RENAISSANCE DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
390. Les précurseurs. — L'humanisme fut un des plus terribles adversaires de la philosophie scolastique au XVe siècle. Maniant avec habileté l'arme du ridicule, il réussit, en peu de temps, à faire déprécier l'enseignement traditionnel. Avec le culte des lettres païennes, la renaissance fit revivre les anciennes philosophies de la Grèce. L'on vit apparaître toute une pléiade de rénovateurs, néopythagoriciens, néo-platoniciens, partisans d'un nou-
i. Ces passages sont cités par la Revue pratique d1 Apologétique, ierfév. 1908, dans une Information intitulée : A propos du modernisme de Newman.
veau stoïcisme ou d'un nouvel aristotélisme, dont le but déclaré était la ruine des doctrines du moyen âge. Et n'eût été le zèle ardent et éclairé de quelques rares et intelligents défenseurs, la vieille philosophie, sous les coups qu'on lui portait, eût peut-être succombé. Pendant deux siècles, quoique respectée et vénérée par un certain nombre de penseurs, elle resta trop affaiblie pour tenir la tête du mouvement intellectuel et résister à la poussée des systèmes nouveaux qui se disputaient le premier rang. C'était l'époque de la décadence.
Heureusement, Ton s'aperçut que les incertitudes des doctrines mouvantes et incohérentes ne pouvaient satisfaire ce besoin de fixité et de stabilité que réclamait la pensée moderne, et lui donner son orientation définitive. Et alors, s'opéra un retour vers l'enseignement de l'Ecole. Timide d'abord, craignant de se montrer au grand public, la scolastique si décriée se ranima et se développa, au moins dans les cloîtres. Elle s'enhardit peu à peu. Vers le milieu du XIXe siècle, témoins des ruines amoncelées par la philosophie anti - chrétienne venue d'Allemagne et d'Angleterre, quelques apologistes entreprirent de renouer la tradition avec les âges passés et de rétablir sur son trône, d'où on l'avait fait si injustement descendre, la vieille philosophie traditionnelle, seule capable de gouverner les esprits troublés. La lutte s'engagea ferme, pleine d'espérances. Tout un groupe de philosophes, Sanseverino et Carnoldi, en Italie, Urraburu et Gonzalez, en Espagne, Kleutgen, en Allemagne, Domet de
\ orges, en France, Dupont, en Belgique, se mirent énergiquement à l'œuvre, et, par de remarquables travaux, préparèrent brillamment cette restauration du thomisme définitivement consacrée par le grand Léon XIII, de sainte et glorieuse mémoire. Ce furent les précurseurs.
391. Léon XIII et l'Encyclique -SSterni Patris. — Léon XIII fut, sans conteste, le pape de la scolastique. A lui revient l'honneur d'avoir donné au mouvement néo-thomiste une impulsion générale et sa véritable orientation. Archevêque de Pérouse, Monseigneur Pecci avait fondé dans sa ville épiscopale une Académie de Saint-Thomas. En collaboration avec le cardinal Sforza, il écrivit une réfutation de l'ontologisme, et, plusieurs fois, il fit des instances auprès de Pie IX pour faire déclarer saint Thomas d'Aquin patron des universités. Il serait injuste de prétendre que Pie IX était opposé à la restauration de la scolastique. Bien au contraire, par des lettres adressées aux promoteurs du mouvement dans les différentes villes de l'Italie, Bologne et Naples, il encourageait leurs nobles efforts. Seulement, pour ne pas froisser les antipathies des professeurs des Universités romaines, il n'osa rien entreprendre dans la Ville Eternelle. A l'élévation du cardinal Pecci, au trône pontifical, sous le nom de Léon XIII, le thomisme, pour ainsi dire, entourait Rome et menaçait d'y entrer. Léon XIII lui ouvrit toutes grandes les portes de la capitale du monde chrétien. Le 4 août 1879, 1111 Peu Pms d'un an après son élection, le souverain Pontife publiait
sa célèbre Encyclique TEtcrni Patris par laquelle il engageait le monde catholique savant à retourner " aux eaux très pures de la sagesse telles que le Docteur Angélique les répand en flots pressés et intarissables Il traçait d'une façon magistrale le chemin à suivre, invitant la jeunesse catholique à prendre pour guide Y Ange de l'Ecole, et à puiser dans ses enseignements les armes nécessaires à la défense de la vérité.
Cependant, pour que la philosophie des grands maîtres du moyen âge, et spécialement du Docteur Angélique, obtînt dans le inonde savant, une place digne d'elle et de son passé, pour qu'elle méritât, sinon les applaudissements, du moins le respect de ceux qui lui étaient le plus hostiles, il fallait la mettre en rapport avec le mouvement intellectuel contemporain, et montrer par là que, loin de s'exclure mutuellement, la métaphysique et les sciences sont faites pour s'harmoniser et se compléter.
C'est ce que comprit le grand Pontife. Comme pour anéantir d'avance les objections des adversaires, il exhorte vivement les savants catholiques " à recevoir de bonne grâce et avec reconnaissance toute pensée sage et toute découverte utile, de quelque part qu'elles viennent ", et à laisser de côté, dans les doctrines de certains écrivains scolastiques. ce qui, par hasard, serait en contradiction avec les données certaines de la science actuelle.
C'était marquer du coup les caractères distinctif s du mouvement nouveau : étudier, à la lumière des
principes traditionnels, la pensée philosophique contemporaine, et tenir compte du progrès scientifique moderne, pour donner à la philosophie l'appui incontesté des faits.
La parole pontificale fut religieusement écoutée par tous ceux qui avaient à cœur le salut de la société ; et c'est alors que, dans les diverses parties de l'Europe et même en Amérique, l'on vit surgir toute une pléiade d'hommes distingués, soucieux de réaliser le rêve si chèrement caressé par le chef suprême de l'Eglise.
392. Renaissance en Italie. — Pour mettre en pratique les enseignements donnés dans son Encyclique, Léon XIII commença par nommer aux universités romaines des professeurs convaincus de la supériorité des doctrines thomistes. Carnoldi fut appelé à occuper la chaire de philosophie, à la Grégorienne, tandis que Zigliara alla à la Minerve. En même temps, le saint-père confiait l'enseignement de la théologie et de la philosophie, au collège de la Propagande, à Satolli et Lorenzelli, et celui de l'Appolinaire, à Thalamo. Ces nominations étaient excellentes et assuraient le succès de l'entreprise restauratrice. Forts de l'appui du saint-siège, les nouveaux titulaires, devant des auditeurs de plus en plus nombreux et enthousiastes, exposèrent d'une façon brillante les grands et immortels principes du thomisme. Et, soit par des articles de revues, soit par des ouvrages de longue haleine, ils surent démontrer combien la philosophie de saint Thomas l'emporte sur celle qu'on avait eu le malheur de lui
substituer, et combien le pape régnant avait été sagement inspiré en opérant cette importante réforme.
Le Rév. Père Jean-Marie Cornoldi (1822-1892), de la Société de Jésus, sur les conseils du cardinal Pecci (1807-1890), frère de Léon XIII et l'un des principaux promoteurs de la Renaissance thomiste, avait été appelé à Rome, peu de temps avant l'apparition de l'Encyclique TEterni Pat ris, pour y donner des cours libres de philosophie scolastique. Son principal ouvrage est: Leçons de philosophie scolastique. Le cardinal Zigliara (1833- 1893) appartenait à l'ordre des Dominicains; c'est pourquoi il fut nommé à la Minerve, université dirigée par les fils de saint Dominique. Il écrivit en trois volumes une Somme philosophique, suivie bientôt dans un très grand nombre de collèges et de séminaires, et qui eut l'honneur d'une quinzaine d'éditions. Lorenzelli, aujourd'hui cardinal, publia, en deux volumes, les Pliilosophiœ Theoroticœ Institutiones, suivis surtout au Collège de la Propagande. C'est peut-être le meilleur manuel de philosophie scolastique qui ait vu le jour au dernier siècle. Le cardinal Satolli (1840- 1910), métaphysicien profond et auteur d'un important commentaire sur la somme théologique de saint Thomas, a composé aussi une Logique (Bcheridion Pliilosophiœ, Pars la, continens logicam universam). Mgr Thalamo est l'auteur de YAristotelismo délia Scolastica, l'un des plus remarquables ouvrages qui aient attiré l'attention du inonde savant sur le mouvement néo-scolastique romain. Citons encore parmi ceux qui, avant ou après l'Encyclique, ont travaillé.
en Italie, à la restauration de la philosophie traditionnelle : le Père Mathieu Liberatore, S. J. (1810- 1892), à qui nous devons plusieurs ouvrages traduits en français: De la connaissance intellectuelle, Le compose humain, De Yàme, De la composition des corps, et le Père de Maria, S. J., auteur de la Philosophia peripatetico-scolastica, en trois volumes, etc., etc.
On s'est plu, en certains quartiers, à soutenir que le mouvement thomiste romain ne répondait pas aux besoins actuels 1. On lui a reproché d'être resté trop étranger à la philosophie moderne et à la pensée scientifique contemporaine. Nous trouvons cette manière de voir pour le moins étrange. Il suffit de lire attentivement les ouvrages publiés par les professeurs romains, surtout ceux de Lorenzelli et de Thalamo, pour voir que ces hommes sont loin d'ignorer les théories actuelles, qu'ils en ont, au contraire, fait une étude sérieuse, et que, lorsqu'ils leur préfèrent les doctrines du thomisme, ils agissent à bon escient. Ce qui est vrai, c'est que nulle part, mieux qu'à Rome, les principes philosophiques et théologiques ne sont approfondis 2.
393. En Espagne. — Ceux qui, en Espagne, prirent une part active au mouvement scolastique, furent le cardinal Gonzalez, de l'ordre des Dominicains (1831-1892), auteur d'une Histoire de la Phi-
1. Besse. Deux centres du mouvement thomiste, dans la Revue du Clergé Français, 1er, 15 janv., 1er fév. 1902.
2. Perrier, 7 he Revival of Scholashc Philosophy, p. 169 et suiv.
losophie, en quatre volumes, traduits en français par l'abbé G. de Pascal. Orti Y Lara, professeur à l'Université de Madrid, dont les ouvrages sont : Logique, Psychologie et Ethique. Urraburu, jésuite, ancien professeur au Collège Romain, qui a publié les Institutiones philosophiez. R. de Cepeda, professeur à l'Université de Valence, auteur d'un ouvrage intitulé: Eléments de droit naturel.
Après avoir subi l'influence du sensualisme de Locke et de Condillac, la philosophie espagnole revint peu à peu au scolasticisme, qu'elle ne perdit jamais tout entier, avec le dominicain Alvarado (1756-18 14) et Balmès (18 10- 1848), dont les doctrines, sans être tout à fait thomistes, l'étaient du moins un peu. Aujourd'hui, la fondation d'un séminaire universitaire à Madrid, pour l'instruction supérieure des jeunes clercs, nous fait pronostiquer une nouvelle ère de progrès pour la philosophie traditionnelle.
394. En Allemagne. — Terre classique du criticisme kantien et de tous ses dérivés, l'Allemagne, naturellement, devait se montrer un peu réfractaire à l'introduction, chez elle, de la philosophie de l'Ange de l'Ecole, si radicalement opposée à celle du philosophe de Kœnigsberg. Cependant, il est bon de noter que le kantisme fut toujours suspect aux yeux d'un grand nombre de penseurs de son pays natal. Aussi, même longtemps avant l'apparition de l'Encyclique Mterni Patris, on trouve quelques ouvrages qui contribuèrent beaucoup à la renaissance de la scolastique en Allemagne. En 1860, le
P. Kleutgen, S. J. (1811-1883), composait sa Philosophie de l'antiquité. Plus tard, il écrivit un ouvrage de grande valeur, sous le titre de La philosophie scolastique exposée et défendue. Pas longtemps après, Albert Stoeckl (1822-1895) composait son Histoire de la Philosophie du moyen âge. Nommons encore le P. Pesh, {Institutiones logicales, Instiiutiones philosoplùœ naturalis) ; Th. Meyer, {Institutiones juris naturalis) ; le P. Catherein, S. J., {Philosophie morale, le Socialisme) ; les P. Denifle, O. P., et Ehrle, S. J., qui ont publié des articles sur la scolastique dans la revue intitulée: Archives pour la Littérature de l'Histoire de l'Eglise du moyen âge ; Dr Schneid {Philosophie de la nature d'après saint Thomas).
395. En France. — Lorsque Léon XIII adressait au inonde catholique savant l'Encyclique TEterni Patris, le cartésianisme et Y éclectisme étaient la philosophie en honneur dans les universités et les séminaires de France. Que le document pontifical n'ait pas eu tout d'abord un grand succès en ce pays, cela se comprend facilement. La mentalité française, depuis des siècles, toute pétrie des idées de Descartes, et plus tard, de celles de Cousin, ne pouvait changer en un seul jour. Cependant, il est juste de noter qu'avant 1878, quelques ouvrages furent publiés pour la défense de la philosophie scolastique qui, malgré les doctrines régnantes, rencontrait encore certaines sympathies. En 1866, Michel Rosset écrivit les Prima Principia scientiarnm. Le Brevîarium Philosophiœ scolasticœ de Grandclaude parut en
1868. Vinrent ensuite un court traité: De l'union substantielle de l'âme et du corps, par Monseigneur Sauvé, recteur de l'Université catholique d'Angers, et une Doctrine de la connaissance, par Monseigneur Bourquard de la même institution. Le comte Domet de Vorges (1829-1911) publia, en 1875, sa Métaphysique en présence des sciences. Ce philosophe est un de ceux qui, en France, contribuèrnt le plus à la restauration du thomisme. En 1884, de concert avec Monseigneur D'Hulst (1841-1896), premier recteur de l'Institut Catholique de Paris, et Gardair (1846-1911), Domet de Yorges fondait la Société de saint Thomas d'Aquin pour V étude de la philosophie chrétienne. Auteurs de remarquables ouvrages \ ces trois philosophes démontrèrent d'une façon brillante que la vieille scolastique était digne d'être étudiée même par les ultra-modernes.
Le chemin était tracé, il ne s'agissait plus que de le suivre. Et nombreux furent ceux qui, dans la suite, s'engagèrent dans la voie nouvelle. Contentons-nous de nommer les principaux : J . Didiot, (1840-1903), professeur à l'Institut Catholique de Lille, enrichit la littérature scolastique d'un excellent ouvrage intitulé: Contribution philosophique à l'étude des sciences; Albert Farges, prêtre de St- Sulpice, est l'auteur justement remarqué d'une série d'études philosophiques, comprenant neuf volumes,
1. Cf. Perrier, The Revival of Scholastic Phi/osophy, pp. 212-213. — Revue de Philosophie, iernov. 1911, p. ôioetsuiv. Revue Néo-Scolastique, nov. 1910, pp. 589-590.
dont le but est de k4 vulgariser les théories d'Aristote et de saint Thomas, et leur accord avec les sciences". Ces études sont d'une haute valeur ; Vallet, aussi de la Compagnie de St-Sulpice, a écrit une Histoire de la philosophie. Le kantisme et le positivisme ; Monseigneur Elie Blanc, professeur à l'Institut Catholique de Lyon, bien connu, pour un Traite de la philosophie scolastique, une Histoire de la Philosophie, et particulièrement de la Philosophie contemporaine, et le Dictionnaire de Philosophie ancienne, moderne et contemporaine. En 1903, il a fondé La Pensée contemporaine, revue qui a pour but de défendre la philosophie thomiste. Avec l'abbé Farges, Monseigneur Elie Blanc est aujourd'hui, en France, un des champions les plus écoutés de la philosophie traditionnelle. Le P. Coconnier, de l'ordre des Dominicains, par son ouvrage L'âme humaine, a réfuté d'une façon savante le matérialisme, en se servant des principes de la scolastique. Le P. de Régon, Jésuite, est célèbre par sa Métaphysique des causes; Monseigneur Chollet, évêque de Verdun, ancien professeur à l'Institut Catholique de Lille, a publié une série d'études psychologiques où il met à contribution l'enseignement thomiste. De nos jours, en France, dans les instituts catholiques, il y a tout un groupe de professeurs de philosophie, amis sincères de la scolastique, et soucieux d'en assurer le triomphe définitif. A Paris, MM. Peillaube et Sertillanges ; à Lille, M. Dehove, dont le travail intitulé : Essai critique sur le Réalisme Thomiste, comparé à l'Idéalisme Kantien, est peut-être ce qui a été de
mieux écrit sur cette question ; à Lyon, Monseigneur Elie Blanc, et à Toulouse, M. Michelet.
Mentionnons encore quelques noms de philosophes français qui, appartenant à différents ordres religieux, enseignent aujourd'hui dans les universités étrangères : le P. Mandonnet, qui est un spécialiste et une autorité dans les questions philosophiques du moyen âge ; son principal ouvrage est : Siger de Brabant et Y Averroisme latin au XIIIe siècle; les PP. Hugon et Garrigout-Lagrange, professeurs au Collège Angélique, à Rome. Ces trois religieux appartiennent à l'ordre des Dominicains. Ceux-ci, en 1893, fondèrent, à Paris, la Revue Thomiste. Le P. Peillaube, mariste, professeur de philosophie à l'Institut Catholique de Paris, fonda la Revue de Philosophie, en 1890. La Pensée contemporaine prit naissance à Lyon en 1903. Ces trois revues, chacune en son genre, propagent activement les idées scolastiques, non seulement en France, mais aussi à l'étranger.
396. En Belgique. — Jusqu'à la moitié du XIXe siècle, la Belgique fut le foyer de l'ontologisme. Les principaux représentants de cette théorie ont été Ubagh, Laforet, Claessens et Moeller, tous professeurs à l'Université de Louvain. Après sa condamnation (1861), l'ontologisme disparut, petit à petit, pour faire place à la philosophie de saint Thomas. Un des hommes qui contribuèrent le plus à la chute de la doctrine de la vision immédiate de Dieu, a été le Père Lépidi, Dominicain, longtemps préfet des études au couvent de YImmaculéc Conception, mai-
son de son ordre établie à Loûvain. Il fit une solide réfutation de l'ontologisme dans un ouvrage qui a pour titre: Examen philosophie o-theologicum de ontologismo. L'auteur y montre que l'enseignement d'Ubagh et consorts, manque de fondement, et que les textes de saint Augustin et de saint Thomas, apportés par les ontologistes à l'appui de leurs dires, ne sont nullement concluants. Parmi les ouvriers de la première heure qui, en Belgique, travaillèrent à la restauration de la scolastique, citons encore Van Weddingen, aumônier de la cour. On lui doit un grand ouvrage, de 900 pages : Essai d'introduction à l'étude de la Philosophie, dont s'énorgueillit à bon droit la littérature thomiste. On peut dire que le principal centre du thomisme en Belgique est Louvain, célèbre par son université. Et dans cette ville, la néo-scolastique a pour foyers le Collège des Jésuites et Y Institut supérieur de philosophie. Parmi les Jésuites, sont dignes d'une mention spéciale les Pères de San, Lahousse, Castelein, Van der Aa : tous auteurs de remarquables ouvrages.
L'abbé Désiré Mercier, aujourd'hui cardinalarchevêque de Malines, inaugura un cours de philosophie scolastique à l'Université de Louvain, en 1882. Le succès de son enseignement amena Léon XIII, jadis nonce apostolique à Bruxelles, à demander au cardinal Gossens, alors archevêque de Malines, là fondation d'un institut de philosophie thomiste. Comprenant les difficultés financières que rencontreraient les promoteurs du mouvement, le
pape envoya la somme de 160,000 francs à l'archevêque de Malines, et par un bref du 8 décembre 1889, sanctionna le plan du nouvel institut, dont l'inauguration eut lieu le 2 décembre 1894. h' Institut Léon XIII — tel est le nom de la fondation nouvelle — était créé. L'abbé Mercier en fut nommé président. Les deux mots qu'il choisit pour devise : nova et vetera, nous donnent tout son programme. Nova, c'est-à-dire, prendre intérêt aux théories modernes, les envisager sous toutes leurs faces pour en saisir le point faible et découvrir leurs erreurs, tout en leur concédant volontiers leur part de vérité; vetera, ne pas rejeter toute tradition, à l'exemple de ceux qui, au nom d'une modernité mal comprise, veulent construire l'édifice de la science nouvelle sur les ruines de ce qui a existé avant eux. Il se déclara thomiste, ou plutôt néo-thomiste, partisan de la philosophie du moyen âge, non pas au sens d'un traditionalisme aveugle, mais en scolastique désireux d'adapter ses investigations et ses méthodes aux besoins présents. Avec une ardeur acharnée, il se mit à l'étude, compulsa tous les nouveaux traités de philosophie vraie ou fausse, les lut, les médita page par page, sans crainte de compromettre la cause dont il se faisait le champion \ Cette préoccupation constante d'étudier la pensée contemporaine est un des traits caractéristiques de l'enseignement de Y Institut de Léon XIII, et des écrits de
1. J.-A. Robert, L'Institut supérieur de Philosophie à Louvain, dans La Nouvelle-France , janv. 1907.
ses professeurs. Les œuvres du cardinal Mercier, traduits en plusieurs langues, comprennent une Logique, Métaphysique générale, Critériologie, Psychologie. «Autour du président de l'Institut vinrent se grouper des hommes de grand talent. Citons : le chanoine Nys, Monseigneur Deploige, aujourd'hui président de l'Institut, MM. de Wulf, l'historien classique de la philosophie médiévale, Defourny et Michotte, dont les travaux sont connus dans le monde entier. L'Institut supérieur de Philosophie a un organe, La Renie néo-scolastique, publication trimestrielle, dont les articles originaux sont justement appréciés. La gloire et le mérite de l'Institut Léon XIII sont d'avoir mis en honneur l'enseignement traditionnel et d'avoir montré, à la grande surprise de plusieurs, comment la doctrine d'Aristote et de saint Thomas, vieille de plusieurs siècles, possède encore assez de vitalité pour tenir le haut rang à côté des conquêtes scientifiques modernes et des doctrines reçues de nos jours.
397. En Angleterre. — Peu de temps après l'apparition de l'Encyclique TEterni Pat ris, le P. Harper, S. J., publia sa Métaphysique des écoles, qui est une première tentative en faveur de la restauration thomiste. Signalons aussi les ouvrages remarquables publiés par des Pères Jésuites, professeurs au collège de Stonyhurst, ouvrages connus sous le nom de Stonyhurst Philosophical Séries. Ces écrits sont: Logique (Richard F. Clarke, S. J.) ; Les premiers principes de la connaissance (John Rikabay, S. J.) ; Philosophie morale ( Joseph Rickabay, S. J.) ; Théologie naturelle ( Bernard Boedder, S. J. ) ; Psycho-
logie (Michael Maher, S. J.) ; Métaphysique générale (John Rickabay, S. J.) ; Les théories de la connaissance (Leslie J. Walker, S. J., M. A. ) ; Economie politique (C. S. Devas). Dans les séminaires et les institutions catholiques d'enseignement secondaire, en Angleterre, c'est aussi la philosophie scolastique qui est en honneur.
398. Aux Etats-Unis. — Le premier ouvrage écrit aux Etats-Unis pour la défense de la philosophie scolastique, fut celui du Père Jouin, S. J. (1818-1899), professeur au Collège St-Jean, appelé depuis Fordham Unkersity. L'œuvre du Père Jouin comprend trois volumes successivement parus, dont deux écrits en latin et l'autre en anglais : Blementa Philosophiœ, Logic and Metaphysics. Elle eut plusieurs éditions. Viennent ensuite les ouvrages de Walter H. Hill, S. J. (1822-1907), à l'usage des étudiants de ^Université de St-Louis dont il fut professeur. Mentionnons encore les courts traités de philosophie scolastique du P. Coppens. S. J. : A Brief Text-book of Logic and Mental Philosophy. Citons : John J. Ming, professeur de philosophie morale au Casinius .Collège, Buffalo, (The Data of Modem Et hic s examined ) ; le Frère Chrysostôme, professeur au Manhattan Collège, à New York (Elément ar y Course of Christian Philosophy) ; le P. Van Becelaere, Dominicain, (La Philosophie eu Amérique depuis les origines jusqu'à nos jours); \Y. Turner. S. Th. D., (History of Philosophy) . Tous ces auteurs sont des champions de la philosophie thomiste aux Etats-Unis. \S Université Catholique, ion-
dée en 1888, à Washington, pour l'éducation supérieure des jeunes clercs et des jeunes laïcs, est aujourd'hui le centre du thomisme dans la grande République américaine. Elle a pour organe le Catholic University Bulletin, et ses plus éminents professeurs sont Edmond A. Pace, Edmond T. Shanahan, ancien élève du cardinal Satolli.
389. Au Canada. — Le centre du thomisme au Canada est, sans conteste, l'Université Laval, à Québec. C'est là, tout d'abord, qu'ont été suivies à la lettre les instructions de Léon XIII. Et aujourd'hui, les études de philosophie sont organisées d'après un plan exactement semblable à celui de l'Université de la Propagande, à Rome. Les initiateurs du mouvement furent les abbés O.-E. Mathieu, actuellement évêque de Régina, Saskatchewan, et L.-A. Paquet \ encore professeur de Théologie dogmatique à l'Université Laval. A leur retour de Rome, en 1883, où ils avaient subi chacun de brillants examens, l'abbé Mathieu, les doctorats en Philosophie à la Grégorienne, et en saint Thomas, devant l'Académie Romaine fondée sous le vocable de l'Ange de l'Ecole, l'abbé Paquet, le doctorat en théologie devant le Pape Léon XIII, plusieurs cardinaux et l'élite de la société intellectuelle de Rome, tous deux, avec l'assentiment des autorités de l'Université et du cardinal Taschereau, archevêque de
1. Avec les abbés Mathieu et Paquet, collaborèrent aussi à cette œuvre de réforme, l'abbé Alphonse Lemieux, aujourd'hui Provincial des Rédemptoristes au Canada, et l'abbé Henri Gouin, ancien professeur à l'Université Laval.
Québec, firent inscrire la philosophie et la théologie thomistes au programme des études. L'abbé Paquet, aujourd'hui protonotaire apostolique, commença la publication de ses Disputationes theologicœ, commentaires justement appréciés de la Somme de saint Thomas, en six volumes. Ces commentaires sont le manuel suivi à la faculté de Théologie. L'abbé vStanislas-A. Lortie, professeur de dogme à la Faculté de Théologie, vient, à son tour, de publier un ouvrage philosophique en. trois volumes, intitulé: Blcmenta philosophiœ christianœ. C'est le manuel suivi actuellement par les élèves des classes de philosophie de l'Université Laval et de tous les collèges classiques. En dehors de Québec, le thomisme, au Canada, rencontra aussi de fervents adeptes. Citons, en particulier, Monseigneur A. MacDonald, évêque de Victoria, C. A., bien connu pour ses articles en faveur de la scolastique, publiés dans le Casket; et dans quelques revues d'Europe et des Etats-Unis, le Frère Symphorien-Louis, des Ecoles Chrétiennes, qui fit paraître, à Montréal, en 1905, un Précis de Métaphysique; Monseigneur Desaulniers, professeur au Séminaire de St-Hyacinthe, auteur d'un cours complet de philosophie scolastique qui ne fut jamais publié.
400. Dans les autres pays. — Disons brièvement que la renaissance de la philosophie scolastique se produisit aussi en Suisse, surtout à Fribourg, célèbre par son Université où enseigne le P. de Munnynck. Dominicain, thomiste de haute envergure, qui a publié des ouvrages remarquables. Le mouvement
s'est étendu aussi à la Hongrie, à l'Autriche, à la Bohême, au Portugal, au Mexique, au Brézil. Ce pays est renommé par la faculté de San Paolo, où professe Monseigneur Sentroul, un belge, agrégé de l'Institut supérieur de Philosophie de Louvain, et qui a écrit: L'objet de la métaphysique selon Kant et selon Aristote \