‹ Histoire de la philosophie ancienne et moderneChapitre 36 sur 72 · IC · texte numérisé non relu

IC

RÉSUMÉ GÉNÉRAL

Akuin. mort en 801

Rtiaban ifivnis. m. 856

Jean Scol-Erigène. m. 886 ^r1>eri(8ylv<e8trêK>. m. 1608

Bérenger de Tours. m. i088

LaDfranc de Pavie. m. 1089

Pierre Damien. m. 1072 St Anselme deCantorbéry. m. 1109

▲nielne 4e Laoo. n. 1117

Robert Palleyn. m 1154

Pierre le Ldmbard. m. 1164

Hugues d'Amiens. m. 1164

Pierre de Poitiers. nt 1205

DaTid de Dinant. il. 1220

Hildebert de Tours. m. ll.n

RosceHIn. A. tM9 Guillaume deChampeaux. m. 1120

Abailard. IB. It4a

Guillaume de Conehes. m. 1150

Gilbert de la Pore». m. 115f

Hugues de SI- Victor. m. 1140

Robert de Melun. m. K7S

Adéiard de Batli. ft. 1230

Richard de St-Vietor. n. ll'TS

Simon de Tonrnay. 11. 1^00

Jean de Saiisbury. m. 1180

Alain des Ues. m. 1203

Amalric de Chartres. m. 1208

De même que le moyen-âge est le berceau de la société moderne^ de même la philosophie du moyenâge y OU la scolastique, est le berceau de la philosophie moderne. Or le moyen-âge est le règne absolu de l'autorité ecclésiastique , dont tous les pouvoirs ne sont

MfiMiÈiiB É^ê<»ui. 495

que les iMlrUmmu {rfus oo fiioins dociles : la phiio- BQpbie scoiastiqm y qui est reipresûon la plus manifeste de cette époque > ne pouvait donc pas être autre cfaose aussi que l'emploi de la philosopliîe, eomme simple forme, au service de la foi, et sous la surveillance de l'autorité religieuse.

Nous livons vu pareillement que dans la Grèce une époque religieuse avait précédé la natsssance de la philosophicv L'établissement des mystères par Orphée k Tbéohgkn a retn^i six siècles, jusqu'à Thaïes et Pythafore ; et , quoique nous ne connaissions que très^mparfaitemenl ce qui s'est passé pendant ce long intervalle^ nous pouvons conjecturer qu'il a été rempli par les efforts de la raison pour se dégager peu à peu des entraves de là théologie païenne. Ce spectacle nous est offert , ttiais d'une nM^nière évidente et complète , <lans la nài^ «aoce et le développement de la philosophie scolas«tlque. Elle a conimencé avec le moy^n-âge, et elle à fini avec lui. Le moyen-âge « fini quand l'autorité «oclésiastique a cessé d'être tout , quand les autres pouvoirs , et en particulier le pouvoir politique , sams s'é^ carter de la juste déférence et de la vénération <jui sont toujours dues à la puissance religieuse , <mt revendiqué et conquis leur indépendance. Or 11 n'était pas possiMe que la philosophe , qui marche toujours à la suite des grands inouvements de la société, ne re~ vendiquAt pas aussi son indépenda^ice et ne la conquit peu à peu. Mais c'est avec bien de la peine qu'elle est arrivée de son état de servante de la théologie , à celui de puissance indépendante. Aussi l'histoire de b philosophie soolastique nous présente-t-eHe trois époques

bien distimctes : i** naissance et subordination de la philosophie à la théologie ; 2* alliance de la philosophie à la théologie; 3*" commencement de séparation, faible d'abord , mais qui s'agrandit et aboutit à la philosophie moderne.

Depuis que Montesquieu et Robertson ont ramené Tattention des hommes éclairés sur les origines des institutions qui gouvernent aujourd'hui l'Europe, l'histoire du moyen-âge a excité les recherches d' un grand nombre de savants distingués. Le grand Leibnitz ^vait déjà exprimé le soupçon « que des trésors pouvaient être ensevelis dans le chaos impur de la barbarie scolastique. » Des philosophes modernes ont même conçu des espérances plus positives et commisncé à prouver que notre siècle se montrait injuste envers ceux qui ont préparé son éducation. On va voir que l'histoire de l'esprit humain n'offre pas moins d'intérêt pendant cette époque, que pendant celles que nous avons déjà parcourues.

Le moyen-âge commence avec Gharlemagne ; c'est lui qui l'ouvre et qui le constitue. Le génie de ce grand prince, en reconstituant l'empire d'Occident, rétablit entre les nations soumises à sa puissance ^es rapports réguliers. Il avait, pour reconstituer l'Europe, plus d'une tâche à remplir , et il a satisfait à toutes. Il sut en finir avec ces invasions des barbares qui , remuant sans cesse le sol de l'Europe , s'y opposaient à tout établissement fixe. La sagesse de ses lois et de son administration fit succéder Tordre à l'anarchie générale. Il multiplia les écoles, les établit près des églises et des monastères; il les rendit publiques, y appela^des

PREMIÈRE ÉPOQUe. 197

séculiers 9 en ouvrit môme une nouvelle pour les jeunes gens des premières familles de l'État, l'érigea dans son propre palais. Il réunit autour de lut les hommes les plus éclairés de son siècle. 11 ne se borna pas à près* crire l'étude aux seigneurs de la cour ; il leur en donna l'exemple, avec une ardeur qui étonne dans un prince chargé du poids d'un si vaste gouvernement , et engagé dans une longue suite d'expéditions guerrières.

Avant Charlemagne, il n'existait quelque vestige d'instruction que dans les cloîtres , qui heureusement s'étaient multipliés de toutes parts, et qui servaient d'asile contre les fureurs de la guerre. Là , on enseignait, on recueillait les manuscrits, on en faisait de nombreuses copies; là, on étudiait le Trit^mm et leQuadrivium, ou les sept arts libéraux (i). On doit bien penser qu'il ne s'agissait que d'une instruction élémentaire : on lisait les questions naturelles de Sénéque , le poème de Lucrèce, quelques ouvrages philosophiques de Gicéron , les livres d'Apulée , les traductions des livres organiques d'Arîstole, par Vîctorin et Boèce, les dix Catégories attribuées à saint Augustin, les écrits de

(1) L'enseignement de ces sept arts libéraux était divisé en deux defprés ; le premier comprenait la Gnunmairt , la Rhétorique et la Dialectique ; le second , V Arithmétique , la Musique , la Géométrie et V Astronomie , renfermées dans le vers suivant :

Lingua, Tfoput, Ratio, Namarus, Tonas, Angulus, Attra.

Brncker rapporte aussi ( Hist. crit. phil. , t. 3 , p. 597 ) les deux vers suivants, dans lesquels un érudit du temps avait pris la peine d'exposer le nom et i*objet des sciences qui composaient chacune des parties du Trivium et du Quadrivium :

Trivium t GlÂKM. loquitur^ DiA. vera doeot, Rrbt. verba colorai.

Quadrivium: MvA. canil« Ar. numerat, Gbo. poiKlcralf Aqr. colit aqira,

49S PHILOSOHHS W MOYEN-AGE.

Gattiodore et de Martia&us Csq;»eUa ; mais l'on se hor* nait à Ure ees écrivains , on ne leur donnait point de successeurs. Entre tous ces cloUres , où semhlaien t s'ôtre réfugiées \ea^ lettres et la philosopl^e expirantes» OB remarque surtout çm\ d'irlapde et d'Angleterre. Ku\ siûèBse, buitièmeet neu^ive siècles» c'est en Irlande que ae rendaient ceusc qui \0ttlaieqt acquérir des connaissances y et celte province fdur «it & la Fra^e «t 4 l^Attamagne les professeurs Les. plqs di^ingvéfu En France, la faiblesse des rois, l'ambition des maires ^u palais, et les guerre» civiles, avaient entièrement éteint les restes des soiejMsa que les Romaina y avaient portées, jusqu'à ce qu'enfiii Gharlea Martel, et ses fila GarlQina» et Pépin, se furent emparés du pouvoir auprémo,

AlGCqif.

(2harlem4g»e, ne trouvant point en Fr^ce de maîtres distingués, fit venir à sa co^r )9s hQ^me^ les plijç aavftqta qu'il put reuçontrer d^ns les, avt^ cQmtrée^, C« fut à l'Ai^^lais Hcvifi <|u'il confi;^ le $(ûp de ré^é^ nérer les études dans son vaste empire (i). Alcuin se chargea de la direction de Téeole du palais, établie d'après ses conseils et ses plans. Cette école feisait toujours partie de la cour , et la Siuivait partQUl ou elle se transportait; mais^ avec le temps, elle finit par être fi^ée à Paris.

Parmi les disciples d'AIçuip on distingue Rbabaqus MauruSy professeur à Fulde, et depuis archevêque de

(1) CharlMnagne paya généreusemept s^ trayaux. Alcuifi comptait 20,oap Mrfs dans Im nombraii OMiiMtèr«s qu'il possédait.

PBEHIÈRE ÉPOQUE. i99

Magreoce» qui répandit dans l'Allemagne la dialectique d0 son maître (1).

Vais avec les faibles moyens que ces savants avaieut entre les mains» il leur était bien difficile de propagea lea lumières avec autant de facilité que Cbarlemagne Ta^^t espéré. Bientôt les résultats qu'ils avaient obtenus ft' évanouirent. Ses successeurs, Louis le Débonnaire et Charles le Chauve , se montrèrent amis des lettres ^ maia iU furent sans ascendant, sans pouvoir, pour triompher derignorance et des habitudes. L'organisation de la féodalité, le démembrement de l'empire, les guerres privées , l'anarchie générale^ ne tardèrent pasà dissiper les faibles germes que Gbarlemagne avait semé^^

JEAN SCOT ÉRIGÈIIE.

PendaM tout le temps que la race des Carlovingiena oeonpa le trône de France, un seul homme ^ Jean Scot Érîgène, mérite de fixer l'attention de rhistorien de la |^ilo6<^[kbie. Le surnom d'Érigène désigne très-prCH bablement le lieu de sa naissance. Il était né en Irlande, et vécut quelque temps à la cour de Charles le Chauve, Ce fut Sam contredit un penseur profond et un homme doué d'une très-grande capacité.

il awit appris leslangues grecque^ hébraïque et arabe ] mais il puisa ses connaissances philosophiques dans les écârjts attribués à &t Denis rAréopagite(2), dont il donna

(1) Il esl Fauteur du yeni Creator.

(9) Lee éerils attrilNiés à Denis r Aréopagite, regardé eomna eontomponlii ftoi.-^. a4«s apôtres, et premier évèque d'AUièaefti eoatenaieat une afh plication du platonisme et de la doctrine de Témanalion au christianisme. On les rapporte généralement au me on ive siècle . Quelques au tenrs l^bieent auTi«.

une traducliou latine, qui ouvrit pour la première fois Taccès de TOccident à la théologie mystique des aie* mandrins. Ses leçons à la cour palatine de Paris attirèrent un concours immense d'auditeurs. Il avait puisé dans les ouvrages de Denis T Aréopagite une foule d*idées alexandrines qu'il développa dans ses deux ouvrages originaux y l'un sur la Prédestination et la Grâce , Fautre sur la Division des êtres. Il avait en outre étudié les écrits de quelques Pères de l'Église, de St Augustin et de St Grégoire de Naziance. En dialectique, les principales sources de ses connaissances furent les commentaires de St Augustin et de Boèce sur la logique d*Aristote.

Le but essentiel qu'il se proposait dans ses écrits était d'identiûer la philosophie à la théologie; et, ce qui était pour le temps une entreprise bien hardie , c*est qu'il voulait que la seconde s'appuyât sur la première. « Il n'y a pas deux études, dit-il , l'une de la philoso* phîe, l'autre de la religion; la vraie philosophie est la[ vraie religion , et la vraie religion est la vraie philosophie (1). »

Le livre de la Division des êtres est un traité d'ontologie transcendante, dans lequel Jean Scot ne se borne pas à vouloir pénétrer la nature de l'être , mais ne prétend à rien moins qu'à expliquer le mystère de la création. La doctrine mystique des alexandrins adaptée à la théologie chrétienne se trouve encadrée par Scot dans les formes de Tontologte d'Aristote , et soumise à une sorte de méthode logique. Il divise la nature en, V cei^e qui crée et n'est pas créée ; 2"" celle qui est

(l) De Prœdcstinaiiont, Collection de Maugîii , 1. 1 , p. 103«

créée et crée; 3* celle qui est créée et ne crée pas; 4*" enfin , celle qui ne crée pas et n'est point créée. La nature est Dieu dans le premier cas; l'ensemble des idées de Dieu dans le second ; et l'ensemble des créatures dans le troisième. La quatrième nature est en contradiction avec elle-même, et par conséquent n'existe pas. Sa psychologie est conçue dans l'esprit de la même école ; il voit , avec ses guides, dans l'âme humaine, l'image de la Trinité divine.

Les tentatives du philosophe irlandais n'exercèrent pas et ne pouvaient pas exercer un grand empire sur l'esprit de ses contemporains ; la hardiesse de son entreprise la rendit d'ailleurs suspecte aux yeux de l'autorité ecclésiastique. 11 fut contraint de quitter la France; mais il trouva dans Alfred le Grand un protecteur aussi éclairé que généreux. Plus tard les doctrines dont il s'était rendu l'interprète se répandirent, accréditées par l'autorité de son nom ; et nous devons rapporter à l'influence qu'il exerça , l'une des principales causes de la résurrection du mysticisme dogmatique dans les siècles suivants.

Celui qui s'écoula après lui (le dixième siècle) fut, après le huitième , et presque au même degré , le plus stérile de tous dans les annales de la littérature et de la science (i). On ne pouvait attendre un autre résultat de la situation dans laquelle se trouvait alors l'Europe,

(i) Cesl dans les tennes suivants que BarorUus oommence le tableau de cette désastreuse époque : ^ovum nunc inchoaiur seculum , guod suâ asperilate ac boni sterilitale ferreum » mali quoque exundantis dtfor-^ nUiaiepltimb^am atque inopiâscriptorumappellariconsuepit ohscurunu

( Ajoial. ad an. tNK) > no 1. )

909 PHlLpSO^BUB W MOYEN-AGE.

déchirée par cette andrchie féodale qui traaaforoait te société ea un théâtre de combats universels et non iaterrompua, qui associait la plus grossière ignorance i U force et au pouvoir, qui joignait la corruption à k férocité* Néanmoins , vers la fin du dixième siède, parurent deux hommes remarquables que nous devons signaler ici : ce furent Gerbert d'A.urillac, devenu piqpe sous le nom de Sylvestre II, et le moine Con-* STANTiN. Le premier avait étudié à Cordoue et à SéviUe, dan» les écoles fondées par les Maures, et en avait npporté les chiffres arabes et une plus grande connais-* sanca de la philosophie d'Âristote , qu'il avait répanduo daaa ks couvents et les monastères institués par ses aeina dans sa vîUe natale» à Heims, 4 Tours, à Seqs, à Bohhîo* l<e second parcourut l'Orient, TÉgypie, rinda même» recueillit partout les richesses scientifiques 4«i y circiulaient encore, fut, à son retour, considéra oomjsae un magicien , et fonda la célèbre école de Salerac^ ou du moins lui donna w tel éclat , qu'elle partit êtr« née avec lui.

Cependant une inquiétude vague, .une sourde fermentation s'annonçait de toutes parts dans la société. Da mélange de tant de peuples nouveaux avec les peupies dégénérés de l'ancien monde, mélange signalé à son origine par de funestes ravages, commençaient à naître les heureux eflets qu'il entrait sans doute dans les desseins de la Providence de lui faire produire. Son influence rendait à l'Occident une existence rajeunie , et faisait circuler dans ses membres énervés une chaleur et une vigueur inconnues ; une sorte de résurroQtion morale semblait s'être opérée à la longue chez les

PREMIERE ÉI'OQUE. 903

nation^ épvisé^* La 6n.de ce siècle offrit un exemple bien frappant de l'ardeur nouvelle dont les e«pril« étaient animés, dans ce mouvement yuîverael et «poa^ tané qui entraîna toutes les olasses de la société vera H9 croisade^. Les premiers germes de l'industrie» du QOininerce çt dea arts , pe tardèrent pas i se produire. L'amour à^ la science ae réveilla » et le mouvement qui entraÎQ^iit la société dqt 90 manifester aussi dans lea études philosophiques.

Il est essentiel que l'on ae rappelle quelles étaient li^ reaçQurces philosophiques de l'esprit humain à cetto époque. On trouve dans les écrivains d'alors un ordre

4'i4ée9 et m(^m d'arg^menta hiep supérieur! à ce que

Xon pQurrait atteodre d'uae époque de harharicii et

quand op lie sait paa quelle en est la source, OA ea|

leoté dç trop admirer ces faihles e9saia de k pbiloso^

p^ie, réunissante» C'est au christianisme et à saint Aur

gu^tin qu'il faut ^n rapporter son admiration» Ia fond

Vb^Qgique avait une grandeur admirable ; mai» U

l^'étail point l'ouvrage de la philosophie d« tewpa* Ca

q^i lui appaptiept en propre, fi'eat la fornie. Cetft«

^190 dev;û^ être^ nécesaairenient ^ d'ahord pautre»

fai))lQ, int^rtaine; la philosophie eUe-miême» la Uhre

léQe^ion , ne pouvait être autre chq&e'qu' une dialectique

plu^ ou mpins §ttbtilô ^ eutiêcemeni suhordonnée à la

théologie, ft ne ppuvait par con^uent s'élever par

elle-mém^ ^ )a 4éçouyerte d'aucui^ vérité. Mm eon-^

Ijnuelle sqryeillance arrêtait, d'a^leuvs l'essor ^ qui^

conque ef^t été a^z hardi pour mettre ea dJMuasioQ

\e^ principe^ reconB,wpar l'Église^ INe pe^^aMs'attacb^

au fçndmémo dea i^e^^U» «eelaMiqim Atrenl feceéa

â04 PHILOSOPHIE DU MOYEN-AGE.

de reporter toute leur activité sur l'expression et la forme extérieure de la science philosophique. La dialectique leur tint lieu de la philosophie tout entière , et l'instrument de la science fut pris pour la science elle-même. L'emploi de tous les procédés logiques, si habilement tracés par Aristote, était une sorte de gymnastique qui se trouvait conforme aux goûts du temps. On croit voir dans les scolastiques de cet âge des artistes absorbés par la construction et le jeu des machines, sans songer à acquérir une matière sur laquelle ils puissent les appliquer : c'est un immense appareil de leviers se mouvant et s'agitant dans le vide. La philosophie des anciens , telle qu'elle était parvenue aux scolastiques, pouvait se résumer essentiellement dans une maxime principale qui faisait dérWer des notions générales ou des univenûuXf comme on les appelait d'après Aristote, toutes les sources de la science. Les universaux avaient été le point déraillement entre l'Académie et le Lycée , lorsque ces deux écoles furent réunies par les nouveaux platoniciens ; ils furent aussi le point cardinal sur lequel roula toute la philosophie scolastique. On était convaincu que tous les trésors de la vérité étaient contenus dans le sein de ces vérités éternelles; on devait naturellement faire consister les exercices de la raisoti exclusivement à exploiter cette mine inépuisable, à élaborer , à transformer cette matière féconde. Or ce travail appartenait en propre à la dialectique péripatéticienne , il en constituait l'essence. On possédait une sorte de pierre philosophale ; il ne restait plus qu'à la mettre au creuset. On pourrait, dit fort plaisamment M. deGérando, com-

parer la philosophie scolastique à une sorte d'alchimie qui emploie les unjversaux comme substance ei la dialectique comme appareil.

Gomme la connaissance de ces universaux, qui jouèrent un si grand rôle pendant toute la durée du moyenâge, donne la clef d'une partie des discussions auxquelles se livrèrent les dialecticiens scolastiques , il nous parait indispensable d'entrer d'abord dans quelques détails sur ui|i objet aride et ingrat sans doute y si l'on ne considère que l'abus qui en fut fait alors , mais qui n'en touche pas moins aux problèmes les plus intéressants de l'esprit humain.

Âristote avait remarqué qu'on peut rapporter à un certain nombre de classes ou de genres tous les objets de nos connaissances ; et il avait réduit ces classes au nombre de dix, appelées, comme nous l'avons vu (i), Catégories* La première renfermait les substances, et les neuf autres, les modifications qu'elles éprouvent, ou les accidents. En voici le tableau :

.1'' La substance. La substance, est ou spirituelle ou corporelle, divine^ etc.

2"" La quantité. La quantité est discrète quand les parties ne sont point liées, comme le nombre : dans le cas contraire , elle est successive , comme le temps, le mouvement ; ou permanente , comme l'espace , l'étendue, etc.

S"" La qualité. Aristote^en a fait quatre classes: l*" les habitudes^ c'est-à-dire les dispositions de l'esprit ou du corps qui s'acquièrent par des actes réitérés , comme les sciences, les vertus, les vices, le talent de

, (1) Pugc 95.

90S PHlLOêOMIi'M mVKlf^AGE.

jyetndre^ d'écrire ^ etc. ; 2* les pvdHcmœê MMetkê, telles que les qualités de l'âme» mémoire , volonlé , sensibilité, intelligence ; 3*" les qwUkés sensiUa , comme la dureté y la mollesse » le (Votd, etc. ; 4** la forme et la figtÊtey qui ix\ ta détermination extérieure de la quaniité.

4*" La HfiLATioN. C'est le rapport des êtres entre eux ) celui de père, de fils, de mattre; de Valet, etc. , de la puissance à son objet, de tout ce qui marque la eomparaison.

5* L'action. On peut agir soit en soi-même, comme connaître, aimer, sentir ; soit hors de soi-même , comme battre, couper, rompre, éclairer, etc.

G"" La passion. Cette classe renferme 'toutes les modifications qui peuvent être produites par une chose extérieure.

T Le lieiî. «• Le temps. 9* La situation. lO" Enfin , LA POSSESSION. Ccs cinq dernières s'entendeirt sans qu'il soit nécessaire de les développer.

Il est certain que Tesprit humain ne jyeut rien con- ^voîf qui ne ^t susceptible d'être rangé dans ces diverses classes : mais autant cette étude des lob qui ^stdent à la pensée , et auxquelles die obéit néeessaitement, quel que soit l'objet qu'elle envisage, petit oflHr d'intérêt et d'utilité lorsque Ton veut remonter an principe de nos connaissances, et examiner, & l'aide de l'observation et de l'analyse, le caractère de nos idées, autant il est superfifa et puéril d'y toukrir cherther un moyen d'arriver par elles à la connaissance <les objets.

Mais analyser les lois dé la pensée, tttscuter ies motifs et les fondements de nos croyances/ ne pouvait

être alors l'objet des études philosophiques : rMtorité

ecclésiastique ne l'aurait pas permis. D'ailleurs on

trouvait ces lois toutes constituées , il fallait bien s'en

contenter, et tout ce qu'il était possible de faire, c'était

d'y classer, tant bien que mal^ les principaux dogmes

religieux , dont une hiérarchie sévère et vigilante s'ap<^

pliquait à conserver le précieux dépôt. Qu'on ne s'étonne

donc point de la fortune d'Âristote et de la philosophie

péripatéticienne, petidaht les cinq ou six siècles qui

vont s'écouler jusqu'à là renaissance d'une philosophie

indépendante : l'aulorité d'Aristote ne faisait que cor*

roborer celle de l'Église et lui prêter un puissant appui.

Dans le cercle où ils étaient emprisonnés , les sco^

lastiques n'eurent, à proprement parler, sous la di«

versité des innombrables questions qu'ils agitèrent,

qtie trois grands problèmes à résoudre. Puisque tous

les objets qu'embrassent nos connaissances peuvent se

classer dans un certain nombre de genres , ou , comme

ife les appelèrent, d^universauji, de quelle nature sont

ces unîversaux eux-mêmes ? Sont-ce des êtres réels ,

ou de purs noms? Par exemple, les hommes pris in*»

dividuellement , et ne formant par conséquent que des

êtres particuliers , se rapportent à tm genre imiqtre ,

qui est le genre humain. Mais le genre humam est-il

un être de raison, ou un être existant réellement t Dé

là , le débat des réalistes et des nominaux. Le second

))roblëme pouvait se réduire à celui-ci : Puisque les

êtres particuliers participent tous à ce caractère général

qui fait qu'ils appartiennent à tel genre plutôt qu'à td

autre, comment le genre peut-il se diviser et passer à

Vétat d^îndividu? De là tes débats des thomistes et des

8coti8les relativement à Vindividuation des universaux. Le troisième enfin consistait à rechercher quelle espèce (le ressource nous pourrions retirer de la connaissance de ces genres et de. ces espèces , de ces classifications de toutes nos idées. Là-dessus, peu de diflërends. La prétention d'arriver de prime abord et sans étude préalable à la science universelle, est le caractère général de la philosophie du moyen-âge., qui, heureuse de posséder ces classes, où venaient se placer tous les êtres et tous les phénomènes de la nature, crut pouvoir se dispenser d'étudier ces êtres et ces phénomènes : telle serait à peu près l'erreur de celui qui , de nos jours, après avoir gravé dans sa mémoire les noms des classes et des genres dont se compose la nomenclature chimique, s'imaginerait être parvenu à la connaissance de la chimie elle-même. On alla même plus loin , et ,

comme nous le verrons par l'exemple de Raymond- LuUe, on crut, en opérant sur les signes destinés à rappeler les genres et les espèces diverses de nos idées, combiner des idées réelles ; on aligna , on fit manœuvrer des mots , et , par cette espèce de stratégie intellectuelle, on crut être enfin arrivé à la science universelle; et en effet,» on était parvenu ^ écrire et à parler ( sans se comprendre soi-même , il est vrai ) sur tout ce qui pouvait et même ne pouvait pas être eonnu : de omni re scibiU atque insdbili.

Qu'on ne se hâte pas cependant , tout en condamnant ces prétentions exagérées des philosophes scolastiques , de mépriser les moyens dont ils se servirent. Ces universaux , ces principes de nos connaissances avaient attiré avant eux l'attention de tous les grands philo-

sophes; et il n'y 6n a pas eu un seul après eux qui n'en ait fait l'objet de ses méditations. Platon, Âristole et les alexandrins, dans l'antiquité; Leibnitz> Kant et l'école écossaise, dans les temps modernes, se sont établis au centre de ces idées générales , comme au cœur même de la science philosophique. Nous rions peut*ètre de ces réalistes qui, frappés du caractère absolu des universaux, les traitent comme de véritables êtres : mais le célèbre métaphysicien (i) qui appelle les idées de petits êtres qui ne sont pas du tout à mépriser; la grande école naturaliste qui , de nos jours , explique les ressemblances des individus par l'unité de composition de chaque genre, sont-its bien jéloignés de partager les doctrines du réalisme? D'un autre 6ôté, si nous critiquons à bon droit l'opinion des nominalistes, trouverons-nous ' beaucoup de différence entre leurs principes et ceux des logiciens qui, d'après Gondillac, attribuent aux mots une valeur absolue , et prétendent queja philosophie n'est pas autre chose qU^une tangue bien faite?

L'esprit humain est toujours fidèle à lui-môme : à toutes les époques de l'histoire, nous avons vu la réflexion, appliquée à l'étude de l'intelligence, y rencontrer les mêmes phénomènes. L'histoire de la sco-* lastique, à laquelle il est temps de revenir, après ces prolégomènes sans lesquels il eût été difficile d'en bien comprendre le véritable esprit, confirmera ce résultat de l'expérience.

Le philosophe le plus intéressant de la première époque, métaphysicien fort remarquable, est St An-

(1) lHaUebranclie.

SIO PHILOSOMIE DU MOTEM-AGE.

SELW , archevêque de Canlorbéry, né eB 4035, i Àoata, dans le Piémont. On lui donna le nom de aeeoiid St Augustin. Ses ouvrages? annoncent un homme éobûrér qui ne prenait que son esprit pour guide de ses r«* sonnements, quoiqu'il eût subi Tinfluence de son temps en ne considérant la philosophie que comme une arme du dogmatisme religieux. L'un de ses ouvrages les plus connus est un monologue où il suppose un homme ignorant qui cherche la vérité avec les seules forces de la raison ; fiction hardie pour le temps , bien que ce m fût qu'une fiction. C'est un antécédent du grand ou* vrage de Descartes ; et , chose étrange , on y trouve plus d'une idée, célèbre des Méditaiùms, On cite entre autres l'argument qui de la seule idée de Dieu lui dériver la démonstration de son existence. Cet argnraent a eu des fortunes bien diverses : on s'en est moqué beaucoup au xviii* siècle ; au xvii* , il paraissait d'une rigueur invincible. Sans citer St Anselme , que tràs^ probablement il ne connaissait pas, Descartes a repr«H duit cet argument dans les MéiUiatians, lorsque delà simple idée d'un être parfait il déduit la nôeeesilé de l'existence de cet être, c'est-à-dire de Dieu. Plus tard Leibnitz, en rapportant à St Anselme l'honneut de l'argument de Descaries y le reprit en sous^-œuvre et le présenta sous une formé à la fois plus simple et plus savante.

L'argumentation du saint archevêque fut, au re6t6> combattue avec esprit par un moine <de l'époque^ d'a^ leurs inconnu , appelé Gaumlon , dans un livre auquel il donna le nom de Petit livre d'm Sot (1). U s'eftwfii

(1) LUf^r pro insipkrUe , etc. , dans le$ OEavtes de s«M .Éimliitj fi^ W.

PKfiMIÈRE ÉPOQUE. 211

de prouver que nous ne pouvons conclure de la vérité logique ou subjective ^à la vérité objective ou réelle , ni poser en principe que ce que nous concevons comme existant , existe en efiet, par cela même qu'on Ta ainsi conçu.

Un dialogue de St Anselme, intitulé le Grammatriat^ est une très-faible esquisse de dialectique, conçue d'après les catégories d'Aristote. Il suffira, pour en donner une idée, de dire que St Anselme commence par examiner sérieusement, et par discuter dans toutes les formes, la question de savoir « si le grammairien est ou non une substance; s'il est une première ou une seconde substance ; s'il y a un grammairien qui ne soit pas un homme; à prouver que l'homme n'est pas la grammaire, qu'enfin le grammairien est celui qui sait la grammaire. »

Il serait fort inutile de nous arrêter à tous les sco* lastiques qui fleurirent à cette époque , tels que Hil- BEBËftT de Lavardin, Bérenger de Tours, Lanfranc de Pavie, le cardinal Pierre Damien : tous ne firent que resserrer jdus étroitement les liens qui unissaient la dialectique et la théologie.

ff

PREHIÈRE APPARITION

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