Caractère de la Philosophie d'Aristote
Disciple et adversaire de Platon, Aristote continue son maître et le combat.
Comme celle de Platon, la philosophie d'Aristote est une philosophie du concept. La dialectique de Platon a sa continuation et son développement dans la logique du syllogisme d'Aristote. Pour les deux, la science a le même objet : Y universel. La méthode d'observation, timidement appliquée dans la philosophie platonicienne, est établie sur des bases scientifiques par le Stagirite.
Aristote soutient contre Platon que seul le singulier, l'individu, existe substantiellement. Il est donc un adversaire des idées séparées. 'L'universel ou le général est immanent à l'individu, il n'est que par lui, qu'en lui. L'idée s'obtient par une abstraction de l'esprit en généralisant les caractères communs à plusieurs individus.
Le Stagirite ne subordonne pas la science, comme son maître, aux besoins de la vie morale. Tous, dit-il, au commencement de la métaphysique, ont le désir naturel de connaître en dehors de tout intérêt. Sa philosophie est une synthèse générale, explicative de la totalité des choses ; ses doctrines forment un système philosophique basé sur la méthode analytico-synthétique. Elle évite à la fois les rêveries des idéalistes et l'empirisme exagéré des ultra-réalistes. Elle suit la voie mitoyenne, et, comme la vérité, elle se tient dans un juste milieu.
67. Division de la Philosophie. — C'est à Aristote ' que l'on doit la célèbre classification des sciences
philosophiques en théoriques, pratiques et poétiques, selon qu'il s'agit de la pure connaissance spéculative, de la conduite et de la production extérieure. La philosophie théorique comprend : i° La Physique, étude approfondie du mouvement, 2° la Mathématique, étude approfondie de la quantité, 3° la Méthaphysique appelée théologie ou philosophie première, étude approfondie de l'être en tant qu'être.
La philosophie pratique comprend la logique (conduite des actes de l'intelligence), l'éthique (actes de la volonté), l'économique et la politique. Très souvent Y économique se confond avec la politique. C'est ce que nous ferons ici.
Nous allons étudier brièvement ces différentes parties, en commençant par la Logique qui, chez Aristote, est comme le vestibule de tout l'édifice philosophique.
68. Logique d 'Aristote. — Aristote est le premier qui ait fixé l'ensemble des lois que doit suivre l'esprit humain pour acquérir la science. Voilà pourquoi il mérite le nom de créateur de la Logique. Il en fait l'instrument du savoir. Savoir une chose, c'est connaître son essence, et nous y arrivons par la démonstration scientifique et le syllogisme qui font l'objet des Analytiques. Encore le premier, il décrit le procédé syllogistique, il en expose les lois, les modes et les figures avec une sûreté que la postérité a maintes et maintes fois confirmée. Et il qualifie de démonstration le syllogisme qui produit la certitude. A la démonstration sont opposés les
raisonnements probables et les raisonnements erronés. Ceux-ci sont exposés dans un traité spécial, la Sophistique, ceux-là font l'objet des Topiques. Ces quelques lignes suffisent pour faire connaître la Logique d'Aristote. Tenter d'en faire l'analyse serait répéter tout ce que renferment les manuels de philosophie scolastique sur la Logique formelle.
69. Métaphysique d'Aristote. — La philosophie théorique — science de ce qui est — s'appelle encore Philosophie réelle. Les différents points de vue sous lesquels elle étudie la réalité, donnent lieu à la triple classification que l'on trouve chez Aristote : Métaphysique, Mathématique, Physique.
La méthaphysique est la science de l'être. Tout ce qui existe est donc son objet matériel. L'être comme tel, l'être en tant qu'être, voilà le point de vue, l'aspect sous lequel elle l'envisage. C'est son objet formel. Si l'on ne considère que son objet formel, la métaphysique devient alors Y Ontologie ou la métaphysique générale. Générale, parce qu'elle s'occupe de tout ce qui est, et ce faisant, elle se présente comme la première des sciences.
L'être se divise en dix catégories, ou dix classes auxquelles peut se ramener tout le trésor de la pensée humaine. Les dix parties du discours dont parlent les grammairiens sont l'expression plus ou moins adéquate des dix catégories ou prédicaments. Ou l'être est auto-suffisant à subsister, ou il est adhérent à un autre. Dans le premier cas nous avons la substance, dans le second cas, c'est l'accident. Il y a neuf accidents ; car une chose peut exister dans
une autre de neuf manières différentes. Si l'on compare la substance à l'accident, celle-là est permanente, celui-ci est variable. Ainsi Aristote concilie les théories des philosophes précédents, et, selon lui, dans l'être, il y a du stable (Parménide) et du devenir (Héraclite).
Le devenir de l'être implique changement, et changement dit passage d'un état à un autre état, d'une manière d'être à une autre manière d'être. Supposons l'être B qui passe de l'état c à l'état d, avant de passer à l'état d, il pouvait y passer ; il est à l'état d, précisément parce qu'il pouvait y arriver. Il est en puissanee d'être d ; d est une détermination nouvelle que B acquiert, c'est une perfection, c'est un acte. C'est la théorie de la puissance et Yacte qui est comme le pivot de la métaphysique aristotélicienne.
A la théorie de la puissance et l'acte se rattachent la matière et la forme, et la thèse des quatre causes.
Le passage de B, de l'état c à l'état d, s'appelle mouvement qiv Aristote définit " l'acte de l'être en puissance, en tant qu'il est en puissance Ce quï, dans l'être changeant, demeure toujours le même et reçoit successivement des déterminations différentes, c'est la matière ; ces déterminations différentes, c'est le principe déterminateur, c'est la forme. La matière et la forme sont donc une explication du changement, c'est-à-dire du mouvement, et voilà pourquoi ils appartiennent à la métaphysique. Rigoureusement, la théorie s'applique aux substances corporelles, mais Aristote en a généralisé la notion et
l'a transportée à tout ce qui peut être mû, sujet de changement, à tout ce qui peut être détet minable et déterminât eur.
Si B a passé de c à d, s'il a été mû, une cause a dû lui imprimer ce mouvement, et lui faire subir ce changement. La théorie des causes est donc apparentée au mouvement. Aristote distingue quatre causes: cause matérielle et formelle, cause efficiente et finale. Les deux permières sont dites intrinsèques parce qu'elles sont inhérentes à la chose ellemême ; extrinsèques sont appelées les deux dernières, parce qu'elles sont en dehors de l'effet produit.
70. Théologie d 'Aristote. — Les êtres soumis au changement, composés d'acte et de puissance, supposent l'existence d'un être immobile, principe de tout mouvement, acte pur. Le principal argument en faveur de cet acte pur qui est Dieu, c'est îe mouvement. Tout ce qui est mû est mû par un autre. Et sous peine d'admettre une série infinie de causes motrices — ce qui serait absurde. — il faut arriver à l'existence d'un moteur immobile.
Le premier attribut de Dieu est Yimmobilité. Acte pur, en effet, il exclut toute potentialité et, partant, tout mouvement. L'immobilité comporte l'indivisibilité ou la simplicité, parce que tout ce qui est composé renferme la puissance et l'acte, la spiritualité, car tout corps résulte de la matière et de la forme, et est soumis au changement. Absolument parfait, Dieu doit avoir l'intelligence ; aussi bien, son activité la plus haute est la pensée. Et cette
pensée ne peut avoir pour se nourrir qu'un objet adéquat, Dieu lui-même.
Dieu a des relations avec le monde. Quelle en est la nature ? Les auteurs ne s'accordent pas lorsqu'il s'agit de définir là-dessus la pensée d'Aristote Selon les uns, ces relations seraient inconscientes, et Dieu agirait sur le monde, non comme cause efficiente, mais plutôt comme cause finale. Il en serait comme l'aimant qui attire le fer, et l'objet aimé qui, sans vouloir et sans connaître, attirerait nécessairement à lui celui qui l'aime. C'est la négation de la Providence \
Par ailleurs, s'il faut en croire certains commentateurs autorisés d'Aristote, le philosophe de Stagire aurait, sinon enseigné explicitement, du moins soupçonné que Dieu est la cause efficiente, consciente du monde, partant, sa Providence 2.
71. Mathématiques d'Aristote. — La métaphysique traite de l'immatériel par abstraction ou par nature. Les mathématiques ont pour objet la quantité rationnelle et les rapports que son étude engendre. Leur degré d'abstraction est donc moins élevé que celui de la métaphysique. Elles font abstraction de tous les attributs sujets au mouvement, et considèrent comme isolées du corps, des propriétés qui, réellement, en sont inséparables.
1. De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale, p. 45. Laforet, Hist. de la Philosophie, t. II, p. 81.
2. Cf: S. Thomas, Snmma 1 heologica, pars I, Q. XUV, art. II, p. 358. — Satolli, Prolectiones in Summam Theologicam, vol. III, p. 228.
72. Physique d'Aristote. — Tandis que les mathématiques étudient Y étendue rationnelle, abstraction faite des attributs sujets au mouvement, la Physique traite de ces mêmes attributs ; en d'autres termes, elle a pour objet les corps en tant qu'ils sont soumis au mouvement. Ici le degré d'abstraction est encore inférieur à celui des mathématiques. La physique s'appelle générale ou spéciale suivant qu'elle étudie l'être corporel en général ou telle classe d'êtres corporels, v. g. les corps célestes, les corps sublunaires ou terrestres. Parmi ces derniers se place l'homme. La Physique d'Aristote renferme donc sa Psychologie.
73. Psychologie d'Aristote. — L'homme est un tout composé de deux parties : matière et forme. La matière est le corps, la forme est l'âme. Celle-ci donne au corps son unité, son organisation et sa vie. Elle en est l'acte premier, la forme substantielle ; selon la définition d'Aristote, l'âme " est la forme d'un corps naturel qui a la vie en puissance Si l'âme donne la vie, tout être vivant a donc Une âme. Mais les êtres vivants n'ont pas les mêmes degrés de perfection, aussi bien, leurs âmes qui sont des formes substantielles doivent varier. An plus bas, dans l'échelle des êtres, nous trouvons les plantes, leur vie est végétative. Conséquemment le principe de cette vie sera de même nature. C'est l'âme végétative. Si nous montons, nous . rencontrons les animaux qui vivent d'une vie sensitive, ils ont une âme sensitive. Enfin, tout au sommet des êtres de ce monde, nous voyons l'homme qui a une
vie intellective, c'est l'âme raisonnable. Comme les formes supérieures contiennent les formes inférieures, l'âme intellective de l'homme est à la fois végétative et sensitive.
L'âme humaine, une en sa substance, s'épanouit en deux sortes de facultés : cognoscitive et ap petit i-ve. La faculté cognoscitive est sensible et intellectuelle. Cette dernière suppose la première. L'adage antique : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, est admis par Aristote. L'âme, en effet, unie au corps, ne peut naturellement acquérir des idées que par les sens. Et cet adage, il faut le dire, Aristote est loin de l'entendre au sens empirique.
Pour lui, comme pour Platon et Socrate, l'objet de la science n'est pas le singulier, le concret, l'individu, mais la quiddité, la nature du singulier, du concret, de l'individu. Cette quiddité, enveloppée dans la matérialité, y existe d'une manière fondamentale, en puissance, et est quelque chose d'universel, d'immuable. L'universel comme tel, la quiddité abstraite, n'existe pas dans la nature. Seul l'individu existe. D'où la nécessité d'une faculté dont le rôle est d'abstraire l'universel de 1 image de l'objet qui a d'abord agi sur le sens. Cette faculté, appelée intellect actif, fait comprendre. Elle illumine l'image sensible. Cette quiddité abstraite est reçue dans une autre faculté appelée intellect passif, ou intellect possible, ou mieux, intelligence tout court. Cette faculté intellige, comprend. A côté de la connaissance intellective, il y a la connaissance
sensible. Celle-là dépend de celle-ci, non pas subjectivement, mais objectivement, en ce sens que la faculté sensitive fournit l'objet d'où est extrait Y universel, terme de la connaissance intellectuelle.
L'appétit raisonnable , ou volonté, et l'appétit sensitif sont consécutifs à la double connaissance. Aristote, le premier, a reconnu l'existence du libre arbitre. Il est vrai que la volonté tend nécessairement au bien, mais pour y arriver, elle peut choisir différents moyens. C'est en cela que consiste sa liberté.
Bien que l'âme raisonnable soit unie au corps et en dépende objectivement ; dans ses opérations propres, cependant, elle échappe à son contrôle, et pour cause, elle est spirituelle. La spiritualité entraîne l'immortalité. Aristote a-t-il réellement cru à l'immortalité de l'âme ? Cette question a soulevé beaucoup de controverses chez les commentateurs. A-t-il admis l'immortalité personnelle ou impersonnelle ? Il s'est abstenu de donner une solution précise de ce dernier problème. Quoi qu'il en soit, on doit dire que le Stagirite a enseigné la survie du principe pensant.
74. Ethique d 'Aristote. — La condition essentielle de toute moralité est le libre arbitre. L'homme, père de ses actes, tend vers sa fin, non d'une manière aveugle, comme les animaux privés de raison et de liberté, mais d'une façon consciente et libre. Quelle est la fin de l'homme? C'est le souverain bien, non pas au sens absolu, mais dans ses rapports avec l'activité humaine. Autrement, il ne serait pas
quelque chose de pratique ni d'attingible pour nous. Ce souverain bien, c'est le bonheur, et ce bonheur résulte de l'activité humaine satisfaite. Or l'acte humain par excellence, étant l'acte de la raison, la pensée, il s'ensuit que le bonheur, la vie heureuse consiste essentiellement dans une activité conforme à la raison. Mais l'activité de la raison, de la pensée, c'est la contemplation de l'intelligible. Le suprême intelligible, c'est la pure intelligence, c'est la pensée sans autre objet qu'elle-même, c'est la pensée de la Pensât. Cette contemplation daons laquelle la pensée se touche, pour ainsi dire, se possède elle-même, est le terme de la félicité humaine. Cependant le bonheur complet suppose certaines conditions extrinsèques, comme la santé, la fortune, la réputation.
La vertu est le moyen unique et indispensable de parvenir à ce bonheur parfait. Et pour Aristote, contrairement à son maître Platon, la vertu n'est pas une science que l'on obtient par l'étude, mais une habitude que l'on acquiert par l'effort constant de la volonté libre luttant contre les mauvais penchants. Comme il est évident, Aristote voulait réagir contre les sophistes, qui, autour de lui, proclamaient que l'éthique individuelle pouvait se ramener à l'art de vivre au gré de ses passions. La vertu est donc comme la résultante de cet effort continu de la volonté dans la lutte contre le mal. C'est une habitude qui se tient dans un juste milieu : elle évite le défaut aussi bien que V excès. Ainsi la vertu de courage se meut entre la timidité et la témérité.
75. Politique d'Aristote. — L'homme est un individu social, un être appelé à vivre en société domestique d'abord, et civile, ensuite. La famille est une institution essentiellement naturelle. Elle ne doit pas être englobée par l'Etat, comme l'a prétendu Platon. La femme doit être traitée en personne libre. Toujours, sous l'influence des préjugés de l'Antiquité païenne, Aristote donne droit de cité à l'esclavage, en recommandant, tout de même, que l'esclave soit traité humainement.
Le rôle de l'Etat est de procurer la paix et le bonheur des individus et des familles. Il doit travailler à faire régner la vertu en observant la justice commutative et la justice distribiitivc. Celle-ci se rapporte au mérite, elle a pour règle la proportionnalité; celle-là se rapporte au droit strict, elle a pour règle Y égalité. Aristote réprouve le socialisme et le communisme grossier de Platon et enseigne que le respect de la propriété privée est un élément indispensable à la prospérité de l'Etat. Platon construit a priori une République idéale, Aristote procède par l'observation et l'expérience. Ce n'est qu'après avoir étudié cent quarante-huit constitutions qu'il arrive à cette conclusion qui est loin d'être absolue : la meilleure forme de gouvernement pour un peuple est celle qui répond le mieux à son génie, à son tempérament et à ses besoins. Cependant, en théorie, il montre des préférences pour la république tempérée, laquelle, selon lui, est " la seule constitution stable qui accorde l'égalité en
proportion du mérite, et qui sait garantir les droits à tous les citoyens 1 ".
76. Poétique d'Aristote. — Par poétique, Aristote entend cette partie de la philosophie qui a pour objet la production des choses extérieures et surtout des œuvres d'art. On peut l'appeler encore Y esthétique. Pour le philosophe de Stagire, " le beau consiste dans l'ordre uni à la grandeur ". L'art est une imitation de la réalité. Somme toute, l'esthétique d'Aristote — dans les parties essentielles du moins — ne diffère point de celle de Platon. Les divergences que nous y rencontrons sont le résultat tout naturel de la diversité de leurs opinions philosophiques.
77. Platon et Aristote. — On met souvent, et comme à plaisir, en opposition, ces deux grands génies de l'antiquité, en exagérant Yidéalisme de l'un et le réalisme de l'autre. Enumérons brièvement les ressemblances et les divergences qui existent entre eux.
a) Ressemblances : i° Tous deux admettent que. l'objet de la science est le général qui demeure et non l'individuel qui change. 2° Platon et Aristote enseignent qu'il y a une perfection à laquelle doit tendre l'être : c'est le parfait, l'absolu, l'idéal, qui précèdent l'imparfait, le relatif, le réel. 30 Pour les deux la connaissance aboutit à Dieu. 40 Tous deux prétendent que les choses de ce monde réalisent des idées.