE^L. HACHETTE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE CLASSIQUE DE^L. HACHETTE

Ancien élève de TÉcole Normale,

Vv,

OBJET, MÉTHODE ET DIVISION DE l'hISTOIRE DE LÀ

U suffît de jeter un coup d'œil sur la liste des au« teurs qui ont écrit sur la philosophie ^ de songer à la diversité des systèmes, au nombre des écoles, à la celéhrité qu'ont acquise dans cette immense carrière les beaux génies qui , dans la Grèce , à Rome , à Alexandrie, pendant le moyen-âge et depuis la renaissance des lettres, ont consacré leurs travaux et leurs veilles à l'étude de Tesprit humain , pour se faire d'avance une juste idée de l'importance de l'histoire de la philosophie. Si l'on ne voulait juger de la grandeur et de l'utilité d'une science que par la renommée des hommes qui s'y sont attachés, comment ne pas se faire l'idée la plus haute de celle que cultivèrent avec tant d'ardeur un Platon, un Aristote, un Descartes, un Newton, un Leibnitz ? Y a-t-il dans les fastes des arls , des sciences^ des lettres, de la magistrature^ de la guerre, des noms

plus illustres que ceux de ces gr^ds hommes t Mais si le genre humain ^ en s'incHnant avée respect devant les grands philosophes, semble par cela seul indiquer tout Tintérèt que Ton doit prendre à leurs travaux , de quel prix ne seront-ils pas pour celui qui , livré lui*mème à une étude si difficile et cependant si attrayante i éprouve le besoin de savoir ce que tant d'hommes ilhistrès ont pensé avant lui sur l'homme, ses facultés, sa destinée?

Pour nous, un autre motif encore,* un motif plus approprié à la nature môme des études philosophiques, nous fait attacher à leur histoire la plus haute importance. Nous sommes de ceux qui regardent la philosophie et l'histoire de la philosophie comme deux sciences identiques : nous pensons qu'étudier l'esprit humain 4aiisl4coiiscienoe, où il se manifeste, et le suivre dans rhtstoire, où il se développe, c'est faire une seule et ttéme étude : noxts 'considérons donc l'histoire de la philosophie comme une contre^rtie , coinme une épreuve en grand de la philosophie. En d'autres terAMS, nous pensons que Tétiide <le la science phflosophîque peut se prodiHre sous la forme de deux problèmes d^ une importanoe égaie, réductibles T^in à l'autre, susceptibles d'ime solution unique : étant donnée la eonscienee ^ trouver les lois auxquelles obéissait les Ibcultés ration*iielles^i sensibles et volontaires dans i'homine; ^M donnée l'histoire des systèmes philosophiques, chercher {nreillement les lob qui président au développement de la raison, de la sensibîlilé et de la liberté.

Déterminons avant tout la science à laquelle est iMMacré cet ourvrage* Avant de nous tracer la carte du

INTKODUCTIOK. 3

voyage , fidsons en sorte que les bornes en soient exac* leoient fiiées et les contours nettement circonscrits.

L'histoire de la philosophie n'est pas l'histoire da totites les idées qui font leur apparition dans l'esprit humain. Il est vaste en effet ce monde intérieur ; reflet mystérieux , représentation complète et merveilleuse du monde externe. I^re^ par des besoins immenses , entraîné par un insatiable désir de connaître, exposé au choc des éléments de destruction dont il a reçu du ciel la glorieuse mmîon de triompher par la force de son intelligence » l'homme ayant à lutter d'abord contre la nature entière , ne tarde pas a lui faire sentir l'action de son puissant génie. Les sciences mathématiques ât physiques, l'industrie, l'économie politique prennent naissance; le sentiment du juste crée la société civile^ établit les gouvernements, ei fonde la jurisprudence $ le sentiment du beau inspjjne le poète et guide la pin* ceau ou le ciseau de l'artiste; le sentiment religieux organise le culte et formule les dogmes*

Arrivé à cette hauteur , refi|>rit humain , comme surpris et émerveillé de ses progrés immenses, s'arrête^ •'interroge et se demande à lui-môme compte de cette ibule d'idées, qui sont, pour ainsi dire, échappées à son enthousiasme, et dont autour de lui tout porte déjà l'empreinte. L'homme, jusqu'alors guidé par son in- ^nct révélateur, par ce rayon immortel que Dieu déposa dans son sein , n'a eu besoin pour tout deviner et iout trouver que de maix^her , pour ainsi dire, en ligne droite : à cette époque , véritable solstice de la vie des peuples , ce qui avait été pour lui poésie, inspiration ^ relation, s^rnlhèse, religion, devient réflexion, discus-

4 INTRODUCTIOIS.

sion, raisonnement^ analyse, philosophie. Mais qu'on ne s'y trompe pas : ces deux époques , celle de la révélation et celle de la philosophie, peuvent bien différer quant à la forme extérieure , mais elles ont au fond une parfaite analogie. La réflexion ne conduit pas Tesprit dans un monde étranger ; elle ne fait qu'éclaifer d'un jour nouveau celui que son instinct sublime lui avait fait trouver d'avance. Les mémos facultés qui lui ont fait tleviner^ comme par enchantement, les sciences, les arts, la société, le culte, seront encore enjeu dans la philosophie. Mais c'est précisément parce que la philosophie les reproduit avec un caractère nouveau , qu'il est essentiel de ne point la confondre avec ces différentes parties , dont elle est l'explication et la généralisation la plus haute. L'histoire de la philosophie n'est ni l'histoire de la civilisation , ni celle des arts, ni celle des législations , ni celle des sciences, ni celle des religions : elle est l'histoire des essais faits chez tous les peuples parvenus à l'âge viril, pour expliquer le but, la marche, et les rapports réciproques delà religion, des sciences, de la législation, des arts, de la civilisation. La philosophie touche à tout, sans doute ^ puisqu'elle éclaire tout ; mais elle a une existence indépendante et une forme déterminée. Centre lumineux autour duquel gravitent les autres sciences , elle roule elle-même dans un orbite particulier, et obéit à un mouvement qui lui est propre.

Il sera facile maintenant de comprendre dans quel ' but nous insisterons ici pour séparer d'une manière nette et absolue, dans l'objet de nos études, la foriv^ religieuse et la forme philosophique. Cette séparswion

iNTRODU€TION. S

n*est point le divorce scandaleux et funeste que des eooemis aveugles et des amis peu clairvoyants se sont, comme de concert, efforcés d'établir, à diverses épo-ques, entre la philosophie et la religion. C'est encore moins le résultat d'un orgueilleux dédain ou d'une indifférence coupable pour les croyances religieuses. La philosophie , selon nous , est un besoin tout aussi impérieux que la religion : ainsi l'a voulu la Provi* dence, qui, dans ses desseins admirables, bienibisante pour l'enfant comme pour l'homme fait, pour les cœurs^ simples et sans culture , comme pour les esprits élevés par la science , éclaire les uns par le sentiment reli* gieux qui révèle à leur foi naïve les lois de leur immorteUe destinée, et guide les autres par la philosophie, qui, conforme à la révélation pour les croyances, explique et démontre par la raison (i) ce qui fut primn tivement inspiré à la foi. « Dans l'âme du vrai philo* sophe, dit M. V. Cousin, la religion et la philosophie se lient entièrement , coexistent sans se confondre , et se distinguent sans s'exclure , comme les deux mosnents d'une même pensée. * Le chrétien le plus orthodoxe n'a rien à redouter d'une philosophie qui ne va chercher l'homme dans le temple où se formulent les croyances, que pour répandre sur les vérités qu'il révère le jour d'une réflexion libre et indépendante. Après avoir expliqué l'objet et le but de cette histoire, nous devons indiquer les bases de la méthode qui nous guidera dans nos recherches. Elle repose sur les principes que nous allons rapidement développer.

W HationaU obsequium vestrum. S9AniV9n\.

6 nfTBOTOGTIM.

t. L'histoire de la philosopbiç ne doit présenter que le développement, sur une vaste échelle , des facultés qui se trouvent dans la conscience de chaque individu, savoir ; l« «ensibilitéy rintelligence et la volonté.

Lft philosophie moderne, fille de Désoartes, est Tap* plication libre et iûdépendant&^e la réflexion à l'étude des phénomèDes dont la oonecience est le théâtre» Li est Tunité , li est le point de ressemblance de tous les systèmes publiés depuis l'apparition des ouvrages de ce grand homme. La gloire éternelle de Descartes est d'avoir mis au monde une pareille méthode , la seule qui puisse oonduire à des résultats positifs. L'analyse psychologique, une fois acceptée comme méthode phn losopbique, doit nécessairement atteindre tous les £aiit9 intellectuels susceptiUeii d'être observés et décrits; oar il fiiut désespérer d'arriver i une connaissance exacte et approfondie des facultés humaines , si l'on n'y parvient pas en s'établissant, comme dans un champ d'observation , au sein de la conscience où elles se dé^ teioppent et se manifestent.

Quiconque a suivi avec un peu d'attention la marche de la philosophie, depuis la réforme commencée dans les études qu'elle embrasse , par H. Royer-Gollard , et si puissamment soutenue, depuis les leçons de ce professeur célèbre, par son éloquent successeur, sait que, si la conscience de l'homme est une, les facultés qui y ont leur siège sont diverses : il est sensible , il est libre, il est intelligent. Par ses organes, il se n^t en communication avec le monde extérieur ; p^ sa

raison , il conçoit desrapports , des lois générales , des prhicipes absolus et nécessaires que la sensibilité seule ne saurait lui fournir, qui entraînent sa conviction et forcent sa volonté ; par sa volonté enfin , il luttç contre les exigences de son organisme , combat loa penchants de sa sensibilité , fait fléchir ses passions sous t^empire des lois éternelles que lui impose sa raison y et dont il recoBfialt l'irrésistible ascendant alors mène qu'il les tiole. Tdfi sont les résultats généraux de la tDidHNta Mrtéaienne : ils ne sont rira moins qo^une aoalyM complète des facultés de l'enteodement bumaia.

Or y si la méthode d'observaiion appliquée Icqmfel^ nent» comme on l'a fait dans ooa derniers temps.» à Tétttde des faits de la •conseieooe; si cette mélbedsk eïpërimentaie, la seule à laquelle ait foi tioire sîèeia positif, ne nous fait rencontrer daoïs l'âme liumiiaeqiHi ees trots caractères sous lesquels viennoat se rwgsr les espèces si diirerses de nos idées ^ une si^gs, uM>r)<» goureuse induction ne nous foroera^t*elle'pas de ooup^ dure que nous ne devrons rencmitrer dans l'histoire que le développemrat de ces trois élémeils? Qu'on y songe en effet : quel est le personnage qui est eu jeil dans l'histoire ? n'est-ce pas rhomme? Ne sereine dôo^ pas «n phàiottène bien extraordinaire, Ue seruit'-ae psîs une contradiction mainifeste, que l'esprit humain dans l'histoire obéit à df autres lois que ceUes ^ui ré^ fissent l'esprit bumaiii dans chaque individu î .

Lk

II. En appliquant à l'étude de Thistoire de la philosophie la méthode cartésienne, c'est-à-dire l'analyse, il ne faut pas

' s'en servir, comme on l'a fait trop souvent, dans un but spéculatif et systématiquei

' En feisant une fausse et inoomplète application de leur méthode , Descartes et ses successeurs n'ont abouti qu'à des systèmes qui, sous la diversité des formes ex-^ térieures, se rapportent néanmoins et devaient nécessairement se rapporter à trois principaux , scdou que l'analyse psychologique s'appliquait plus particulier remeiit à la sensibilité , ou à la raison , ou à la volonté. Le Tralié des êeMoiions de Condillac, la CrUîqm de la fMMt p»re de Kant, le mai absolu de Fichte, ne sont attire chose que les produits d'une analyse psycholo^ gique f ingénieuse et pénétrante sans doute , mats esiercée sur tine des trois parties d'un sujet qu'il fallait embrasser tout entier.

Tant que f on s'est montré exclusif et incomplet dans te recherche et l'exposition des facultés humaines, était-il possible que l'on appréciât convenablement les efforts tentés dans tous les temps pour en donner l'ana* Ijse y était-il possible qu'il existât une histoire complète de la philosophie ? Non s^^ns doute ; et , comme l'a dit énergiqoement un écrivain moderne, les mêmes phi^ losophes exclusifs qui avaient mutilé l'homme dans la conscience, devaient nécessairement le mutiler dans Thistoire.

Si l'on entend par une histoire de la philosQ^ie

tXTRODUCTlON. 9

rexpositton fidèle et consciencieuse de tous les systèmes qu'elle a produits , la discussion approfondie et sairante des mérites et des défauts de tous les philosophes fa^ meux, certes une telle histoire, n'a pas manqué aux temps modernes. Chaque système philosophique né du mouvement imprimé à la raison humaine par Des^ cartes peut se vanter avec un juste orgueil de posséder la sienne. La philosophie cartésienne a produit Brucker; Tiédeman a écrit sous l'inspiration du sensualisme de Locke; et c'est sous le point de vue de l'auteur de la CrUiqve de la raison pure que Tennemann a composé son histoire.

Nous pouvons , sans sortir des bornes de cet abrégé, développer les raisons qui nous font désirer , après les ouvrages de ces grands écrivains, une histoire mieux appropriée aux besoins et aux progrès delà philosophie, La méthode qui devra pré«der à la composition de cet important travail sera encore l'application de l'analyse cartésienne , mais rationnelle , mais complète , mais faite sans aucune vue systématique. Si l'on veut cher* cher dans l'histoire autre chose que ce qui se trouve déjà dans la conscience ; si , après avoir constaté et classé tous les éléments dont elle se compose, on refuse de les retrouver et de les décrire avec fidélité dans les écrits des philosophes des différents âges , on retombera dans les inconvénients que n'ont pu éviter les historiens dont nous venons de parler.

Mais pour prendre au sérieux tous les éléments de la conscience humaine, pour suivre avec une méthode scrupuleuse le développement successif des idées, il ne suffit pas d'abjurer tout point de vue systématique

40 urrnoouGTioif.

et eidttsif 9 il fkut eiic<Nre s'intéresser nivenient à oa drame qui, depuis cinq ou six mille ans, se développe sur la scène du monde; il faut plus qu'une vaine et stérile curiosité, potii: s'enquérir de ee que l'homme a pensé jour par jour , pour ainsi dire , depuis sa venue au monde, pour enregistrer avec une exactitude ri* goureuse les vérités ou les erreurs par lesquelles il a signalé son passage sur cette terre : il faut ai«er ce genre humain dont on entreprend de retracer la marche progressive à travers tant de siècles.

Ce n'est pas tout : il ne suffit pas d'examiner ce que l'homme peut avoir fait, dit ou pensé sur la terre, il ftiut s^étre demandé sérieusement dans quel but il a fliit tout cela% Car il y a sans doute un but et une in« tention dans ce drame où nos passions s'agitent ; sans doute l'artiste invisible qui fait mouvoir les ressorts cachés de cette scène immense, si féconde en péripétieSt n'a pas, comme un ouvrier vulgaire , employé tant d'intelligence et de soin , dans la création de son œuvre i pour ftiillir au dénoûment.

UI. Le SBUSUALISIIE , riDÉALISMf: , le SCEPTICISME et le KVS»

TicisvE prenant leui; source dans le développement exclusif d'une des facultés de Tâme , ont nécessairement un côté vrai , dont l'étude est intéressante et utile aux progrès de h philosophie.

Une fois en possession des éléments dont se com^ pose la conscience huu^aine, et sûr de les retrouver unis ou séparés dans les ouvrages échappés aux médi^ tations des divers philosophes, l'historien ne s'irritertt des erreurs d'aucun d'eux , sera juste envers t<Mu»9 M

INTKODUCXtOlf, 4{

pdom MiHtà le progrès que chacun d'eux m<kmiiv^ flieot peut avoir fait faire à la aeieuce. Ardent apirU tualiste y il ne fera le procès à aucun de ees hommes consciencieux qui , par leurs analyses approfondies des phénomènes de la sensibilité , ont contribué k ftâre eonnattre un des côtés de Tesprit humain ; et, s'armani d'une rigueur pédantesque contre leur tendance maté* rialiste , il ne leur reprochera pas rudement une erreur qu'ils n'ont due qu'à un vice de méthode » k une pré« occupation systématique» Sensualiste outré , il ne fer* pas de sa méthode d'appréciation une espèce de Ut de Procuste où il étendra chaque système ^^ pour en re« trancher tout ce qui dépassera sa portée , tout ce qui s'écartera des bornes que Locke et Gondillac aoront assignées à l'entendement humain*

Lorsqu'il rencontrera sur sa route de ces esprits in? géttieux et subtils , qui , ne pouvant expliquer les »• reurs et tes contradictions dont est hérkssé le champ de la philosophie ^ prennent le parti désespéré de rire de tout, de douter de tout> et même de nier tout^ ce scepticisme ne l'étonnera pas : indice de i'indépen^ dance de l'esprit humain, le scepticisme, chose nécessaire à toutes les époques où les excès du sensualisme ou de l'idéalisme ont besoin d'être réprimés» force la philosophie fourvoyée à tenter d'autres voles , et , im* puissant à rien produire lui-même, est l'avant-cou-» reur d'un nouveau progrès dans les idées.

Plus haut, et à l'autre extrémité de la science, Thi»torien de la philosophie rencontrera de ces esprits tendres et religieux qui , témoins » comme les scep* tiques^ des naufrages de la raison humainoi mais affligés

\i INTRODUCTION.

çle ce triste speciacle , et pressés par le besoin de croire, n'échappent au désespoir qu'en se réfugiant entre les bras de la foi ; religieux en dépit d'Épicure, mystiques en présence d'iCnésidème, de Sextus et de Lucien, au moment où s'en vont les dieux de Rome et d'Athènes ; chrétiens après Bayle et Voltaire. Leurs écrits sont une protestation énergique contre les vices des systèmes in* complets : ils témoignent de l'excellence et de la rectitude de ce bon sens humain qui , plutôt que de nier l'existence de la vérité , déclare qu'il y croit aveuglé* ment, au moment même où la raison s'étonne de n'en plus apercevoir la lumière éclipsée.

Sensualistes, sceptiques, idéalistes, mystiques trouveront donc un appréciateur équitable et impartial dans l'historien qui, fidèle aux lois d'un sage et rigoureux éclectisme , acceptant et amnistiant tous les systèmes, expliquant toutes les erreurs, appliquera à l'appréciation des diverses écoles philosophiques les lois intellectuelles dont il a reconnu et constaté par une saine méthode psychologique l'origine et le développement.

lY. L*alliance de la méthode expérimentale et de la méthode spéculative , s'éclairant Tune par l'autre et se confirmant Tune par Tautre, peut seule conduire à la vérité.

La méthode qui l'aura conduit à ce résultat est ellemême la réunion , en une seule , des deux méthodes empFoyées jusqu'à ce jour dans toutes les recherches de ce genre : c'est l'accord de la méthode spéculative et de la méthode expérimentale p de l'analyse et de la

synthèse. — Chacune d'elles, employée exclusivement^ ne peut être qu'une source d'erreurs.

La méthode expérimentale , qui consiste à considérer les systèmes comme une collection de faits qu'il s'agit de réunir, de constater et de décrire, pourra bien nous apprendre ce qui a été, mais ne nous enseignera ni les causes productives , ni les rapports , ni les lois de ce qui a été : une vaste compilation où se trouvent rangées, ou plutôt juxtaposées sous des étiquettes exactes', les innombrables idées qui circulent depuis tant de siècles dans le monde philosophique, ne ressemblera pas plus à une histoire de la philosophie que le Corpus juris ne ressemble à YEsprit des bis. D'un autre côté^ employer exclusivement la méthode spéculative, qui consiste à juger les faits de l'histoire d'après un point de vue arrêté d'avance , ou dans le but de confirmer un système dont on est déterminé à ne point se départir , c'est s'exposer à élever un édifice sur une base incomplète et fausse , c'est juger la philosophie comme Bossuet a jugé l'histoire, « du haut de sa » chaire d'évêque appuyée au trône de Louis XIY. » Mais il pourra se croire sans doute en possession de la vérité , celui qui , après avoir recueilli dans la conscience humaine de quoi expliquer tous les faits de l'histoire, retrouvera à chaque pas dans l'histoire la confirmation des lois intellectuelles qu'il avait découvertes dans la conscience humaine. Tel est l'avantage de la méthode si ingénieusement développée par M, Cousin , dans le cours qu'il a fait, en i828 et en 1829, à la Faculté des lettres de Paris : nous ne pouvons ici qu'en exposer sommairement les règles générales ; c'est

14 INTHOMJCTION.

dans le^ ouvrages mêmes de Féloqoeiit|irofe8seBr qo'on devra chercher leur exposition détaillée et leur tppAi* cation étendue.

V. On doit suivre pour Tétude des systèmes l'ordre même dans lequel ils se développent; cet ordre n*est autre chose quô celui dans lequel se développent nos facultés : la sensibilité ayant la raison, le sensualisme avant Tidéalisme, et ainsi de suite«

Après s'être assuré que c'est dans la Mture ménM des fecultés trouvées par l'analyse au fond de la conscience, que l'idéalisme^ le sensualisme, le scepticisme et le m^ticisme prennent naissance , il est né» eessaire de rechercher dans quel ordre se développent dai\^ l'âme les différents ordres d'idées qui leur servent de fondement : car, si dans l'homme les idées sensibles précèdent les idées de la raison , si longtemps avant de se replier sur lui-même afin de se prendre pour 4'objet de Siés réflexions, l'homme s'est laissé préoccuper par ses ra|)ports afec le monde extérieur , il est certain que, dans 1* histoire, les syitéiM 0fù ont le sensualisme pour base devront précéder ceux que ridéalisme inspire; s'il est encore démontré ptf la psychologie que Tâme humaine ne débute ni par la réflexion , ni par le doute, mais par une croyance spontanée à la réalité des pliénomènes dont eUe est ou le témoin ou la cause , l'historien devra nécessairement en conclure que ce n'est qu'après les débats ooc^ siennes par la lutte des systèmes idéalistes et matéria^ Ksles , que le scepticisme et le mysticisme ae seot pro-

iNimoi^UGn»i«« 45

fhtitâ mf fa seéoe da monde phi)mQ|>hiqiie« L'expé* riencè et la raison sonl ici d'aeeM peur attester la vé* rite de ce douUe résultat. EaGrèee, l'école d'Ionie avant celle d'Élée; chez les modernes^ Bacon et Looke avant Leibnite et Kant. Les hypothèses pyrrhoniennes de «Sextus-Empi riens na s* expliquent que par le décri dans lequel étaient tombés les systèmes antérieurs ; et loracpie de nos jours le spirituel Schulxe a iait revivre les idées aceptiques d'iEnésidème , n'était-ce |>as prînci«> paiement dans le but de prémunir ses compatriotes oootre les* abus d'un dogmatisme transcendantal qui lui paraissait plus propre à les égarer qu'à les instruire?

VL II ne suffira pas de suivre scrupuleusement l'ordre de suc* cession dans l'analyse des diverses éioles de philosopliie ; il faudra montirer leur enchaînement , leur dépendance et leur iafloence rC^ciproques.

L'ordre qu'il faut suivre^dans^rexposition des renta systèmes est indiqué par la nature des choaas r c'eat fa chronologie qui doit servir à l'historien de guide et de flambeau. Tout autre ordre serait arbitraire et 1iy«- {Mfethétîque: mais ce serait méconnaître entièrement fe b<ut}et la portée d'une pareille étude, que de ne cherdber dans fas datesqne Tordre de suocessioa. C'est renchaine^ ment et la marche progressive des idées > qui! est im* portant surtout de constater et d'indî(|uer : il faut montrer comment telle idée vraie ou fausse^ jetée dans fe monde philosophique, a été développée par le temps; GMBment à tel système de métaphysique , se lie, comme l'eéfat à fa cause, tel principe de morale ^ oomieM l'aK

se modifie sous l'inspiration de tel sentiment rdigieux ; comment tel dogme philosophique , arrivant à l'empire » organise à sa manière et dirige la société. Il ne suffit pas de savoir que Socrate a précédé Platon , par exemple; il faut montrer comment l'esprit poétique et oriental de Platon a subi l'influence du génie grec , parlant par la bouche de Socrate. Alors seulement, la science des dates, fécondée par celle des rapports^ produira les fruits que l'historien doit en attendre.

VII. L'Orient étant surtout symbolique et mythique, c'est par la Grèce qu'il faut commencer l'histoire de la philosophie.

' De même que Tesprit humain ne débute point par la réflexion, ainsi bien des siècles s'écoulent avant que b philosophie, qui est la réflexion en grande fasse son apparition dans l'histoire de l'humanité. L'industrie s'est développée, les cultes se sont établis, la société civile s'est organisée , les beaux-arts ont produit leurs chefs-d'œuvre , avant que la pensée humaine ait pu atteindre son dernier développement et se produire sous sa dernière forme. Remonter à l'origine du genre humain pour tracer l'histoire de ses idées, ce n'est donc pas faire une histoire de la philosophie : car il y a peu ou point de philosophie dans l'enfance des peuples comme dans celle des individus.

Celui qui veut faire l'histoire de l'humanité ou celle des religions doit bien remonter jusqu'à ces époques primitives , antérieures à l'âge de la réflexion et par conséquent do la philosophie : mais on ne doit chercher celle ci que là où elle se trouve réellement , qu'à dater

du monaenl où elle paraît à la luimère. On sait qu'avant la société grecqoe et romaine , se pevd dans le lointain des âges une société primitive. Culte, langues, beaux-arts , législation , tout a pris naissance dans le monde oriental , cet antique berceau du genre humain. L'Inde, FOElliiopie, la Perse, l'Egypte, avaient atteint déjà on haut degré de civilisation , pendant que les

tribus pélasgiennes erraient encore, incultes et, sauvages, dans l'Épire, la Tfaraeê ou la Thessalie.

Mais ce n'est point en Orient. que l'on peut espérer de trouver la. philosophie sous une forme qui permette d'en faire l'objet d'une étude scieiltifique. L'Orient avec ses religions 9 son symbolisme universel et ses formidables sacerdoce, appartient plus au mythologue qu'au philosophe. < Le vrai commencement de Thistoire de la philosophie, dit leprofésseur Tennemann^ise trouve chez les Grées , et particuliéreme*! à cette époque où, par suite des progrès àe l'imagination et de l'intelligence, l'activité rationnelle se développa en un plus haut degré; époque où les esprits, devenus plus indépendants de la religion , de la poésie et de la politique , se mirent à la recherche de la vérité et se livrèrent à des compositions régulières. Cet événement date du temps de Thaïes. Les directions et les formes diverses qu'a prises, dans le cours des âges, cet esprit de reoberçhe philosophique, et les effets de t ûte espèce qu'il a produits, transmis, par divers canaux, des Grecs aux peuples modernes, sont ce qui coifttilue le domaine de l'histoire de la philosophie. >

Si nous retranchons de l'histoire de la philosophie toute cette grande époque orientale, si nous refusons

18 liNTRODUCTION,

de porter nos ii}V6$Ugations au sein d'une contrée agis tant dé ra[^rts. intéressante, er vers laquelle notre vieille Europe se sent attirée par un mouvement irré* sistible de curiosité, nous ne voulons pas dire que I» philosophie ait manqué eblièrement aux peuples qui brillèrent jadis sur ce sol si fécond en merveilles. Ainsi, sous ces antiques hiéroglypjies'qui ont à la fois ré** sisté aux siècles et à tous les efforts de Téruditicm, sous ces mystériey X symboles qui couvraient et couvrent encore Tintérieur des temples égyptiens, il existait sans doute plus d'une pensée grande et profonde : l» ZendrÀvesta, le livre saeré des Perses, est rempli des plus importantes vérités ; mais on n^y saurait trouver la philosophie sous sa forme caractéristique. On serait plus heureux pour ce qui concerne les Chinois, qui, outre Conjmcius et les écrivains iQoralistes de isob école, possèdent incontestablement plusieurs systèmes de philosophie , si les doctrines qu'ils enseignent n'étaient point encore ensevelies dans des manuscrits interdits aux profanes. Quant à l'Inde, les mémoires insérés dans les Transactions dç la Société asiatique de Lon« dres, par M. Golebrooke, ne laissent plus aucun doute aujourd'hui sur l'existence, dans cette vaste contrée, d'une philosophie indépendante. Le sensualisme avec tous les effets qu'il produit lorsqu'il est fort et consé* quent, l'idéalisme avec toutes les extravagances quH entraine lorsqu'il est' outré, le scepticisme le mieux raisonné, le myslieisn»e poussé jusqu'à l'extase, se retrouvent dans les écoles philosophiques de l'Inde. Mais tant que des renseignements plus nombreux n'au* ront pas été mis par les orientalistes entre les mains

flITftOBUCTION. • 19

de l'bîsiorien, h prudence lui interdira toute suppoakion hasardée, toute induction qui porterait, faute de documents suffisants, sur une base ineomplète et mal assurée.

Nous nous transporterons donc d'at)ord en Grèce, et nous verrons ce qu'ont produit , dans cette heureuse contrée , te sentiment et rexercioe de Tactiifité volontaire et libre, cette Aiei^gie individuelle qui ose re« garder en face les dogmes régnants , cette réflexion soKtaire qui fait abAraction de toutes choses » hormis d'elle*méme , et se prend elle-nnème pour son pcMut de départ et sa règle ^îque; c^est-àdire^ la phi* losophie.

L'antiquité, le moven-aci: , l'hi^toike môoer^e, telles sont les trois grandes époques que Ton retrouve M tête de fpQte$ les classifications adoptées ^ar la chronologie : adoptons-les aussi, non pas seulement comme les plu^ simples et les plus commodes, nmis comme présentant , dans la marche progressive de la raison philosophique, trois moments distincts, trois périodes tranchées, doBt les caractères. Comme ceux qui modifient un individu à ses différents âgep, se dé* > ploient, sous le regard de Fobservateur, d'une manière précise et déterminée.

Dans la première période, l'esprit humain n'obéissant à aucune impulsion, qu'à son désir de tout étudier et de tout connaître, s'élance avec toute la plénitude de sa liberté dans lé champ de la science ; mais il manque de méthode : impatient d'arriver au but, il no prend' le tempa ni d'assurer sa marcIiè, ni de régler ses pas,

oi de mesurer la route qu'il devra suivre; il s'élance avec hardiesse, s'égare, se perd, succombe: mais il n'a pas fallu moitas de douze siècles accomplis pour épuiser le mouvement scientifique qui L'avait entraîné !

Le moyen-âge présente un caractère bien différent : une hiérarchie puissante et fortement organisée a tracé impérieusement autour de la pensée le cercle étroit \ qu'elle devra parcourir; les solutions de la science ont

. été données d'avance; il ne reste à la plûlosophic, soumise au joug de la théologie, ancUla theologiœ , que le pouvoir de se eôns^mer sans aucun fruit sur des mots vides de" sens, sur des défînitions creuses ei puériles : et cependant, chose admirable! jamais l'esprit humain n'a montré plus de ressources qu'a celte époque, où, sans posséder d'autres arioes que celles que lui fournissait une subtile dialectique , il s'élevait , par degrés , d'une aveugle soumission à une indépendance toujours croissante, ^nivie de son glorieux affranchissement.

La scholastique a fait son temps.

C'est alors que aommejice la philosophie moderne : mais pendant si longtemps la formé a dominé Le fond

des idées , pendant si longtemps la raison a été traitée comme une esclave rebelle, que deux siècles de luttes ( le XV* et le xvi') suffisent à peine pour qu'elle se dé* gage de ses entraves , et soit enûn rendue à elle-même. Bacon et Descartes j presqu^en même temps , proclament que la liberté lui est rendue, et, d'une main sâre et hardie , lui tracent la voie qui s'ouvre devant elle. L'impulsion donnée à l'esprit humain par ces deux grands hommes est surtout le résultat de leur méthode : c'est cette méthode qui a fait prendre aux

INTAïQDUCTfON. 2i

sciences natureilcs un si merveilleux essor ; c'est celle qui ) mère de l'obseination psychologique , a fait découvrir dans la conscience .tout un nouveau monde ; c'est elle enfin qui pous parglt être le caractère spécial et distinctif de la philosophie moderne.

Le tableau suivant oflre les différentes phases qu'a subies chacune des trois périodes que noua venons d'esquisser.

Page 1