Causes de la décadence de la Scolastique
1 — 1° Médiocrité des philosophes. — La qualité cède la place à la quantité. Le nombre de ceux qui s'occupent de philosophie croît dans des proportions énormes. D'après un document du temps, à la seule Faculté des Arts de Paris, il y avait plus de mille magistri et au delà de dix mille élèves. Les œuvres personnelles, nombreuses et appréciées à l'époque précédente, étaient alors inconnues. Les professeurs se bornaient à commenter la pensée d'autrui. C'était absence totale d'originalité. Les individualités marquantes se faisaient de plus en plus rares. Beaucoup d'entre les professeurs faisaient preuve d'une ignorance impardonnable. Plusieurs n'étaient nullement au courant des systèmes du XIIIe siècle qu'ils combattaient ou qu'ils défendaient.
2° Emploi exagéré de la Dialectique. — A l'exclusion de toute sérieuse étude de philosophie, dans
certains milieux on se livrait à de sottes discussions dialectiques. Dans ses meilleurs jours, la scolastique avait donné à la logique sa place véritable. On en avait fait un ensemble de notions propédeutiques, un instrument du savoir. Après le XIIIe siècle, les philosophes lui donnent une nouvelle orientation. Au lieu de la considérer comme un simple moyen, ils l'envisagent comme un but. Les distinctions et sousdistinctions subtiles où se plaisait leur esprit, donnaient naissance à des mots sonores, nouveaux, vides de sens. De là ces barbarismes fréquents qui s'introduisirent dans la langue si pure de la scolastique, et qui portèrent une grave atteinte à sa précision et à sa clarté.
30 La multiplication des écoles. — A part l'Université de Paris, un grand nombre d'autres surgirent un peu partout. Citons Toulouse, Pise, Prague, Florence. D'autres furent érigées à Dol (1421), à Poitiers (1431), à Caen (1432), à Bordeaux (1439). Louvain eut la sienne en 1425. Ce qui amena une concurrence fatale et surtout le relâchement des études. Cette multiplication des universités en facilitait l'accès, et l'on vit une foule de gens, séculiers et réguliers, les fréquentant par manière d'acquit, sans aucun souci d'y apprendre quelque chose, et souvent, sans aucun talent pour ce genre d'occupations.
40 Le déclin de l'Université de Paris. — Jusque là incorruptibles, les autorités de l'Université de Paris cèdent peu à peu aux intrigues de tous genres qui pénètrent tout d'abord dans la Faculté de Théologie,
puis dans la Faculté des Arts. En théologie, les règlements académiques ne sont plus observés. Pour faire plaisir à telle et telle famille, sous la crainte de certaines menaces, et le plus souvent, par l'appât de grasses récompenses pécuniaires ou autres, les magistri, jadis, si sévères, admettent désormais aux examens des candidats qu'ils interrogent pour la forme. Quelquefois même, ils les en exemptent et leur confèrent, sans autre garantie, le diplôme désiré. On va jusqu'à écourter les années d'étude. La conséquence est que l'acquisition de la science n'est plus le motif d'agir des maîtres en théologie, mais bien le miroitement de gros bénéfices ecclésiastiques promis par ceux qui briguaient les titres universitaires, ou par leurs parents ou bienfaiteurs. Les mêmes condescendances fatales existaient à la Faculté des Arts. Et un auteur du temps, Richard de Bury, se plaint de voir les chaires occupées par des imberbes.
5° Les attaques des antiscolastiques. — Sortie victorieuse des luttes du XIIIe siècle, la scolastique ne put supporter, sans y perdre beaucoup, les attaques répétées des deux siècles suivants. Enhardis, les adversaires formèrent une coalition puissante qui amena sa déchéance. Les querelles passionnées du nominalisme, du scotisme et du thomisme, contribuèrent aussi énormément à altérer la synthèse scolastique et à en troubler toute l'économie.
6° Evénements politiques et religieux. — A cette époque, la scolastique ne peut jouir du calme, de la sérénité si nécessaire au développement et au progrès de la pensée philosophique. Sans parler
de la peste qui sévit au milieu du XIVe siècle, et contribua à désorganiser les écoles, ce fut une période d'agitations causées par la lutte entre Flamands et Anglais, et par la Guerre de Cent ans.
Aux troubles politiques viennent s'ajouter les troubles religieux. Le grand schisme d'Occident bat son plein, l'Empire est aux prises avec le saintsiège. Bref, tout semble conspirer pour faire descendre la scolastique du piédestal où l'avaient placée les grands docteurs du XIIIe siècle.