Psychologie et morale de saint Anselme
En psychologie encore, on voit que saint Anselme est au fait des doctrines augustiniennes. Il admet la distinction essentielle entre les facultés intellectuelles et les facultés sensibles. Dans la sphère supérieure de l'âme, il découvre trois facultés : memoria, intelligentia, amor. Il ne discute pas les problèmes que soulève l'origine des idées, bien qu'il parle de leur origine sensible. Il assigne un grand rôle à Dieu dans l'acquisition de la connaissance. D'où vient l'âme humaine ? Sur cette question il est hésitant. L'homme, pour saint Anselme, résulte de deux parties, l'une matérielle, l'autre spirituelle, et forme un être un. Ce n'est pas à dire qu'il a professé Yhylêmorphisme. Il a consacré deux traités au libre arbitre.
Quant à sa morale, elle est augustinienne. II embrasse les théories de saint Augustin sur le mal et la prédestination. C'est une morale avant tout théologique.
150. Guillaume de Champeaux (1070-1120). — Après avoir été auditeur de Roscelin, à Compiègne, à l'école cathédrale de Paris dont il fut l'un des maîtres, il s'en déclara l'adversaire acharné dans la fameuse question des universaux. Guillaume de Champeaux est surtout célèbre par son réalisme
exagéré ; pour lui, les universaux, les idées générales n'existent que dans la réalité. Il a composé plusieurs ouvrages de dialectique qui sont tous perdus. Abélard fut son plus ardent contradicteur.
abklard (1079-1142)
151. Vie et œuvres d' Abélard. — Abélard naquit à Pallet, près de Nantes, d'une famille de guerriers. C'est un singulier personnage, héros de bien des aventures grandement exagérées par certains écrivains 1. Tour à tour disciple de Roscelin et de Guillaume de Champeaux, successivement à Paris, à Melun, à Corbeil, puis encore à Paris, il provoqua tout le monde à des disputes philosophiques. L'enthousiasme des foules qui l'écoutaient lui fit croire qu'il était le plus grand philosophe de son temps et il ne craignit pas de le dire publiquement. Tout de même, il eut ses revers. Après avoir brillé, après avoir été applaudi par tout le monde, il fut forcé de quitter Paris, puis erra de monastère en monastère, jusqu'à sa mort arrivée en 1142, à l'abbaye de St- Marallez-Châlons. Nombreux sont les écrits d' Abélard. En philosophie : S cita te ipsum seu Bthica; Dialogns inter philosophant et christianum ; Dialectica. En théologie: Tractatus de unitate et Trini-
1. Monsieur Cousin fait un récit par trop enthousiaste de ses égarements. A propos de ses aventures romanesques avec Héloïse, nièce du chanoine Fulbert, voir le Dictionnaire d' Histoire et de Géographie Ecclésiastiques, fascicule 1, au mot Abélard.
tate divina ; Theologia christiana ; Introductio ad theologiam. A tous ces ouvrages on peut ajouter son Historia calamitatum, qui est le récit de ses nombreux malheurs.
152. Caractères de la Philosophie d'Abélard. — i° Rationaliste: il entreprend de démontrer les mystères au nom de l'omnipotence de la raison ; pour lui, la doctrine catholique n'est que le prolongement naturel de la philosophie. 2° Hyper critique : il fut considéré comme un démolisseur de systèmes, c'est ce qui lui donna une certaine vogue pendant quelque temps. 3° Hésitante : il donne l'opinion, le pour et le contre sur plusieurs questions, sans les résou d r e systé matiquement.
153. Doctrines d'Abélard. — En philosophie, il croit à l'âme du monde et expose une fausse théorie de la matière et de la forme. C'est surtout la question des universaux qui l'intéresse. Il critique vertement le nominalisme de Roscelin, il s'en moque et tombe dans un conceptualisme exagéré. Pour lui, les universaux ou les idées générales ne sont que de pures conceptions de l'esprit, ils n'ont qu'une valeur subjective et non pas objective. Abélard fut surtout un dialecticien. Il n'est psychologue et moraliste que secondairement. Il donne aussi des solutions purement rationnelles aux problèmes de morale. En théologie, il s'occupe de faire un exposé systématique de la foi catholique, et fait grand cas de l'argument d'autorité. Il emploie la méthode dialectique. Son rationalisme le fit tomber dans plusieurs erreurs. Ainsi, selon lui, les trois personnes de
la sainte Trinité ne s'identifient pas chacune avec toute l'essence divine, mais elles ne représentent que des modalités distinctes de cette essence unique. Son livre Tractatus de unitatc et Trinitate divina fut condamné par le concile de Soissons, en Ï12T.
154. Gilbert de la Porrée (1076-1154), naquit à Poitiers, et mourut évêque de cette ville. Toute sa vie, il fut professeur, et ne cessa d'enseigner que lorsqu'il fut nommé évêque. Dans son Liber sex principiorum il tente de compléter les catégories^d'Aristote. Le Stagirite n'étudia que les quatre premiers prédicaments. Gilbert de la Porrée décrivit les six autres. Son livre eut l'honneur d'être commenté par Albert le Grand et cité plusieurs fois par saint Thomas. Dans la question des universaux, il fut un antiréaliste. Il combattit le réalisme outré et le nominalisme. Fut-il conceptualiste comme Abélard? Les uns disent oui, les autres non. La première opinion est la plus probable. En théologie, il a nié l'unité divine. Chez Gilbert de la Porrée, comme chez ses contemporains, d'ailleurs, on rencontre cedéfaut de systématisation qui est une des marques distinctives de cette période de formation.
155. Jean de Salisbury (1125-1180. ) — Jean Parvus, surnommé de Salisbury, à cause du lieu de sa naissance, vint à Paris, en 1136, et suivit successivement les cours d'Abélard, de Gilbert de la Porrée et de plusieurs autres. C'est dire qu'il reçut une brillante formation intellectuelle. Il mourut en 1180, à Chartres, dont il avait été élu évêque en 11 76. Ii enseigne que la dialectique n'est qu'un moyen au
service des autres sciences et non un but. Aussi se moque-t-il à plaisir de l'ergotage de certains dialecticiens de son temps. Dans la querelle des universaux, il est partisan du réalisme modéré. II enseigne l'origine sensible de la connaissance, la spiritualité, l'immortalité de l'âme et son influence sur le corps, et vice versa. Il condamne les doctrines d'Epicure. En politique, il soutient d'étranges théories, entre autres, qu'il est permis et même méritoire de tuer un tyran. Jean de Salisbury ne fut pas seulement un philosophe, mais encore un poète et un historien remarquable. On a de lui des Lettres, le Polycraticus et le Métaîogicus.
156. Alain de Lille (i 128-1202). — La postérité lui a décerné le titre de doctor universalis. Ses ouvrages, à la fois philosophiques et théologiques, sont le Tractât us contra hœreticos, YArs cathoHcœ fidei, theologicœ regulœ. On trouve chez lui du platonisme, du néo-pythagorisme, de l'aristotélisme et du christianisme. C'est un esprit spéculatif, une âme poétique douée d'une imagination brillante. Il applique à la philosophie, et même à la théologie, la méthode mathématique et déductive des sciences exactes. Avec saint Anselme, il soutient que la raison peut prouver la crédibilité des mystères, et non pas les démontrer d'une manière intrinsèque. La métaphysique et la psychologie ont ses préférences. Pour lui, la matière première est un chaos antiquwm, masse informe; quant à la forme, elle n'est pas un principe constitutif des choses, mais la somme des propriétés d'un être. En psychologie, il
enseigne que l'âme est une substance indépendante unie au corps suivant une sorte de comtubium. Sa cosmologie est pythagoricienne et sa théodicée augustinienne. Dans la question des universaux, il fut antiréaliste à la manière de Jean de Salisbury.
157. Ecole mystique. — Beaucoup de philosophes du moyen âge furent à la fois théologiens dogmatiques et théologiens mystiques. Par mysticisme, on entend généralement la communication, ou plutôt, f union intime de l'homme avec Dieu. Il est ou pratique ou spéculatif, suivant qu'il exprime X état d'union de l'âme avec Dieu, ou qu'il décrit la nature et la condition des rapports entre l'âme et Dieu. A son tour, le mysticisme spéculatif devient panthéiste et individualiste s'il explique le mode de communication de l'âme avec Dieu par une suractivité de nos facultés ou par l'identification de la substance de l'homme avec celle de Dieu ; naturel ou philosophique, si cette communication est l'œuvre de la nature; surnaturel ou théologique, si elle est l'effet d'une intervention divine. Au moyen âge, le mysticisme fut panthéiste avec Scot Eriugène, et théologique avec saint Bonaventure. Les sources du mysticisme orthodoxe ou théologique médiéval furent les Soliloques de saint Augustin, les Stromates et le Pédagogue de Clément d'Alexandrie, le De Institutione cœnobiorum de Cassien, et le De }7ita coutemplativa attribué à Prosper d'Aquitaine. Le plus grand des mystiques du moyen âge est, sans conteste, saint Bernard (1091-1153), abbé de Clairveaux, et surnommé doctor melliftuus. On le considère comme le fondateur du mysticisme scienti-
fique, parce qu'il enseignait que la science n'était qu'un moyen de régénération spirituelle et d'union à Dieu.
158. L'Ecole de Saint- Victor fit un code complet des lois qui régissent l'âme humaine dans sa marche ascendante vers Dieu. Les deux principaux représentants de cette école sont Hugues et Richard de Saint-Victor.
159. Hugues de Saint- Victor (1096-1141) naquit à Hartingam, en Saxe, et mourut au couvent de Saint-Victor, à Paris, où il était professeur. Il est un mystique doublé d'un philosophe. Avec saint Augustin, il décrit les étapes de l'ascension de l'âme vers 'Dieu : la cogitatio qui cherche Dieu dans le monde matériel, la mcditatio qui nous le fait trouver en nous-mêmes, la contcmplatio qui élève l'âme plus directement vers lui.
160. Richard de Saint- Victor, disciple de Hugues, enseigne les mêmes doctrines. Hugues et Richard de Saint-Victor ont bien mérité de la philosophie et de la théologie parce qu'ils ont revendiqué et sauvegardé les droits de la raison.
Deuxième Phase