‹ Histoire de la PhilosophieChapitre 49 sur 126 · JEAN DUNS SCOT · texte numérisé non relu

JEAN DUNS SCOT

183. Vie et œuvres de Duns Scot. — On se demande encore si Duns Scot naquit en Irlande, en Ecosse, ou en Angleterre. L'opinion la plus probable est qu'il appartenait à la nationalité anglaise.

Entré très jeune dans l'ordre des Franciscains, il suivit les cours de l'Université d'Oxford qui était alors le centre du mouvement antithomiste. Il subit l'influence de Roger Bacon. Devenu professeur à Oxford, il vit un grand nombre d'élèves se presser autour de sa chaire. Contre des adversaires renommés, il défendit la thèse de l'Immaculée Conception. Il mourut à Cologne, où il fut envoyé par ses supérieurs. Ses œuvres sont des commentaires sur A l i tote : Quœstiones in lib. de Anima; Bxpositio in Metaphysicam Aristoteîis; Commentaria in 4 lib. solidifia ni m, c'est son chef d'œuvre, lequel est appelé Opus Oxo niaise parce .qu'il le composa à Oxford. Opns Parisiense, Rcportata Parisiensia, comprennent les œuvres achevées à Paris et recueillies par des disciples. Ses Quodlibet sont ses soutenances solennelles pour l'obtention du grade de docteur.

184. Caractères de la Philosophie de Scot. — i° Novatrice : c'est lui qui imprima aux études de son ordre cette orientation nouvelle que l'on remarque vers 1284. Il veut faire plus grande la place à l'aristotélisme, mais à un aristotélisme siti generis. 20 Combative : Scot en veut aux philosophes de son temps. Il fait la critique de tous ses contemporains. Il est un démolisseur de systèmes. 30 Confuse : le long exposé qu'il fait des opinions contraires aux siennes empêchent de comprendre bien ce qu'il veut dire. L'ensemble de ses doctrines manque de clarté et d'équilibre. 40 Subtile: il a des distinctions et des sous-distinctions à n'en plus finir. Dans les discussions, où la plupart des opinions pos-

sibles semblaient avoir été émises, Duns Scot présentait une nouvelle manière d'envisager la question, insoupçonnée jusqu'alors. Ce qui lui a valu le titre de docteur subtil que lui décernèrent ses admirateurs. Ce titre, dans la suite, fut pris au sens péjoratif. 5° Divergente du thomisme : bien que la synthèse scotiste repose sur un fond d'idées communes au thomisme, les divergences sont trop nombreuses pour ne pas être signalées. Certains auteurs prétendent découvrir chez Scot un parti pris contre saint Thomas, et on l'appelle couramment l'antithomiste. Cette divergence est manifeste surtout quand il s'agit d'opinions libres 1.

185. Métaphysique de Scot. — i° Matière et forme. Tout être contingent est composé de matière et de forme. Il y a trois espèces de matières : a. Matériel primo prima, qui est l'élément indéterminé des substances contingentes, abstraction faite de toute union avec une forme. Cette materia primo prima est commune à toutes les créatures, spirituelles et corporelles. Elle n'existe pas, mais Dieu peut la créer à l'état isolé, b. Materia secundo prima, c'est la materia primo prima unie à la forme substantielle. Elle correspond à la materia prima de saint Thomas. Elle est le sujet des transformations substantielles. c. La materia tertio prima est le substratum de toutes les transformations accidentelles des corps déjà constitués. Quant à la forme, il en élargit beaucoup la notion. Selon Scot, la matière n'a pas toute

i. Cf : Gonzalez, Histoire de la Philosophie, t. II, p. 324.

sa détermination intrinsèque de la forme substantielle, elle est susceptible d'en recevoir d'autres (formes substantielles) ultérieures. Et c'est pourquoi il admet une série successive de principes déterminants, depuis les formes génériques, spécifiques, jusqu'à la forme individuelle qui est la dernière et la plus parfaite. 2° L'individuel et l'universel. Suivant saint Thomas, l'essence secundum se, qui est individualisée dans le monde réel (Pierre) et universalisée dans la représentation intellectuelle, n'est qu'un concept abstrait par l'intelligence de l'individu, parce qu'en réalité seul Y individu existe dans la nature. La notion essentielle par laquelle je me le représente, ce par quoi il est ce qu'il est, son essence en soi n'est qu'une construction de l'esprit basée sur la réalité individuelle. Scot prétend que cette essence secundum se, avant de revêtir l'individualité ou l'universalité, est une réalité objective sui generis ayant son unité propre. Et pour lui, chaque élément d'essence qui entre comme constituant dans une substance, possède son être spécial : cuilibet universali corresponde in re aliquis gradits aititatis in quo conveniunt contenta. Mais alors, si chaque élément constitutif a son être spécial, comment concilier cette théorie avec l'individualité des substances? Scot répond que l'unité d'essence qui convient à tout élément constitutif, avant de former le singulier, est moindre que l'unité individuelle qui résulte de l'union des éléments ensemble. Ainsi l'unité d'essence d'animal est moindre que l'unité individuelle de Pierre (singulier) qui résulte d'oui-

mal et de raisonnable. Cette unité d'essence qui convient à tout élément essentiel est incapable de donner ce complément d'actualité qui constitue la substance complète, individuelle. Pour accentuer la nuance entre l'unité d'essence et l'unité individuelle, le docteur subtil a imaginé la distinction formelle a parte rei. Avant lui, les philosophes admettaient deux espèces de distinctions : la distinction réelle et la distinction de raison. La première se fait indépendamment de l'esprit entre deux ou plusieurs entités, comme, par exemple, entre deux individus ; la deuxième est le fruit de l'intelligence, elle s'opère dans et par elle ; ainsi, les concepts d'une seule et même chose sont distincts d'une distinction de raison, par exemple, l'animalité et la raisonnabilité. Entre ces deux distinctions, Scot en place une autre appelée distinction formelle a parte rei: formelle, parce qu'elle existe entre les formalités objectives qui constituent une substance individuelle, a parte rei (fondée sur la réalité), parce que, indépendamment de tout acte intellectuel, il y a dans la réalité une cause qui la justifie. C'est cette distinction que le célèbre philosophe établit entre Dieu et ses attributs, entre l'âme et ses facultés. Ce formalisme de Scot pénètre tout un système. Pour le docteur subtil, le principe d'individualisation est Yhœcceitas, Yheccéité. Cette hecceité est la détermination conférée à l'être par sa forme la plus parfaite, c'est-à-dire par sa forme individuelle. Cette forme imprime à l'essence spécifique un sceau définitif et la détermine à être telle individualité et non telle autre.

186. Psychologie de Scot. — A part la connaissance abstraite et universelle, Scot admet une connaissance intuitive préalable qui nous représente d'une manière confuse l'être concret et singulier. Cette connaissance intuitive s'appelle species specialissima. Il a combattu la théorie de Y illumination spéciale. Dans la psychologie scotiste, la volonté est supérieure à l'intelligence. Et c'est pourquoi on dit que saint Thomas est intellectualiste, et Scot, volontariste. Il est conséquent avec lui-même. En effet, d'après lui, la volonté n'est pas nécessitée par la présentation intellectuelle du bien universel, " même en face du bien universel, elle conserve son pouvoir d'autodétermination absolue, sa liberté d'exercice. . elle est maîtresse de se détourner de la présentation intellectuelle. Henri de Gand maintient avec saint Thomas, la distinction de la volition nécessaire et de la volition libre; D. Scot la supprime. Nihiî voluntas necessario vult 1 ".

La volonté est aussi le sujet des vertus morales, parce que la vertu est une habitude élective, et l'élection concerne la volonté. A part l'âme humaine, forme raisonnable, il admet l'existence d'une forme substantielle {forma corporeitatis) qui confère au corps sa perfection organique.

187. Théodicée et morale de Scot. — Le concept d'être convient univoquement et à Dieu et aux créatures; à Dieu, per se, aux créatures^ per participationem. Saint Thomas enseigne que l'être est une

i. De Wulfe, Histoire delà Philosophie médiévale ; p. 405.

notion analogue. Entre les attributs divins et l'essence divine, Scot place sa distinction arbitraire, formalis a parte rei. Il enseigne que la nature même des créatures dépend de la volonté libre de Dieu. Pour lui la prémotion physique est contraire à la liberté humaine. En morale, il fonde la distinction entre le bien et le mal sur la volonté libre de Dieu. Il admet des actes moralement indifférents.

Que Scot ait eu une énorme influence, personne ne saurait le contester. Doué d'une acuité d'intelligence à nulle autre pareille, le célèbre Franciscain a porté un peu dans tous les domaines cette facilité de pénétration et cette manière à lui d'étudier les questions. Mais n'est-ce pas le témoignage impartial de l'histoire que sa critique a été un peu exagérée, abusive ; et pour cause, suivant l'expression de M. de Wulf " la partie positive et constructive " de son système est " moins développée que la partie négative 1 ". " Duns Scot se distingue surtout par sa pénétration et par une facilité de distinctions, qui atteint souvent la subtilité ; aussi reçut-il de ses contemporains le nom de Docteur subtil. Cette subtilité était un engin très propre à renverser les propositions de ses prédécesseurs, et particulièrement celles de saint Thomas, qui lui paraissaient erronées. Sa force principale consiste dans la critique rigoureuse qu'il entreprit de tout l'enseignement traditionnel en Philosophie et en Théologie. Il est plus heureux dans la réfutation que dans la démonstration posi-

i. Op. cit., p. 396.

tive; dans la critique négative des doctrines étrangères que dans la parfaite organisation de son système. Aussi son système doctrinal est loin d'avoir la perfection du système thomiste.

" Les réfutations interminables qui abondent dans chacune de ses questions ne permettent que difficilement de suivre le cours de ses idées, et le langage incorrect qu'il emploie contribue à rendre ingrate la lecture de ses écrits 1. " Gonzalez appelle Scot le Kant du XIIIe siècle2. Quoi qu'il en soit de toutes ces appréciations, il est au moins vrai de dire que Duns Scot mérite une place prépondérante dans l'histoire de la philosophie.

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