RAYMOND LULLE ( 1 235- I 3 I
191. Vie et œuvres de Raymond Lulle. — Raymond naquit à l'île Majorique. Après quelques années passées à la cour de Jacques Premier, roi d'Aragon, et une jeunesse orageuse, il se convertit, à l'âge de trente ans, et entra dans Tordre de saint François. Il se proposa alors comme but d'extirper l'averroïsme et d'assurer contre les infidèles le triomphe des doctrines catholiques. Pour cela, il se servit de la plume et de la parole, et fit de nombreux voyages. Comme Roger Bacon, il eut un culte pour l'étude des langues. Il fut un grand mystique, et on le considère aussi comme le plus remarquable écrivain catalan du moyen âge. Ses principaux ouvrages sont : Liber contra errores Boetii et Sigerii. — Liber de quatuor de cim ctrticulis. — Disputatio fidelis et infidelis. — Ars generalis. — Ars cabalistica. — Ars inventiva veritatis. — Ars demonstrativa veritatis. — Ars magna.
192. Caractères de la Philosophie de Raymond Lulle. — i° Antiaverroiste : ses ouvrages sont de véritables pamphlets dirigés contre la philosophie arabe. 2° Portée à l'excès: sous prétexte de réfuter les doctrines averroïstes, il va aux extrêmes et soutient des théories condamnables. 30 Traditionnelle : à part quelques théories qui lui sont spéciales, il défend la scolastique jusque là enseignée. Cepen-
dant, l'exposé par trop imaginatif qu'il en fait la rend quelque peu confuse.
193. Les doctrines philosophiques de Raymond Lulle. — Les averroïstes latins prétendaient opposer la vérité à elle-même, de sorte que ce qui est vrai en philosophie peut être faux en théologie, et vice versa. Raymond Lulle, lui, voulut tout ramener à la raison et enseigna que les mystères même peuvent être démontrés, parce qu'ils sont des vérités de raison, alors que les scolastiques soutenaient qu'ils étaient des vérités suprarationnelles, intrinsèquement indémontrables par la raison. C'était s'opposer à l'excès averroïste par un autre excès. D'après Raymond, il existe un sixième sens, afflatus, qui sert à nommer les choses. L'homme est un composé de corps, d'âme et d'esprit. La terre est un être doué d'une âme motrice. Raymond Lulle croyait avoir découvert une méthode déductive, appelée ars magna, qui conduit à la découverte de la vérité. C'est, suivant lui, une machine à penser, semblable aux machines à compter, avec cette différence que les idées prennent la place des chiffres. Et ces idées, il aurait suffi de les combiner entre elles pour trouver la solution de n'importe quelle question. Quatre tableaux ou figures constituent tout le système des connaissances. Le premier tableau renferme tous les attributs qui peuvent convenir à un sujet. Le deuxième tableau comprend les différents points de vue sous lesquels on peut envisager les attributs qui conviennent à un sujet, par exemple, la supériorité, l'égalité. Le troisième est le résumé des deux premiers, et
permet d'arriver aux propositions. Le quatrième, mélange des trois premiers, sert à trouver le moyen terme du syllogisme. Il imagine trois cercles concentriques, dont le premier porte sur son contour les sujets au nombre de neuf; le deuxième porte les catégories d'attributs sous forme de substances, qui peuvent lui convenir, au nombre de neuf ; le troisième porte ces mêmes attributs sous forme d'adjectifs. En faisant mouvoir l'un de ces cercles on arrive à différentes combinaisons qui nous conduisent à la vérité. C'est une construction artificielle dont le moindre inconvénient est d'introduire le mécanisme en logique. Quelques historiens prétendent que Grégoire XI, dans une bulle spéciale, a condamné Raymond Luîle. L'authenticité de cette bulle est contestée. La postérité lui a décerné le nom de Doctor illuminât us.
194. Averroïsme occidental. — Jusqu'à la fin du moyen âge, Averroès fut regardé comme le commentateur par excellence d'Aristote. Presque partout, dans les écoles, ses doctrines eurent les mêmes honneurs que celles du Stagirite ; mais elles furent interdites à Paris. Disons brièvement en quoi consiste l'averroïsme occidental ou latin, qui est aussi connu sous le nom d'averroïsme antiscolastique. Et tout d'abord, les averroïstes latins sont asservis au philosophe de Stagire. Ils prétendent qu'Averroès seul l'a compris, parce que seul, il s'est attaché à la lettre de ses écrits. Les scolastiques, au contraire, les soumettaient au contrôle de leur raison, les commentaient et les perfectionnaient. Les averroïstes pro-
fessent le monopsychisme ; ils enseignent que l'intellect humain, agent et possible, est un pour tous les hommes. Cette thèse révoltait les docteurs scolastiques qui y voyaient une négation de l'immortalité personnelle. Selon les averroïstes, le monde est éternel et produit par des intelligences, intermédiaires entre Dieu et lui. Ces intelligences ont été créées par Dieu. Celui-ci n'étant pas l'auteur du monde, n'en est pas, non plus, la Providence. Les plus célèbres des averroïstes sont Boëce de Dace, Bernier de Nevilles, et surtout Siger de Brabant.
SIGER DE BRABA> T ( — I 283) "