‹ Histoire de la PhilosophieChapitre 43 sur 126 · Caractère de la première phase. — Il va · texte numérisé non relu

Caractère de la première phase. — Il va

sans dire que durant cette période de formation, la philosophie se ressent des imperfections de tout début. Aussi bien, elle est hésitante, indécise, elle va à tâtons et vit des emprunts du passé. Les idées pythagoriciennes, stoïciennes, épicuriennes, néo-platoniciennes sont encore en honneur. Aristote, cependant, a une place prépondérante en dialectique. La méthode déductive domine jusqu'à la fin du XIIe siècle. Saint Anselme, chez les scolastiques, et Scot Eriugène, chez les antiscolastiques, en sont les principaux représentants. Ce n'est qu'au XIIIe siècle que la double méthode analytico-synthétique devait prévaloir. C'est donc l'époque du travail gênitique, de l'enfantement laborieux des solutions scolastiques. Il manque à la philosophie en formation cette systématisation, cette unité, qui

sera une de ses marques distinctives au XIIIe siècle. Elle est faite de matériaux disparates, difficiles à fusionner ensemble. Aux philosophes de ce temps on peut appliquer ce que Jean de Salisbury disait de ceux qui, à tout prix, voulaient concilier Platon et Aristote : " Ils ont travaillé vainement pour réconcilier des morts qui, toute leur vie, se sont contredits. "

Il y eut, au moyen âge, surtout avant la fondation des universités, trois types d'écoles où l'on enseignait la philosophie et toutes les autres sciences. Ce sont i° les écoles monacales, 2° les écoles épiscopales, 3° les écoles du palais.

138. Les écoles monacales comprenaient deux sections: i° la schola interior, claustri, réservée aux moines; 2° la schola exlerior pour les séculiers. La plupart des grands éducateurs de cette époque appartiennent à l'ordre bénédictin.

139. Les écoles épiscopales, ou cathédrales, ou capitulaires. Ces écoles étaient ouvertes aux clercs des églises épiscopales. Ces clercs étaient soumis à un règlement analogue à celui des moines. Les écoles épiscopales se divisaient aussi en intérieures et extérieures. Des personnalités marquantes occupèrent les chaires de ces écoles.

140. Les écoles du palais, dont la plus célèbre est Yécole palatine attachée à la cour des rois de France. Ses professeurs étaient des ecclésiastiques; quant aux élèves, ils étaient ou clercs ou laïques.

En 778, Charlemagne donna à Bangulf, évêque de Fulde, un capitulaire où il encourageait la fonda-

tion d'écoles épiscopales et monacales. Ce fut le signal de cette renaissance des études qui est un des plus beaux titres de gloire du grand empereur. Un moine du nom d' Alcuin, que Charlemagne avait fait venir d'Angleterre, fut pour beaucoup dans l'initiative intelligente du roi des Francs. ■

141. Alcuin (735-804 ) naquit à York, en Angleterre. Lors d'un voyage en Italie (781), il rencontra Charlemagne qui lui fit part de ses desseins. Après avoir enseigné huit ans à la cour de Charlemagne, Alcuin se retira à l'abbaye de Saint-Martin, à Tours, où il fonda une école, et mourut. Alcuin fut moins un philosophe original qu'un compilateur judicieux et un grammairien averti. Son plus beau titre de gloire sera d'avoir été la cheville ouvrière des réformes pédagogiques opérées par Charlemagne. A l'école palatine, il introduisit le trizAum et le quadrivium. Ses ouvrages sont les Vertus et vices, la Dialectique, Y Ame, et de nombreuses lettres. Ils lui survécurent comme manuel.

142. Rhaban Maur (776-836 ) fut disciple d'Alcuin, à Tours. Comme tous les philosophes du temps, il se passionna pour le problème des universaux. Ce problème consiste à savoir ce que sont les idées générales. Sont-elles des mots, des réalités ou de pures conceptions de l'esprit ? Dans cette fameuse question, il est classé parmi les antiréalistes, c'est-à-dire qu'il enseigne que les universaux (idées générales) sont des constructions de l'esprit

' (nuda intellecta) et non pas des choses réalisées dans la nature, car l'individuel seul existe. Il a

laissé des écrits sur Ylsagogc, Y Interprétation et la Proposition.

143. Scot Eriugène. — On ne sait trop où est le lieu de sa naissance. Les uns croient qu'il vit le jour en Angleterre ou en Ecosse, entre les années 800 et 815. D'autres pensent qu'il naquit en Irlande. Grâce à ses talents, il fut mis à la tête de l'école palatine par Charles le Chauve qui le défendit contre les dangers que lui faisait courir la hardiesse de ses pensées. Une légende veut qu'il périt assassiné par ses propres élèves, vers 877. Dans son principal ouvrage, le De divisione naturœ, il réédite le néo-platonisme le plus marqué en l'accommodant à la doctrine catholique. Pour Scot, il n'existe qu'un seul être, Dieu, qui par une série d'émanations substantielles, donne naissance à tous les êtres. C'est là le principe fondamental de toute sa philosophie. Dans le processus de l'être divin, il distingue quatre étapes successives: i° La nature qui n'est point eréée et qui crée, ou Dieu cause efficiente. 2" La nature qui est eréée et qui crée, ou Dieu contenant en lui les causes primordiales des êtres, ou les idées divines. 30 La nature qui est créée et qui ne crée pas, ou les êtres réalisés dans le temps et dans l'espace. 40 La nature qui ne créé point et n'est point créée, ou Dieu cause finale, terme de l'univers. Comme on le voit, sa doctrine est un panthéisme mystique. Avec raison, Scot Eriugène est considéré comme le père de l'antiscolastique, puisque ses théories contiennent des principes qui sont opposés à ceux de la scolastique. Tout de même, il n'en reste pas moins

une des personnalités marquantes de la philosophie au moyen âge. Au IXe siècle il a érigé une synthèse complète de la philosophie. Aussi bien, eut-il une influence considérable. Il fut le père de ce rationalisme médiéval qui déifie la raison et en fait la source souveraine du savoir. L'Eglise condamna le De divisione naturœ.

144. Roscelin (i 060-1 121), moine de Compiègne, est considéré comme le père du nominalisme, de cette théorie qui soutient que les universaux (idées générales) ne sont que des mots (flatus vocis, verba). C'est une lettre adressée à Abélard, quelques passages de saint Anselme et de Jean de Salisbury — seuls écrits qui nous restent de Roscelin — qui ont amené les historiens de la philosophie à admettre cette conclusion. Toutefois, Roscelin est moins célèbre par son nominalisme que par son trithéisme théologique. Il enseigna, en effet, que les trois personnes divines sont trois êtres indépendants, qu'on peut appeler trois dieux. Devant le concile de Soissons (1093), il renia cet enseignement, mais c'était la crainte de l'excommunication qui le faisait agir ainsi. Il revint plus tard à ses premières idées.

SAINT ANSELME (1O33-IIO9)

145. Vie et œuvres de saint Anselme. — Saint Anselme naquit à Aoste, d'une famille patricienne. A l'abbaye du Bec, en Normandie, il connut Lanfranc à qui il succéda comme prieur. Il mourut

* archevêque de Cantorbéry, après avoir consacré sa longue existence exclusivement à l'Eglise et à la science. Les principales œuvres de saint Anselme sont : De grammatico. — De Divinitatis essentia Monologiùm. — Proslogion seu Alloquium de Dei existentia. — De Veritate. — De Fide Trinitatis et de Incarnatione Verbi.

146. Caractères de la Philosophie de saint Anselme. — i° Religieuse : la foi prime la raison. Le crede ut intelligas de saint Augustin est aussi sa devise. Cet aphorisme vise surtout les dispositions requises de quiconque veut arriver au vrai ; " croire au vrai est une disposition nécessaire pour le découvrir 1 ". En d'autres termes, d'après saint Anselme, pour croire il ne faut pas attendre qu'on ait compris les mystères, ils sont incompréhensibles ; mais une fois qu'on y a donné son adhésion sur le témoignage de Dieu révélateur, alors la raison se les propose comme objet de ses investigations, les prouve, non pas par des arguments démonstratifs, mais probables. La raison, tout de même, démontre que l'acte de foi est raisonnable {intellige ut credas). 2° Tributaire de saint Augustin : il s'assimile les doctrines de l'évêque d'Hippone et, comme lui, il a compris les relations entre la raison et la foi, c'est-à-dire que, suivant le cas, l'une des deux a la priorité sur l'autre. Ainsi, s'agit-il de la préparation à la foi, la raison précède l'acte de foi mais quand il s'agit de l'intelligence des vérités révélées, alors c'est la foi

i. Domet de Vorges, Saint Anselme, p. 261.

qui précède la raison. Et pour cela, on l'a surnommé le " second Augustin ". 2° Systématique, c'est-à-dire que ses doctrines sont érigées en système. Le premier, il a tenté de faire la Systématisation de la philosophie scolastique. Et tous les problèmes qui l'occupent, il les réunit en une vaste synthèse. Il fut appelé, pour cette raison, le premier des scolastiques ; de même aussi, ses affinités avec la philosophie patristique l'ont fait qualifier de dernier Père de l'Eglise. 30 Définitive, non pas en ce sens qu'elle eut le dernier mot sur toutes les questions, mais parce qu'elle définit les rapports de la foi et de la raison, qu'elle leur assigne bien leurs limites respectives. On a appelé saint Anselme le Grégoire VII de la science, parce que, dans l'ordre philosophique, il fit une œuvre analogue à celle du grand pape dans l'ordre religieux et civil. Grégoire VII, en effet, acheva l'organisation de l'Eglise et définit ses rapports avec l'Etat.

147. Métaphysique de saint Anselme. — La métaphysique de saint Anselme pivote, pour ainsi dire, autour de la théodicée. Il fait de Dieu le centre de la métaphysique. En cela, il est fidèle à la méthode chère à saint Augustin ; ainsi qu'à l'évêque d'Hippone, Dieu lui apparaît comme la cause exemplaire, efficiente et finale du monde intelligible et réel.

148. Théodicée de saint Anselme. — En théodicée, saint Anselme est surtout célèbre par sa preuve ontologique de l'existence de Dieu, preuve qu'il expose dans son Proslogium, lequel, avec le Monologium, sont ses deux principaux ouvrages. Tandis

que dans le Monologium, saint Anselme démontre l'existence de Dieu par des arguments platoniciens, à savoir, par des preuves tirées des causes efficientes et finales, dans le Proslogium il développe l'argument auquel il a donné son nom, c'est-à-dire l'argument ontologique. Saint Anselme veut démontrer à l'insensé qui, suivant l'Ecriture "a dit dans son cœur, il n'y a pas de Dieu ", qu'il doit admettre l'existence de ce même Dieu. Dieu, selon saint Anselme, est un être tel qu'on ne peut s'en représenter un plus grand. Nous avons l'idée de cet être. Or un être tel, ne peut pas exister seulement dans l'entendement (intellectu), il doit avoir une existence dans la réalité, il doit exister réellement, parce que l'existence réelle est une perfection plus grande que l'existence idéale, et cet être dont nous avons l'idée, nous nous le représentons comme celui au-dessus duquel on ne peut rien concevoir de plus grand. Dieu existe donc réellement. La faiblesse de l'argument de l'archevêque de Cantorbéry consiste dans ce fait qu'il confond l'ordre subjectif ou idéal avec l'ordre objectif ou réel. Concevoir l'être le plus grand comme existant, à l'état idéal, n'est pas la même chose que d'affirmer l'existence réelle et objective de cet être. Gaunilon, un moine de cette époque, a attaqué cet argument, et, avec raison, a démontré qu'il n'était pas convaincant, assez fort pour convertir un athée. Les grands docteurs du XIIIe siècle, entre autres, saint Thomas, ont rejeté l'argument ontologique de saint Anselme. Dans son De fide Trinitatis, l'archevêque de Cantorbéry a dé-

fendu l'unité divine contre Roscelin qui enseignait le trithéisme. Bien que réaliste dans la question des universaux, saint Anselme ne fut pas outré au point de contredire sa propre théodicée et d'être panthéiste.

Page 1