DES ALEXANDRINS
Le platonisme enseignait un seul Dieu , esprit put , . éternel, immuable, immense, tout-puissant ; Dieu de bonté et de justice, qui voit et prévoit tout, qui gou*verne en Père ce monde \ivant; Fils de Dieu, créé par une pensée de son intelligence (1) , d'après un monde idéal, seul vrai, seul incorruptible; la spiritualité et l'immortalité de l'âme, ouvrage du môteufr suprême, et qui apporte avec elle sur la terre les idées innées des premiers principes; les récompenses et les peines de l'autre vie , représentées allégorîquemènl dans le Phèdre^ le dixième livre de la RépubUque , le Tliédon et le Timée ; par des fables orientales et quelques Idées de Pylhagore et des Brachmanes , sur la métempsycose, ou les différentes migrations de Celles. des âmes qui, pendant leur exil terrestre, ont oublié leur céleste origine. 11 commande la charité ou l'amour dfe Dieu, souverain bien de l'homme, la foi, l'espérSnce, le culte et la prière (2).
(i) Celte Trinité de Platon est développée avec beaucoup de sa^cUé par le Père Mourgues, Plan ihtologique du Pjtfiagorisme , lom. 1 » pag.'il9» On peut consulter tà-dessus Cudwérth, Système inUUecL^ iM. &,9A|^9I» et les auteurs cités par Fabricius, Biblioth. gr, , tom. li , page 39.
(2) Pensées de Platon , trad. de M. Jos. V. Leclerc.
Mm ces hautes et nobles ^îlés, disÉ^tniniton dans de nombreux ouvrages, et ex|hriaiées le plus souvent sous des fornaes ol»oures et allégoriques , n'étaient accessibles qu*à quelques iuteUigences {urivilégiées et préparées par de longues et de pénibles ét«Mies. La reiigÎMi du Christ vint les enseigiier à tous les boxmnes 9 sous une forme simple et vulgaire : elle s'^adressak au cœur, elle fut bientôt comprise , et le monde ne tarda pas à devenir sa conquête. Cette :coxrfbrniité que nous avons remarquée entre la religion de Platon ^t les principaux dogmes chrétiens, devait nécessairement donner une grande importance au platonisme. Plusieurs Pères de l'Église, en effet, pour faire accueillir tkeMrèuseMomvelle à ceux des philosophes païens qui résistaient ^enoore^ cherchèrent un appui dans la religion du éisdfile 4e Socrate. St Justin, le premier des Pères gceos, aUa même jusqu'à dire que ce qui avait été autrefois révélé à Soorate par le Verbe , l'avait été depuis aux barbares par le même Verbe qui s'était fait homme, et qu'on avait nommé le Christ. La philosophie grecque «devait donc tôt ou tard venir se fendre et se perdre dans le christianisme : mais elle ne pouvait tout-à^soup se renier elle-^môme, abdiquer ses droits, et se soumettre sans combat. La lutte fut longue et soutenue de part et d'autre avec ardeur. L'esprit grec avant de.suocomber jeta un dernier et brillant édat dans L'icoif d'Alexandrie.
Four opposer une digue assez puissante à la .religion nouvelle, les philosophes d'Alexandrie avaient besoin d'unir entre elles toutes les parties de la philosophie grecque. La baseaxclusive d'une des écoles partiailièrea
464 raaosoraœ ancienne.
ne saffîsait plus à Tesprit humain , agrandi par le corn* bat et l'anarchie des anciens systèmes , et par les communications nouvelles avec l'Egypte, la Perse, et ce môme Orient qui avait déjà fourni à la Grèce ses premières inspirations. Le progrès des temps , trois siècles de critique, le goût et l'érudition, la diffusion des connaissances, l'état général du monde, les conquêtes d'Alexandre et de Rome, comme capitale de la civilisation^ toutes les religions et toutes les doctrines se rencontrant perpétuellement daqs ce rendez-vous de tous les peuples, tout imposait à l'esprit grec la nécessité de s'élever à un point de vue universel, en restant fidèle à lui-même , c'est-à-dire , aux idée^ de Platon et à la méthode d'Aristote. La philosophie grecque à Alexandrie, à l'époque on nous nous trouvons, devait donc être éclectique, et elle le fut.
Nous avons eu déjà occasion de remarquer combien Aristote se rapprochait de Platon, chaque fois qu'il traitait des vérités générales , absolues , nécessaires , et d'indiquer l'analogie qui existait entre les /ormes de l'un et les idées de l'autre. Il suffisait donc de séparer les deux Aristotes (car il y avait en effet deux systèmes dans sa doctrine ) , d'exclure celui qui, dans le domaine des connaissances positives, avait proclamé l'autorité de l'expérience, et de s'attacher à celui qui, dans la région de la métaphysique, n'admettait que les axiomes universels, de lui emprunter les dcûnilions de la substance, de l'essence, la notion de l'entéléchie, pour établir entre son maître et lui cet accord qu'il avait mis tant de soin à désavouer. L'ontologie d'Aristote
ravitait tout entière vers le nouveau platonisme.
Mais l'éclectisme ne fut pour Técole d' Alexandrie qu'un but avoué et pour ainsi dire extérieur; le caractère véritable de sa philosophie, c'est le mysticisme religieux. Son but étant un but religieux , le cœur de sa philosophie devait donc être, et est en effet une théorie des attributs de la divinité et de ses] rapports avec le monde ; c'est-à-dire y une théodicée. Cette théodicée est bien peu connue : le savant Brucker (1), qui n'en a point saisi toute la profondeur, la juge avec une prévention continuelle; quoique Buhle soit un peu moins injuste envers elle, ce qu'il en dit est encore bien insuffisant, et Ton peut dire que l'histoire philosophique des quatre premiers siècles après J.*G« est encore à faire.
Gomme, en nous renfermant dans les limites que nous avons dit nous tracer danà cet ouvrage , il nous serait impossible d'exposer d'une manière daire et intelligible les idées et les doctrines particulières à tous les philosophes de cette époque , nous croyons devoir donner, avant tout, une esquisse rapide de cette théodicée (2) , qui est le point commun autour duquel tous les philosophes alexandrins semblent se rallier^ et qui, une fois bien comprise, jettera peut-
être quelque jour sur les travaux qui appartiennent plus spécialement à chacun d'eux.
(1) n donne à la philosophie des alexandrins les noms de Seniina et dé Cenio versUolor,
(2) Nous en empruntons l'appréciation à M. V. Cousin /qni a promis depuis longtemps un travail spéeial sur celte école d'Alexundrie , pour laquelle il a déjà tant Ait, soit par son édition des Œuvres de Produs , soit par les diflérenis morceaux dont se composent ses nouveaux fragments philos^ phiques.
Selon les alexandrim, le principe enitersel des chMee, Dieor^ est T unité absolue, 1* unité sans aucun mélange, sans aucune diiision avec elle-même : or rnnilé absolue ne peut aToir d'attributs, de qualités » de modifications, car tout cela la difriserait; son existence se réduit nécessairement i l'esBence pore. Mais, c{uoi t sommes-nous revenus au Dieu de Parménide, à runité éiéatiqne, i cette unité abstraite, sans attributs et sans qualiiéSi qui indiCTéremment devient la substance ^ritudle de Tâme humaine et le sujet de toutes les modiications possibles de la matière, d'une motte de terre, comme de l'âme de Caton ? Nm , grice à Dien^ il n'en est rien, il n'y aurait point eu de progrès dans la philosophie grecque, si Alexandrie eût reproduit É16e> si Ammonius Saocas et Plotia n'euasem été que Parménide et Zenon. Aussi, sdonréoole d'Alexandrie, Bfleu n'est pas seulement Tessencé pure, c'est aussi l'intelligence; c'est l'intelligence absolue , aussi absolue foe l'inteHigence peut l'être : car, il faut btenleremirftfer, i'imelligence réduite à sa plus simple expressioa Mppoie encore qu'il y a intelligence de quelque chose; par exemfrie , ^intelligence , la connaissanee de Dieu par hli-même. Or , c'est li la plus simple expression de l'in^ teHigenee ; et teBe est en efifet l'intelHgence divine , selon l'école d'Alexandrie. Le Dieu des alexandrins possède à son second degré, dans son second point de vue, l'attribut de l'intelligence. Il en possède encore un autre ; il doit être conçu comme ayant en soi la puissance, celte puissance, celte activité, qui est l'activité, la puissance créatrice^ Telle est la Trinité alexandrine : Dieu en soi. Dieu comme intelligence. Dieu conn
ViQMiJ^CK. Oo ne voit pas facilemeat ce qui niaAfiie à dttte tbéodiçée ; cepeodant elle renferoie dans son seiii QM wrrwr fondamentale.
Omv > comme intelligence, admet en soi une division : Uiur (Nd. ne se connaU qu'en se prenant comme objet de M .propre conns^issance; et l'attribut de Tintelligence introduit nécessairement dans l'essence de l'unité dif YiM» la dualitéi, condition de la peasçe^ caractère d^ la coitsciçnce. Ou il faut se résigner à un Dieu sai^ pObsçiepc0» ou il faut consentir à la dualité dans l'unité primitive. Il; ^flus : Dieu n'est puissance, puissance pro4u«tivQ9 qu'^ la condition de produire inépui^lllejneot^ de puiduire indéfiniment; la puis9ançe introduit dçiUQ encore dans l'agent qui la posséda e| Vw^rQe» I9 mt^tiplicité indéfinie. Mais le Dieu d'Alexfoi-* ikie avait été posé d'abord comme l'unité absolue i l|uay(WJl donc h philosophie d'Alexandrie lui ajoute sagement l'intelligence et la puissance, elle ajoute I9. dualité et la multiplicité à l'unité.
Or f voici le principe de toute erreur dans cette phir Iftsophie : selpn elle, la multiplicité, la diversité, et la du^Uté qui commence la diversité , est inférieure 4 l'u^t^é.almïolue; d'où il suit que Dieu comme être pur, SçmW ^^t^Qce,^ est supérieur à Dieu comme cau««, CQinine intelligence et comme puissance ; d'où il «ait» W génér^4 que la puissance et l'action, l'intelligence et la pensée sont inférieures i l'existence en sof , ^ l'uwté ab^lue«
Yçiçi cj^uellest sont les conséquences immédiates de e^tp ^rrèur capitale, que nous verrons plus d'une fois 9e t!Vffodifm dw» h wiifi^é
468 raiLosonoE ancisnne,
L*intelligence et la puissance, engendrant la dnafité et la diversité,. sont déclarées inférieares à Tétre en soi. Or, qu'est-ce que le monde? Le monde des alexandrins n*est pas une simple formation , comme le monde du stoïcisme; c'est une irraie création, une création de Dieu. Donc le monde des alexandrins est plein d'intelligence et de vie; il est beau, harmonieux, im« mortel comme celui qui l'a fait. Mais en même temps il est clair qu'il est plein de diversité et de multiplidté; donc il est inférieur à son principe; le monde, la créa-' tion est donc une chute. Si les alexandrins eussent été conséquents , ils eussent été jusqu'à dire que Dieu eût mieux fait de ne pas créer le monde; alors il leur aurait fallu accuser Dieu et sa nature , car cette nature est précisément telle, qu'étant intelligence et puissance aussi bien qu'unité, et cause aussi bien que substance, die ne pouvait pas ne pas projeter hors d'elle-même la variété et le monde.
De même que, dans la théodicée des alexandrins. Dieu considéré comme une pure essence est au-dessus de Dieu considéré comme puissance et intdligence ; de même, dans leur psychologie, l'âme humaine considérée comme essence pure doit être supérieure à Tâme considérée comme intelligence. La première et la plus noble de ses facultés consiste donc , selon eux , dans la capacité qu'elle possède de s'élever au-dessus de l'intelligence. Elle y parvient au moyen d'une opération que les alexandrins appellent la simpl^ication, c'està-dire la réduction de l'âme à l'état d'essence, d'essence pure, sans pensée, sans intelligence, ramenée à f unité. Et quelle est cette opération qui nous fait arriver à
TROISliME ÊMQUE. i09
eMte simplification , à cette réduction de rame à l'état d'essence, à T unité? L'extase. Ce mot viejfit d^ alexandrins, parce que la théorie a été pour la première foi» régulièrement constituée , et élevée au rang et à l'aQlorité d'une théorie philosophique, dans l'école d'AJexandrie.
Cette psychologie des alexandrins dérivait de leur théodicée; elle se rattachait à leur dernier but, qui était, nous le répétons, un but religieux. La religion est l'union de l'homme à Dieu. L'union de l'homme à Dieu se fait par la plus grande ressemblance de l'homme à Dieu ; or, dans l'école d'Alexandrie, Dieu étant conçu comme unité absolue, l'homme ne peut lui ressembler qu'à la condition de se faire lui-même unité absolue.
Platon avait dit que l'homme doit ressembler à Dieu, et qu'il y ressemble le plus possible par la pensée, par les idées; car, comme on doit se le rappeler, le Dieu de Platon est la substance des idées. Yojlà u;i Dieu intelligent; aussi la morale platonicienne, bien que trop contemplative , ne proscrit ni l'action, ni la science. Hais, au lieu du Dieu de Platon , dont les idées sont l'ialtribut, l'école d'Alexandrie met un Dieu dont le type est l'unité absolue : de là une morale et une religion toutes différentes, une morale et une religion ascétiques. Platon avait proposé la ressemblance de l'homme à Dieu ; c'était assez , ce semble. L'école d'Alexandrie propose l'unification de l'homme avec Dieu, c'est-àdire la destruction de toute humanité; car si l'homme', en essayant de ressembler à Dieu, s'élève au-dessus des conditions ordinaires de l'existence > il ne peut
s^ttiiir atec l^ièu qu'en s'y absprkant, en se détrainuM tttî-méme.
Cet aperçu de$ principes qui servaient de base an mysticisme des aleiandrins doit faire prévoir à quels égarements il se laissera nécessairement entraîner. Les premiers philosophes qui l'enseignèrent surent d'abord sTen garantir. Nous verrons leurs successeurs tomber , #eKeèi en excès , dans les plus absurdes superstilioM*
AUHONICS SAGCAS.
CTest à Ammonius d'Alexandrie, homme d'une mm» sance obscure, réduit à gagner sa vie dans Tétat da portefaix ( de là son surnom de Stwcas ) , que les bis* toriens font remonter la création de Técole néoplale^ sïctenne. Possédant au plus haut degré le désir de sa* voir 9 le talent et l'enthousiasme, il sut communiquer Fardeur dont il était animé à plusieurs philosophes distingués , entre lesquels se distinguent HARBNNiua, OiUGÈfiE et PLOTiif. Il avait lu, médité Platon et Arta« tote; il avait conçu l'espoir de les réconcilier , entreptiae déjà tentée plusieurs fois avant lui. < Il n'y a qu'une vérité, disatt-il ; d'aussi grands génies ne peuvent manquer de s'être rencontrés en la cherchant. » Les trois derniers de ses disciples , que nous venons de nommer, s'étaient promis de tenir sa doctrine secrète ; le premier viola l'engagement contracté ; les deux autres suivirent son exemple.
Le célèbre Longin, l'auteur du Traité du Sublime, qui enseigna la littérature grecque à l'infortunée Zénobîe , et qui périt victime de son dévoAment à cette
mne , âtait re^u les leçons d^ Ammenius. Cepiodut ft se prononça contre Firroption tfn mystieisaie dans ki philosophie.
wLimn.
n n'en futpas de mène du plus illustre des disciplea d'Ammomus^ de celui qui régularisa et développa avec autant de profiMideur que d'enthousiasme cet éclectisme mystique , dtet on peut le regarder comme le véritable auteur. Plotin naquit à LycopoUs en Egypte» vers l'année 205 de l'ère chrétienne , sous le régne de l'emjiereur Alexandre Sévère. On ignore le lieu de la naissance et la condition de ses parents* Il cachait luimême son origine et tout ce qui avait rapport aux circonstances de sa naissance ; honteux ^ à ce que disent ses disciples y de ce que le Démon céleste qui habitait ion corps eût été contraint d'abandonner sa haute sphère pour descendre sur le globe terrestre. Le goût décidé de la philosophie se développa fort tard chez lui. Il avait atteint l'Age de vingt-huit ans , quand il commença pour la première fois à rechercher les leçons des philosophes des diverses écoles ^ mais il n'y trouva rien qui pût le satisfaire. Motin , dit son biographe et son disciple Porphyre^ revenait toujours triste et chagrin des écoles philosophiques qu'il fréquentait dans la capitale de l'Egypte, lin de ses amis le conduisit à Ammonius^ et dès qu'il l'eut entendu, il s'écria : « Voili celui que je cherchais (1). » En dfet il adopta et suivit sa méthode dans son propre enseignement. Tous deux
sympathisèreot parfaitement quant à la manière de sentir et de philosopher. Piotin suivit les leçons d'Amroonius pendant onze années, au bout desquelles , enthousiasmé des louanges que son maître prodiguait si souvent à la sagesse des Mages et des Brames, il résolut de faire un voyage en Orient et de puiser la sagesse à la source même. Il profita de Toccasion que la guerre de l'empereur Gordien contre les Perses lui offrait. Il prit donc du service dans Tarmée romaine , à l'âge de trente-neuf ans, mais manqua totalement son but , parce que l'expédition ne réussit pas ; et il se rendit à Rome avec les débris de l'armée.
Là, il ne tarda pas à feire une vive sensation. Il portait le costume des anciens pythagoriciens^ s'abstenait de tous les aliments tirés du règne animal , observait des jeûnes fréquents et austères , et se retirait dans la solitude pour s'y livrer, sans être troublé , à ses contemplations philosophiques. Pendant dix années qu'il professa, ses leçons attirèrent un concours extraordi* naire d'auditeurs. Une philosophie telle que celle que nous avons exposée plus haut, supposant une force singulière d'abstraction et des efforts inouïs d'imagi* nation , le forçait d'observer sévèrement les lois de la tempérance et de la continence. Elle lui fiiisait envisager avec indifférence les plaisirs, les avantages et les jouissances de la vie de ce monde. Il n'estimait et n'aimait dans chaque homme que le Démon divin qui l'anime. Ses aimables qualités lui acquirent l'estime de la cour et la faveur de l'empereur Galien, qui lui donna l'emplacement d'une ville ruinée dans la Gampanie, afin qu'il la fit rebâtir et qu'il y établit une république
semblable à celle de Platon. La nouvelle ville devait porter le nom de Platonopolis ; mais le projet demeura sans exécution.
Plotin, livré tout entier à Tenthousiasme et à l'exaltation religieuse , se donnait à peine le soin d'écrire ses leçons; ses idées s'échappaient comme par torrent, mais avec peu d'ordre , avec une extrême concision et sous une forme à peine ébauchée. Porphyre, qui avait suivi ses conférences, qui était admis à sa confiance intime , reçut de son maître la mission de mettre en ordre ses écrits. Il les a distribués, en y joignant quelques commentaires, dans les Ennéadesy ouvrage que nous avons en entier, et qui est l'un des monuments les plus importants et les plus curieux de la philosophie ancienne; c'est le traité le plus complet comme le plus abstrait et le plus étonnant de métaphysique transcen-t dentale et de mysticisme religieux*
L'ordre cfue Porphyre a prétendu porter dans Tex^ position de cette doctrine n'est qu'apparent. Les roa^ tières y rentrent sans cesse les unes dans les autres. L'ouvrage est distribué en six Ennéades ; chaque ennéade est composée de neuf livres : la première embrasse essentiellement les objets moraux; la seconde, la physique ; la troisième, des considérations générales sur les lois de l'univers ; la quatrième concerne l'âme humaine; la cinquième a pour objet l'intelligence; la sixième et dernière est une sorte de résumé de la doctrine entière.
Ces six Ennéades forment trois corps : le premier comprend les trois premières ennéades; le second, la quatrième et la cinquième; le troisième, la sixième.
iH PHILMOMIE AKCiElliNE.
OaM 06H6 divisioD^ Paq)liyre avait aifecté.de se fiervir des qttitre noavbres mysiérieuK d6 60q éoole : VwiUé , la dyade, la triade et Vennéade.
C'est dans les ouvrages de Plotia que la philosc^hie des aleiandrins , teUe, i peu de dUTéreaoe ftès, que aotts l'avoBs exjiosée, se trouve caractérisée le plus Aettemeat. L'historien Buble, qui le traite d'ailleurs avec tant de sévérité , regarde eependant son système comme on chef-d'œuvre de philosophie traosoendentale. Maïs œtle contemplation de l'absolu, cette simplification de l'âme, cette opération de l'extase, au moyen de laquelle elle peut s'unir à la divinité^ devak nécessairement entraîner hors des bornes de la raison la bouillante imagination de Plotin» Aussi, quoiqu'on n'ait pas il lui reprocher les extravagances dans lesquelles tom* lnèrent ses successeurs , chez lesquels la théurgie et la magie ne tardèrent pas à dominer, on ne devra pas <^ublier qu'il se vantait d'avoir été honoréfdeux Ibis de la vue de Dieu.
POHPHYEK.
Porphyre, né en 233, à Balanea, colonie des Tyriens en Syrie, s'appelait Malchus en langue syriaque. Il étudia d'abord sous Longin , probablement à Athènes, où ce critique distingué s'illustra comme professeur. A cette école il puisa le goût d'une diction lucide et précise, et ces habitudes de saine critique qu'il transporta depuis dans la philosophie. Après s'ôtre distingué dans sa patrie, le désir de voir Rome l'amena «dans cette ville, où il fit la connaissance de Plotin, Dès lors sa destinée
TROISIÈME ÉPOQUE* 17fi
fot fixée et il se livra tout e&tîer à la philosophie. Um imagination brûlante et un tempérament, mélancolique lo dieposalent éminemment à une philosophie semblable à celle de Plotin. Gomme il croyait s'ôtre plongé dans l'étal d^eKtase, condition indispensable pour bien phi- * lofopher , il était convaincu de la réalité des fantômes que sa tète exaltée enfentait. Aus^ parait-il pônétné de la foi la plus vive, quand il raconté^ apparitions que son maître a eues ^ et les miracles qu'il a opérés^
11 avait médité les ouvrages des anciens Sages, et spécialement ceux de Platon et d'Aristote. Nous avons encore de lui des contmentaires sur les écrits du philosophe de Stdgyre. Son introduction aux -Catégories d'Âristote a exercé une influence très-puissante sur la philosophie du moyen- âge.
La* philosophie d'Alexandrie trouvait alors dans les gnostiqueset les chrétiens des antagonistes redoutables* Porphyre attaqua les uns et les autres. Le combat qu'il eut à soutenir contre les premiers n'était pas trèadangereux ; celui dans lequel il s'engaga contre les seconds était plus périlleux et plus pénible.
•Porphyre adopta toutes les idées essentiellesde Plotin; il essaya seulement de compléter les différentes parties de son système , dé les éclaircir , et de les établir sur des bases plus solides.
Platon avait dit que les âmes des animaux ont aussi de rintëlligence , parce que l'essence de l'âme est -pai^ tout similaire. Porphyre tenta de consolider ce dogme, en l'appuyant de raisons empiriques qu'il emprunta à Aristote, à Straton le physicien et à Plutarque. Gomme son maître aussi, il soutint que l'âme est simple, îo«
i76 PUILOSOPHIE AJ^CIENNE.
divisible et sans espace; mais, au lieu d'accorder que le corps en est le lieu , il prétendit qu'il n'y a entre eux qu'un simple rapport, sans [que l'âme soit réellement mêlée avec le corps. Ce rapport dépend de ce qu'il émane de Tâme une force qui détermine le ccMrps : or cette force n'est qu'une force subalterne de rame ; elle a une étendue idéale, en vertu delaqueUe elle est susceptible d%s'unir au corps. L'âme peut agir aussi à distance, et le contact corporel n'est pas nécessaire pour cela , puisqu'elle est sans étendue et sans parties, et peut en conséquence exister partout. 11 perfectionna également la doctrine des démons ou génies inlermé* diâires entre l'homme et la divinité.
JAMBLIQUB.
Jambliquë ,^né à Chalcis en Gœlé-Syrie, d'une famille riche et puissante, ne fut pas le successeur immédiat de Porphyre; entre eux est Anatalius, sur lequel les historiens ne nous apprennent rien de positif. Jamblique vivait sous Constantin. Déjà la croyance à la magie, à la théurgie, aux miracles, et à la possibilité d'entretenir un commerce intime avec les esprits supérieurs , non-seulement était répandue parmi les chrétiens, mais encore avait gagné les plus célèbres philosophes païens. Peut-être Jamblique profita-t-il à dessein des dispositions de son siècle, et ne fut-il qu'un imposteur; mais peut-être aussi , et cette dernière opinion est bien plus vraisemblable, ne fut-il induit en erreur que par les conséquences des idées mystiques qu'il avait embrassées. II ne se borna pas, en effets à
TROISIÈME KPOQLË. i77
embrasser le système de Plotin ; mais il tomba bientôt dans toutes les extravagances dont ses prédécesseurs s'étaient en grande partie préservés. Le mysticisme devint la règle de sa conduire ; et c'est a cette circonstance., bien plus qu''à son mérite philosophique, qu'il dut la haute réputation dont il jouit. Il ne fut en philosophie qu'un compétiteur assez médiocre. Dans sa Yie de Pythagore , il peint le sage de Samos comme un magicien. 11 s'était proposé dans cette Yie d'établir un anneau de la chaîne qui, suivant les vues des nouveaux platoniciens , devait rattacher leur doctrine à l'ancienne philosophie des Grecs, ot, par celles-ci , aux anciennes traditions de l'Asie. Il reçut le titre de Divin, titre que les nouveaux platoniciens donnaient, au reste, très* volontiers à leurs maîtres. Il ne l'obtint pas seulement à cause de son zèle exalté pour la* cause dont il fut l'un des plus ardents apologistes, mais aussi à raison des prodiges qu'on lui attribue (1), et du rang qu'il occupe parmi les thaumaturges de l'époque, genre de renommée que cette secte , selon l'esprit du temps, recherchait avec ardeur et prodiguait à ses chefs.
Jambiique eut un U'ès-grand nombre de successeurs, qui se répandirent de tous côtés dans l'empire romain. L'un des plus célèbres , Édësius , se retira à Pergame en Mysie , et y établit une école. Il parait qu'il avait
(1) fiuDape racoBle qu^une fois an bain , devant deux fontaines nommées , Tune Éros et Vautre Anteros, Jambiique évoqua en riant les génies de ces deux fontaines; et les deux génies sortant des eaux vinrent Tentourer de leurs petits bras. Ce trait, i^ute lliistorian, fit taire l'incrédulité de ses disciples, qui dès lors se montrèrent dociles et confiants. (Eunape, «dit. de Boissonnade, t. 2 , p. 15 et 16. )
i78 pgiLosoniB AMcnumE.
été entraîné par une vocation particulière van la fè»^ loaophie : car il était d'une grande famille de Cap|Mi doce; et, pour se livr^ à ses goûta , il e^t a wmue 4ine vive résistance de la part de aa fiimitte. H la awwmonta à force de patience , et fit un voyage en Sfrie auprès de Jambiique, sous lequel il étudia aviec un succès égal à son zèle. Eunape assure qu'il ne nMa pas (ùH au-dessous de son mattre, a rentheuaiaanM religieux près, que peut-être il posséda aans aaar le montrer y à cause des circonstances* En elfet, c'était alors le temps où Constantin renversait les temples les plus célèbres de l'ancienne religion^ et ou les plâlaksophes les pi us distingués étaient forcés de se coodaHmer au mystère; à tel point que Tun d'eu, SoFAm d'Apamée , doué d'un caractère plus énergique et eomaptapt plus sur lui-même , s'étant présenté i la eawr 4e l'empereur 9 qui le traita d'abord avec bJenveîManea, devint . bientôt a{^ès victime de la jalousie des comt*lisans.
Édésius eut pour disciples EusÈae de ifyndes» M*.xiME d'Épbèse et Chrysanthe de Sardes.. .Ce fnt i l'école de ce dernier que furent attachés rbislorien EuNAPE, qui nous a laissé , dans ses Vies éek $opkute$p des documents bien précieux pour l'histoire de ertlp q)oque ; et l'empereur Julien , qui fit montçr jivee iili sur le trône le mysticisme alexandrin.
Resté seul de la famille de Constantin^ Julien a^it été, dès son enfance » entouré de surveillants dent M principale mission fut de le r^^iir dans la foi chrétienne. Éloigné des aflbires> il s'appliqua avec ardeur à l'étude; et Constance, selon Eunape, favonaa MU
ffàài par polilîque, aimaot mieux le wîr «olofieé 4Mi des livres que penswt au trône qiiî lui appwteiwJt^ C'est là ce qui exjdique les facjiités qui iui fiprevt l^w^ de s'ÎBslruûre. Julien eo pro^t«. I&ou ccMaiew^ 4f^ Im^, il mita tous les i^ounuei» dislûigMés 4h siècle^ wtw autres, Édésius qui se troi^vait alors à )la t^« 4'4B'^ école où florissûiesl Blii^îme, Ghryaantbe, Pdseiis i9f Eusèbe , qine uous «vous me»tioi)oé$ i)l«s fa^«t. Ew^i qui se noquaît 4es |Nréten4wminadesde s^ ei^Hiigjv^s^ fit tous ses efforts pour détourner Julieit 4e i^L rQNtt§ du mysticisme et de la tl^éurgiç : o^ais Julien ^ ai) lîeu de Técout^ , s'aUadia à Gbrysanthe , qui s« djstingu^ surtout par son enthousi^m.e reUgÂoux et §e$ rêver^ inystiques et tfaéurgiques. C'est à cette làcpl^ qu'j^ P forma et d/eyint ee qu'il resjUi toute sa vie La via de ç^ prince peut nous donner UAo idée complète de ]^j^NI9 qu'avait prise ie platonisme^ ^M^^ les o^tk^ 4^ cetf enthousia^es^ par le mélange 4')we wor^/fe ^st^ ^ d'une i^mUiation my^tique^ ^ des euper^*Uons }f^ plus grossières du pagïtfHsi^. Ces superstitions i qu'ji^nff pliilosophie plus éclairée aji^t eas^yé, dés Je temps 4^ Cicéron, de bannir des idées religieuses^ y refitraîen( à flots par les voies de la philosophie nouvelle , et cher** ehaient en elles une sanc^o^^ Par elles, en effet, le merveilleux s'expliquait comme le phénomène le plus i^împje; l'ordre des choses surnaturelles n'éftajj; plus que la loi esseniielle do la nature j le mond/^ visfji>le n'éjtait plus qu'un v^^ste en^blèn^e; ji*howi^ ^obfjdfi^ par ses rapports diiiects avec les biérarcJ^Âes du n^onde întellectuel , non-seulemeni uue /*évélatiiw x^ontin^elle^ n»aîs mm une sorte de. p^issanoe ;réelle ^ vérit^bie |
péiM hr^ ilMlèr6 de' m» traître, m j^iété exallée, mr» et Mielqaes i^wtus ; H nfom le montre aflranehi ée testes les paMett haflieiBes , et pregqtte dépomllé de toutes IM fcîMessses de* ThMianité* C6î»iy arai rèMe/ u* ésfftit éa fN^eteier ordre;! c^étaH le géoiÉiètrê= ei ïtMre/mmt le pfes distiftgBé de gon temps ^ 1 ft laAsBè sw Pielémée ua commentaire <f ui est regardé ëovÊÊÊië le disrnier mot de» mathémAti^es aoeiennes. tf té ééâùiH» YoloBtiers Predas , dît le savant édîlen' denses OMiy^esv atec son talent Mpériear d'anal jse, an Mitf de Véeeie^ i$y»tliâiiqQie d^ Alexandrie, FAristoie ém iiystiAisme aleMfÉdrki ^ et eoflinneHC a fini cet Arîstote êë iit^AicIrtae? pair des hymnes asjrslique» emfpreiBtes #ijMe firelbiide mékneetje , eà Fetf loîl qu'il diseq^e êê^ 1» ferre , l^abttndoafne aei bMbvrosr et à la rdigkP» iteurMHe^ et se réfagieim momeftt^ eis esprit, dans Ui véÉénià^ ÉMiqeifé, ÈWtkt de se perdre à jaman dans lé seiÉf de l'ttaHé éft^neltoy suprôme ehfet de ses eflbrts a cie scd pcnsoQo* ^
Avée Proelos finit l'éeole d'Alexandrie : elle s'était êtetfdite à la fois en Egypte, en Italie^ à A thème; eUe 8^4ta)t emparée de là théologie paieniiey et avait même ft()t quelques prosélytes parmi les ekrétiens. Un décret de JuStinîen , qui ordonna ai 629 la elMure de toutes les é^oleë profanes , fut l'arrêt de mort de celle d'Athènes. Isidose de Gaza, qui y avait remplacé MariiMs I BA«ASCnjs , et le célèbre commentateur d' Arîstote, SmPLicius, furent obligés de se réfugier, avec plusieurs autres philosophes^ à la cour de Chosroês , roi des Perses. La guerre vint bientôt les forcer d'abandonner encore cet asile ; il est probable qu'ils y lais-
TBOMlillE ÉPO«UE« fS8
le germe que nous ferrons plus tard se repro-* énire ehez les Arabes.
HES PÈRES DE l'AGUSE, •
Le ehristianisme était par lui-même étranger à la philosophie oonsidérée comme unescience profane, c'està-dire^ comme une simple investigation des vérités déduites de la raison. Cette haute sagesse qu'il apportait sur 19 terre, il la faisait découler d'une révélation divine^ il la.plaçait sous la sauvegarde de la foi religieuse.
Aussi , pendant le premier siècle , les chrétiens ne s'occupèrent*ils des théories philosophiques , ni pour les cultiver, ni pour les combattre. Mais lorsque le ehristianisme , en se développant graduellement, commença à faire de nombreuses conquêtes, l'intérêt delà religion elle-même lit considérer les choses sous un autre point de vue. On jugea que^a philosophie pou^ vait offrir des secours ou opposer des obstacles à la propagation de TÉvangile* Les efforts tentés par les Bouveaux platoniciens pour identifier la philosophie avec la théologie païenne , pour justifier ou ennoblir celle* ci par celle-là, durent influer essentiellement sur la direction des idées. La philosophie dès lors se présentait sous un nouvel aspect ; elle se trouvait engagée et compromise dans les controverses religieuses : on avait intérêt a disputer aux Plotin , aux Porphyre, aux Jambiique, les avantages qu'ils prétendaient tirer de cette alliance.
Pendant cette première époque, où le christianisme
i84 PHILOSOPHIE 4NC1ENNB,
dans ses progrès toujours croissants luttait contre le paganisme clans sa décadence, les Pères de TÉglise et les Docteurs chrétiens se partagèrent en deux classes principales : 1^ uns acceptent la philosophie et Tapprouvent sous quelles rapports , en cultivent l'étude, s'en emparent j mais pour la subordonner à la prééminenee du christianisme, et la faire servir à ses intérêts; les autres ta rejettent, la blâment, la combattent.
Le premier des Pères de TÉglise qui ait fait profession de cultiver la philosophie est saint Justin , le martyr. 11 était n^^ dans le sein du paganisme , au commencement du 2* siècle , et , suivant la disposition commune du temps, il avait visité les principales écoles grecques. Les doctrines du Portique et du Lycée ne purent satisfaire son esprit, porté, comme il le dit luimême, aux notions incorporelles. Il se réfugia donc auprès de Platon. II fut ravi d'y recueillir des pensées sur Dieu, sur la nature humaine^ plus conformes aux besoins de son cœur. U saisit surtout avec avidité la théorie des idées, et s'attacha aux exercices de la contemplation. Ce fut alors qu'un vieillard vénérable fit naître en lui le désir de connaître les livres saints. U était dans les dispositions les plus favorables ; il trouva dans cette lecture le complément qu'il cherchait ; il y trouva, dit-il, la seule phibsophie vraie et certaine. Toutefois, loin de désavouer ses précédentes études, il continua à professer une estime signalée pour les sages dont il avait recueilli les leçons. Il n'hésita point même à réclamer les hommes qui avaient préludé au christianisme , comme lui étant en quelque sorte acquis. « Tous ceux, dit-il, qui ont cru conformément à la
raison sont chrétiens , alors môme qu'Us n'ont pas eu )a connaissance du vrai Dieu. » Nous avons déjà parlé de son opinion sur le Logos de Platon , sur cette raison suprême dont les rayons éclairent TinteUigence humaine; il le regardait comme le Verbe divin, tel qu'il est révélé par le cbrrstianisme , comme ce Verbe qui avait parlé par l'organe des prophètes. Tel était le lien par lequel saint Justin rattachait la philosophie au christianisme, ou plutôt c'est ainsi, selon lui, que la philosophie émanait de la même source que la religion. Aussi n'admettait-il qu'une seule et unique philosophie: « Le vrai philosophe n'est ni platonicien , ni péripatéticien, ni stoïcien, ni pythagoricien. S'il s'est formé des sectes diverses , c'est qu'on a substitué l'autorité des maîtres à celle dé la raison. »
Rien n'est plus intéressant que de suivre dans ses développements la doctrine de ce Père de l'Église, dont la candeur et l'héroïsme inspirent tant de respect. Elle nous donne l'exemple de celle qui conduisit , en général , un grand nombre de philosophes dans le sein du christianisme.
Tatien, son disciple, converti comme lui du paganisme à la croyance évangélique , et comme lui livré à l'étude des doctrines philosophiques, montra moins de prudence et de réserve. Initié aux traditions orientales , il prétendit en transporter la substance dans le sein du christianisme, et fut conduit à en altérer les croyances.
Saint Théophile, saint Pantène et Athénagore méritent encore d'être distingués parmi les philosophes qui embrassèrent le christianisme. Athénagore est
4M raiLOBomE mgiknni.
l'auleiir d'une Apologie adressée, Tan 176 ^ à Teaipereiir Mare-Aurèle , dans laquelle il fait une exposition et une crilique des diyers systèmes philosophiques , égalemeat remarquable par les connaissances qu'elles supposent » pkJr l'art avec lequel elles sont traitées ^ et par l'éléganoe du style«
Saint Gléhent d'Alexandrie, disciple de saint Pantène, et peut-être aussi d'Atbénagore , fut la gloire de cette é^ole chrétienne qui se formait dans l'ancienne capitale des Lagides , dans celte noui^elie métropole des sciences et des lettres, et qui s'élevait à côté du Musée. Contemporain d'AmmoniusSaccas, il fut aussi sta étnuloi et tenta comme lui, mais dans d'autre» TueS| de rappeler à l'unité toutes les doctrines philoso* phiques, il avait puisé à toutes les sources, auprès des Grecs, des Syriens, des Egyptiens, des Hébreux, et avait trouvé dans chaque école des maîtres dignes de sa vénération. Il entreprit de former, du choix et de l'amalgame de toutes ces doctrines , le vaste recueil qu'il nous a laissé sous le nom de Stromaies, et qui est encore aujourd'hui un monument bien précieux pour l'histoire de la philosophie ; c'était une sorte de portique qu'il élevait à l'entrée du christianisme.
Disciple de saint Clément , le célèbre Origène , qui lui succéda dans renseignement^ catéchélique d' Alexan^ drie, donna à cet enseignement un éclat nouveau. Mais il avait associé les leçons de l'école néoplatonicienne à celles du docteur chrétien; aussi remarque-t-on une analogie frappante entre plusieurs de ses opinions et la doctrine contenue dans les Ennéades de Plotin. Cette circonstance explique encore les erreurs qui lui ont été
mntriaiE imiR»* lit
f«|Mrockéeft ^ et la ecmtradiclioii siDgalîère qui etlste entre lea logements qu'ont portés sur loi lee Pères de VÉglteeu ky0t aaint Justin ei saint Clément , il soppoitt comme im fait historique qœ les Grecs avaient piiiilé ebes les Héturem les premiers éléokents de leur pU« losophie« Noos avons ^ soas le nom d*Origène, oit re^ eoeîl fort préeieox^ qucMlque très^ommaire , des sys^ tèmes de la pbilosopliie grecque y publié par GronoiriitSi mais dont l'autlientieité est justement contestée; SAmt GRteoiaE de Njrae prit Origène pour guide dans on tTiiité de^psyehologie qui est parv^u jusqu'i noos^ et qui a été cité par Mélauchton , comme conforme aux notions des mod^nes« U renferme cependant peu de voea oeuvaB, même pour 9on temps.
Geoi des . Pèk'es ^e T Église qui^ comme HERift as ^ Tertuluêm f Arnosb^ Sàmt Isénée , Lagtance ^ se mon* trèrent plus sévères à Tégard de la philosophie païenne, et qui parurent bannir toute espèce d'étodes profanée^ se livrèrent contre elle à des censores qui ont uoA grande analogie avec le pyrrhonisme. C'est encore U scepticisme^ mais un scepticisme d'un genre pàrticdlier et nouveau; un scepticisme tel que celui dont le savant évéque d'Avrancbes a donné l'exemple dans les sièclee modernes^ que nous avons vu reproduire même de nod jours , et dont le caractère consiste à supposer qu'en refusant toute autorité à la raison , on affermît celle qu'on prétend attribuer à la foi (1).
(I) N<Hisii9ri»ii8paeicore citer ptfmi ceux dêsPèvM de l'EslIw^Birêa eMmuodèfenl in éeleetîMM «pproprié à Tespril du chrîstianrisine, mM BcsUe , saint SiMsi , Didyme, saiftl Grégoire de NaaiwBce , saHit Jértaie , saint Ambroise , etc. ; et parmi ceux qui exprimèrent des pféveaMo eosirs
189 raitOMPBI£ ANCIENNS,
Mûis à mesure que la lutte entre le chrisUaoisine et le paganisme vint à cesser , les écrmins eccléskstiques eurent moins de motifs pour s'occuper de la philoso^ pbie proprement dite , considérée comme scieûce pro* fane ; ils se renfermèrent presque exclusivement dans la théologie ; et ^'ils rencontrèrent quelques questions du domaine de la première , ce fut par occasion et eu les traitant comme les accessoires de l'objet principal. Nous devons remarquer, cependant, parmi ceux qui associèrent encore les études philosophiques aux études religieuses , Eusèbe^ qui dans sa Pr^iniratim et sa Dé^ nwnsiratim évangéUgues , nous a conservé un nombre considérable de passages des auteurs de l'antiquité , dont les ouvrages se sont perdus , et surtout le savant évêque d'Uippone, St Augustin,^ qui occupe le rang le plus distingué parmi les philosophes chrétiens.
St Augustin avait étudié la philosophie des écoles , et était devenu un ardent manichéen. Il fut ramené à la foi orthodoxe par la puissante éloquence de St Ambroise, à Milan. 11 fit usage de son instruction phUosophique, de son talent étendu et flexible, pour donner au dogme chrétien la forme scientifique, et il établit un système rationnel de doctrine religieuse , dans lequel le néoplatonisme et le christianisme étaient habilement associés. Selon ce système^ Dieu est l'être le plus élevé et le plus parfait, et comme tel, il existé nécessairement j
les études philosophiques, Théodore! , saint Epiphane , SidoiDe-Âpollinatre. Mais nous pensons qu'il nous a suffi de détacher d'un si vaste siget les lUU principaux qui servent à caractériser la direction générale des idées dans les écoles chrétiennes, pendant les six premiers siècles, et ceux des docteurs qui ont eu une influence plus sensible sur la marche de l'esprit humain petndant le no7en4se.
THOISIÈITE ÉPOQUE. 489
il est le créateur du monde, réternelle iréritc et la loi éternelle de toute justice , dont l'homme trouve des idées innées dans sa raison, ou sa faculté d'intuition supérieure aux sens ; Dieu enfin est le bien le plus précieux du monde spirituel , auquel nous devons nous rattacher (retigio). Dieu a appelé tous les êtres raisonnables au bonheur par la vertu , et leur a donné , pour y parvenir, la raison et le libre arbitre. C'est dans la volonté que réside, comme causalité absolue, le prin* cipe premier du bon ou mauvais usage de la liberté, par lequel l'être raisonnable s'attache à Dieu ou s'en éloigne, se rend digne ou indigne de la félicité. Le vice mqjral est une privation, et n'a point de causé positive. Les méchants appartienn^pt nécessairement à l'ensemble de l'univers , qui est parfait ; car cet en* semble exigeait que tous les êtres possibles , à tous les degrés possibles , fussent produits.
Telle est la théodicée de St Augustin. Dans un âge plus avancé, il abandonna ces îdées pour un autre système dans lequel il soutenait que, depuis le péché originel , l'homnle a perdu Timmortalité et la liberté de s'abstenir du pl6ché, mais qu'il a conservé la liberté de le commettre; que, par conséquent, c'est Dieu qui produit immédiatement la volonté de bien faire, et qu'il accorde ou refuse cette grâce à qui il lui platt et de son propre mouvement ( élection absolue^ ou prédestination); enfin , que la persévérance dans le bien est particulièrement un effet de la grâce , à laquelle l'homme ne peut résister. 11 fut amené à ce système , contraire à la nature de l'ordre moral , en s'attachant strictement aux ternies de la Bible, dans sa dispute
|f$ PHULO80PP1E AhcmmE.
9¥e« PiLia^, wfÀue de Bretagoe, qui viot d'Irluode 09 Afrique ave^ soo ami Cale^vujs, et qui attribuait ^ l'hoiRipe la puissance de faire le bien.
JXÉiftoii$,aujt(eur d'un traité de psychologie aupérieor eo ipérite à celui de St Augustin , y fit preuve d^une étude approfondie de la philosophie des anciens. Vé* ritabie éclectique, il cite Aristote» Pythagone, Platon^ las stoïciens, les nouveaux < platoniciens, mais c'est toujours en lias jugeant, souvent en les réfutant : îl ptipse constamment d'après lui-même. U adofrta Thypotbése de Platon sur la préexistence des âmes , hypothèse qMÎ avait été d^à r^roduite par Origfène, et qui fui commuée en 5J^1 par le concile d^ Constatitjpi^le.
SïNÉsDus, paien converti au christianisme par le p^riarcbe Théophile, élevé ensuite, malgré ses lon^^es jrésistântses , au sacerdoce et à i'épiseopat, essaya aussi de concilier le fond du cbristianisipe avec le système des nouveaux platonioieps. U a laissé des hymnes qui sont une exposition brillante des doctrines religieuses 4e cette école (i). ^ ^
]ya q^anière de pbil^osqpber des Pères de TEgUse, et surtout le système superxiaturaliste d€ ^ Augustin , iMbercèrc^t une grande influence sur* la philosophie ides siècles wiyants. L'habitude de déprécier la rai$op , et la prétention de renfermer dans de certaines limfuss la lihep*té de 1^ pensée et de Faction , furent favorisées par ^ destructÎQu de l'empire romain, rinvjasion dies peuples barbares et la perte de l'ancienne civilisation. Ce fut un bonheur pour les siècles d'ignorance dont cette j^poqi^ fut suivie, que les ouvrages des Pèr^ les plus
(«) .QQttecUou 4es poètes §s^tcs , é<U(ion de Bmionu^d» , xol. ib , p. ^.
TROISIÈME é^OQVe. âêé
éffiioeiits eussent consacré et entretenu les restes 4e rancienne culture inteUectuelle. Les ouvrages de S% Au* {(fistin eoBtribuèrent beaucoup à ce bienfait : on peut y joindre , à ce titre , les livres de diateetîque qui lui ont été faussement altribués, et qui furent reoen- «andés^ au moyen-^âge, par T autorité de son nom.
DEBINIÈRES LUEUR$
Sur la lin du cinquième siècle et pendant i^ cours du septième, les arts, 1^ sciences, let la pliilosof^ pariUculièreni^ent , marchèrent à pas de géani vers y.ne fuine totale. Leur décadence fut surtout sensible é/à^i^ les provinces septentrionales de rempîre roumain , s^ifM en excepter même l'Italie. La littérature , enefiet, cç^r ^serva un certain, degré de splendew* 4^ns l'Orient, q», elle trouvait encore quelques ressources; mais ^'ét^ fait de la philosophie grecque. Pour qu'^ nouveau n^ouvement philosc^hique fût possible, il fallait que du sein de la grande révolution qui emportait ranjkiqjMté grecque et romaine, sortit un nouveau mojod/çqui pror duisit peu à peu une nouvelle pbilos(^ie. Ce proémf, de la 4siviUsation moderne ne pouvait naître qu'avçp jcette ^vilisation elle-même^ le j^oyen-âge sem^vit à Tun^ et à i'aotre' de berceau.
Parmi les ouvrages qui servirent de texte aux ét^^fP du inoyen:âge, et d'intermédiaires entre l'ancienne jmstructiop et la nouvelle, outre l'abjrégé aride de e^ ,<me l'on appelait les Sept arts libéraijLx, par MARCiikNua jÇ^Eid^éL, on doit distinguer les écrits de ^e»\ pf^ici^n^
492 PUiLOSOPHIE -ANCIENNE.
romains du royaume ostrogothique, Boëce et Casbio^ DORE , avec qui s'éleignireQt les lettres classiques en Occident , tous deux éclectiques , tous deux associant dans leurs opinions les doctrines de Platon et celles d'Aristote.
Anicius Manlius Torquatus Severinus Boethius > cooi* munément nommé Boèce, était né à Rome, vers le milieu du cinquième siècle. Après avoir suivi à Athènes les leçons de Proclus, il revint à Rome^ où ses coq* naissances rélevèrent au rang de sénateur , et plus tard à la dignité de consul, charge dans laquelle il se distingua par son éloquence. Théodoric, roi des Goths, sut appVécier son mérite, et lorsqu'il eut conquis Rome, il l'admit dans son conseil, et le revêtit d'une des premières charges de la cour. Mais ayant été faussement accusé auprès du roi d'entretenir des intelligences secrètes avec l'empereur Justin , Théodoric le fit enferiui .: sans examen dans un cachot à Pavie, et il eut la tête tranchée en 526.
C'est à la captivité de ce grand homme que nous devons son ouvrage de Consolatione phitosaphiœ, qu'il écrivit pour se consoler lui-même au milieu de l'adversité qui l'accablait. 11 s'était proposé de traduire en latin les ouvrages entiers de Platon et d'Aristote, en montrant la concordance de ces deux grands maîtres * mais il ne put qu'ébaucher un si vaste dessein : il donut. du moins à Rome une traduction des Catégories d'Aristote, de quelques-uns de ses Traités de dialectique, et des Commentaires de Porphyre, qu'il commenta à son tour. C'est lui surtout qui parait avoir jeté les fonde* ments de l'immense autorité d'Aristote dans les âges
suivants, en lui prêtant celle de son propre nom.
En Espagne, sous le gouvernement des Yisigotbs , l'arcbevâque de Séville , Isidore ( Hispalensis ) , né à Carthagène, rendit un service réel aux études encyclo* pédiques par son utile Répertoire de mots et de faits. En Angleterre et en Irlande l'instruction se conserva encore plus longtemps qu'ailleurs : TAnglo -Saxon Bède, surnommé le Vénérable, y acquit une grande célébrité ; à Taide des ouvrages d'Isidore , il composa des abrégés dans Sesqueis puisa Alcuin , l'organisateur des écoles en France, à l'aurore du moyen-âge.
En Orient, et surtout dans l'empire grec , les belleslettres et les études scientifiques se conservèrent plus longtemps. Au vi^ siècle, Jeàn Stobée (1), attaché aux doctrines du néoplatonisme, et plus tard, dans le ix% le patriarche Photius , formèrent de précieuses collect\uj4i> et des extraits des écrivains grecs. Jacques d'Ëdesse, l'éclectique alexandrin Jean Philoponus , et, après eux, Jea^i de Damas, entretinrent par leurs conv mentaires l'étude de la philosophie aristotélique, qui se conserva jusqu'au xv* siècle.
(1) Hberbn a donné une édition du précieux ouvrage que Stobée a laissé sous le Ulre de : Eclogœphysicœ et elhica, Gott. , 179^1S00.
ru