Vie et œuvres de Guillaume d'Occam
Né dans le comté de Surrey, en Angleterre, Guillaume d'Occam entra de bonne heure dans l'Ordre des Franciscains et alla suivre des cours à Paris, où il fut l'élève de Duns Scot. Sa vie fut extrêmement agitée, il prit part à toutes les luttes politico-religieuses et disciplinaires de son temps. Il défendit les spirituels, dénommés plus tard les Fratricelh (petits frères), qui portaient à l'extrême la pauvreté volontaire. Contre Boni face VIII et Jean XXII il mena une campagne très active et refusa de reconnaître les droits temporels du Pape. Prisonnier à Avignon, il réussit à s'échapper et alla demander protection à la cour du roi Louis de Bavière. Il fut excommunié et expulsé de son Ordre. Il mourut vers 1347, probablement réconcilié avec l'Eglise et relevé de son excommunication.
Ses principaux ouvrages sont: Super magistrum
sententiarum Libri IV subtilissimœ quœstiones carumquc divisiones. Siunma totius logicœ. Quodlibeta VII. Dans le Dialogus, le De Jurisdictione imperatoris in caitsis matrimonialibus , il attaque les droits du saint-siège.
200. Caractères de la Philosophie d'Occam. — i° Restrictive des droits de la raison: comme Scot, il en limite le champ ; entre la philosophie et la théologie il accentue la séparation. Il refuse à la raison le pouvoir de démontrer l'existence de Dieu et ses attributs divins ainsi que d'autres vérités qui, pour les scolastiques, sont réputées préambules de la foi, et partant, font partie du domaine de la faculté raisonnable. 2° Originale, surtout en psychologie. Il introduit dans la question de la connaisance, certaines innovations doctrinales qui lui sont propres et qu'on ne trouve nulle part ailleurs. 30 Féconde en erreurs : c'est une philosophie qui contient en germe plusieurs faussetés. Ainsi sa défiance envers la raison ouvre la voie au fidéisme traditionnaliste, de même que sa psychologie conduit au positivisme. Ses opinions sur l'omnipotence de l'Etat sont également le prélude de certaines théories chères à la Réforme et à la Révolution.
201. Psychologie d'Occam. — Elle est remarquable par l'explication qu'il donne de la connaissance. Suivant Occam, toute connaissance est un signe ou terme qui, comme tout signe, prend la place de la chose signifiée. La connaissance est un signe naturel par opposition aux signes artificiels du langage et de l'écriture. Il distingue trois espèces de
connaissances : i° la connaissance sensible intuitive; 2° la connaissance intellectuelle intuitive; 30 la connaissance intellectuelle abstr active. Son innovation consiste à intercaler entre la connaissance sensible et la connaissance abstraite une connaissance intermédiaire, concept intuitif, dont l'objet est Y existence ou la non-existence concrète des êtres singuliers. La connaissance intuitive, intellectuelle et sensible, atteint la réalité; d'où la théorie du terminisme. U universel, objet de la connaissance abstraite, n'existe pas dans la réalité. Il n'y a pour terme qu'une représentation interne, pure construction de l'esprit. Et le rôle de l'universel est de tenir lieu (supponerc) d'être le terme, le substitut d'une multitude plus ou moins grande de choses auxquelles on peut l'attribuer. Il reconnaît à l'universel une valeur idéale. Et voilà pourquoi Occam doit être considéré comme un conceptualiste et non un nominaliste. Mais si l'universel n'a aucune valeur objective, comme, pourtant, il est l'objet de la science, celle-ci est donc illusoire. Occam répond que l'objet de la science n'est pas l'universel considéré comme réalité, mais comme terme, substitut des choses individuelles avec lesquelles il a des relations extrinsèques. Ainsi, il explique que la science reste en contact avec la réalité. Or cette réalité, c'est le singulier, l'individu. Il en résulte donc que la science a pour objet l'individu: Scientia est de rébus singularibus. La connaissance, pour Occam, est un acte immanent qui est le signe, le terme de Y objet. Uespece sensible ou intelligible qui est la similitude
intentionnelle de l'objet dans le sens et dans V intelligence n'est nullement nécessaire. Conséquemment, l'intellect agent qui produit l'espèce intelligible n'a plus sa raison d'être. Il est voluntariste dans la force du mot. Il prône outre mesure la supériorité de la volonté. Et cette autonomie absolue de la volonté lui fait enseigner que du bon vouloir de Dieu dépendent les essences des choses. La volonté libre constitue l'essence de l'âme. Or l'essence des choses n'admet pas de degré. Conséquemment pas de diminution ni d'accroissement possible dans la liberté. Il y a dans l'homme trois formes substantielles distinctes : la forme de la corporéitc, Yâme ou forme sensitive, qui est étendue, matérielle ; l'âme ou forme intellective qui est inétendue, immatérielle. L'immatérialité et la spiritualité de l'âme ne peuvent se démontrer par la raison. Ce sont des vérités de foi.
202. Théodicée d'Occam. — Fidèle disciple de Scot, Occam enseigne que la certitude de l'existence de Dieu n'est pas l'œuvre de la raison, mais de la révélation. Il ne fait aucune distinction entre les attributs de Dieu et son essence. Dieu, d'après lui, est l'arbitre souverain du bien et du mal qui, comme tels, ne peuvent exister in se. Conséquemment, il peut faire, s'il le veut, qu'un acte réputé généralement mauvais soit bon. Dans cette théorie la haine de Dieu peut devenir méritoire.
203. Les Occamistes. — L'occamisme eut une grande vogue à l'Université de Paris et à l'étranger. On essaya en vain d'enrayer le mouvement de réac-
tion et de nouveauté auquel il avait donné lieu. Les prohibitions officielles furent impuissantes à le faire disparaître. Les principaux occamistes qui brillèrent au XIVe siècle furent Jean Buridan, Marsile d'Inghen et Pierre d'Ailly.
204. Pierre Buridan fut élève d'Occam, à Paris, recteur de l'Université et professeur. C'est au problème de la liberté qu'il consacra ses études. Ses principaux ouvrages sont : Summa de dialcctica, Compendium Logicœ. Il fut un partisan acharné du déterminisme psychologique. La volonté a un attrait spontané, naturel, appelé complacentia, pour le bien que lui propose l'intelligence. Si elle s'abandonne à cet attrait, à cette complacentia, elle choisit nécessairement entre deux biens celui qui lui apparaît le meilleur. Cependant, faculté libre, la volonté pourra suspendre son choix et obliger l'intelligence à faire un nouvel examen plus judicieux. Mais, quand elle aura accepté définitivement le jugement de l'intelligence, alors elle choisira nécessairement le bien qui lui apparaîtra le meilleur. C'est là, pour Buridan, l'essence même de la liberté morale. Cette conception de la liberté se rattache à l'histoire de l'âne de Buridan, se laissant mourir de faim entre deux bottes de foin de qualité et quantité égales, vu que l'une des deux ne lui apparaît pas la meilleure et, partant, qu'il ne peut nécessairement la choisir. Cette histoire n'est pas dans les ouvrages de Buridan ; on suppose que ce dernier s'en servait dans son enseignement oral. Il va sans dire qu'il s'agit ici d'un bien particulier. Quant au bien uni-
versel, comme les thomistes, Buridan admet qu'il entraîne toujours nécessairement l'adhésion de la volonté.
205. Marsile d'Inghen propagea aussi les idées d'Occam. On dit qu'il eut tant de succès comme professeur, que les locaux de la Faculté des Arts, où il enseignait, étaient devenus insuffisants pour recevoir la foule des auditeurs. Il prit une part prépondérante au schisme d'Occident. Il fut le premier recteur de l'Université d'Heidelberg. Son principal ouvrage est un commentaire sur les sentences : Oucestiones in I librum sententiarum.
206. Pierre d'Ailly exerça une influence considérable au Concile de Constance où, dans le but de faire éteindre le schisme, il contribua à l'élection de Martin V. C'est dans son traité De anima qu'il expose ses théories, d'ailleurs en parfaite conformité avec celles d'Occam. Il y a aussi chez lui quelques tendances au mysticisme. Il fut le maître de Jean Gerson à qui plusieurs historiens attribuent l'Imitation de Jésus-Christ, le plus beau livre sorti de la main des hommes, selon l'expression de Fontenelle.
L'histoire mentionne encore quelques autres occamistes d'un certain renom, tels que Henri de Hesse, Albert de Saxe, Nicolas d'Oresme, Johannes Dorp. Les doctrines d'Occam ont été plusieurs fois condamnées. Elles furent bannies des écoles par un décret de Louis XI, le Ier mars 1473, et ^e réalisme thomiste ou scotiste devint l'enseignement obligatoire.
207. Les Scotistes. — Sans prendre autant d'extension que ses puissantes rivales, l'école scotiste, formée de la fraction la plus imposante de l'Ordre Franciscain, eut une grande célébrité au XIVe siècle. Tout en gardant les principaux caractères de la philosophie de Scot, les disciples renchérirent sur le maître. Ils accentuèrent, outre mesure, son formalisme. Les plus célèbres parmi les scotistes sont : François de Mayron qui, par ses exagérations doctrinales marquées au coin de la plus excessive subtilité, a mérité le titre de Magister acutus abstractionum; Antonio Andrese, doctor dulcifluus; Jean Canonicus, Jean de la Rive, Jean de Bassoles, Walter Burleigh, doctor planus et perspiciius; Alexandre d'Alexandrie, Nicolas de Orbellis dont le commentaire des sentences — Commcntarius in IV libros sententiarum — fut adopté comme manuel classique dans les Ecoles Franciscaines au XVe siècle.
208. Les Thomistes. — La canonisation de saint Thomas et le retrait des condamnations portées sur quelques points de sa doctrine — condamnations qu'Occam lui-même taxait d'arbitraires — firent qu'aux XIVe et XVe siècles, le thomisme eut de nombreux et ardents disciples que l'on trouve en dehors de l'Ordre Dominicain, mais surtout parmi les Frères-Prêcheurs. Gérard de Bologne, prieur général de l'Ordre des Carmes, Jean Dumbleton d'Oxford, Raoul le Breton et Jean de Pouilly le sorbonniste. adhèrent aux doctrines thomistes. Parmi les Dominicains, citons Hervé de Nédellec, Jean de Xaples, Pierre de Palude. Durand d'Aurillac. Au XVe
siècle il y eut Capréolus, chez qui l'on remarque, à côté de rares mérites, certains vestiges de décadence, et Antonin de Florence. Ce qui, chez les Frères Prêcheurs, accrut le nombre des partisans du thomisme, fut le renouvellement successif de l'obligation imposée par les chapitres généraux aux différentes maisons d'étude de l'Ordre de suivre l'enseignement du Docteur Angélique.
209. Les Mystiques. — Aux XIVe et XVe siècles, il y eut une recrudescence de mysticisme causée probablement par les disputes entre occamistes et réalistes. Voyant les graves abus auxquels s'abandonnaient les philosophes, constatant combien peu sérieuses étaient parfois leurs théories, quelques esprits distingués en arrivèrent à se convaincre que tout cela était vanité, et se tournèrent complètement vers les choses divines. Certains d'entre eux dépassèrent la mesure. Ils allèrent jusqu'à identifier la nature divine avec la nature humaine, sous prétexte que l'âme doit tendre à l'union, la plus intime avec Dieu. On les a appelés les mystiques hétérodoxes, parmi lesquels il faut citer principalement Marguerite Porrette et Blommardine, dont les écrits, empreints de quiétisme et de panthéisme, furent condamnés. Ceux qui se tinrent dans de justes limites sont appelés mystiques orthodoxes. Ce furent Jean Tauler; le bienheureux Henri Suso, dominicain; Jean Gerson (1364-1429), chancelier de Paris, qui composa un grand nombre d'ouvrages où se retrouve le mysticisme de saint Bonaventure, et qui, malgré certaines tendances favorables à Oc-
cam, combattit fermement le formalisme scotiste ; Thomas à Kempis, l'auteur le plus probable de Y Imitation de Jésus-Christ; Denys le Chartreux, surnommé le Doctor extatitus, lequel, en philosophie, se rattache au thomisme.
210. Les dissidents. — Nous appelons ainsi les éclectiques de l'époque précédente. Tout en restant attachés à l'enseignement traditionnel, ils laissent s'infiltrer dans leurs doctrines des éléments hétérodoxes, voire des erreurs. Les principaux sont : Jean de Bacon, Maître Eckhart, dont les doctrines mystiques reflètent le quiétisme et le panthéisme ; Raymond de Sabunde qu'on appelle à tort le précurseur du rationalisme moderne. Ce philosophe enseignait une théosophie qui, contrairement au rationalisme moderne, prétendait démontrer d'une façon apodictique la vérité des dogmes révélés. Les rationalistes modernes n'admettent pas l'existence de ces dogmes révélés qui, pour Raymond de Sabunde, peuvent se démontrer intrinsèquement. Le plus célèbre des dissidents fut, sans conteste, Nicolas de Cuse.
NICOLAS DE CUSE (1401 1464)
211. Vie et œuvres de Nicolas de Cuse. — Nicolas Chrypffs naquit à Cuse, en 1401. Il étudia le droit à Padoue et s'adonna avec enthousiasme aux mathématiques. Après avoir été chargé de missions importantes, il fut créé cardinal par Nicolas V et mourut à Todi, en 1464. Ses principaux ouvrages de philosophie sont: De docta ignorantia, Apologia doetœ ignarantiœ, De conjecturis.
212. Caractères de la Philosophie de Nicolas de Cuse. — i° Bicarré : étrange dans ses théories, la philosophie de Nicolas de Cuse, n'a pas d'orientation précise, elle se meut dans les directions les plus diverses. 2° Composite : elle forme un assemblage disparate du passé, un alliage de théosophie, de quiétisme et de quasi-panthéisme. 30 A nti-aristotélicienne: c'est Nicolas de Cuse qui, le premier, lance le cri de guerre : " à bas la secte aristotélicienne ". Ce n'est pas tant à l'aristotélisme qu'il en veut, qu'aux dialecticiens qui critiquent ses opinions. 40 Précurseur de la Renaissance : sa philosophie contient en germe des principes qui causeront les bouleversements de la Renaissance.
213. Doctrines philosophiques de Nicolab de Cuse. — Son ouvrage capital De docta ignora utia se divise en trois parties qui traitent successivement de l'Infini (Dieu ) ; du fini (l'homme et l'univers), et des relations entre le fini et l'infini. Sans la lumière surnaturelle, l'esprit humain est semblable à l'aveugle-né; d'autre part, la raison, n'étant que l'épanouissement de la foi, peut arriver à la connaissance démonstrative des vérités révélées. Dans l'homme il y a une triple connaissance : l'une sensible (sensus), l'autre rationnelle (ratio), la troisième intuitive (intelle dus). Les deux premières ne peuvent être appelées vérité. Seule Vint elle ctus, soutenu par le secours surnaturel, nous élève à l'intuition de Yunité divine, Dieu, la vérité immuable. Et donc, de nos propres forces, nous ne pouvons pas connaître rnflni. Cette conscience de notre ignorance
est la véritable sagesse, c'est la docta ignorantia qui doit servir de base à la théologie négative, nouvelle théologie, destinée à remplacer la théologie positive dont les spéculations sont fausses. En Dieu les contradictions s'unissent. C'est la théorie de la coincidentia oppositorum. Cette coïncidence, d'après Nicolas de Cuse, est semblable à la ligne courbe qui se confond avec la ligne droite lorsqu'elle (ligne courbe) est diminuée à l'infini. Dieu, dit-il encore, est l'infiniment grand. Mais, comme il ne saurait être moindre qu'il est, il est à la fois l'infiniment petit (!). Pour lui, l'univers contient explicitement ce que Dieu renferme implicitement, ou, suivant son expression, les choses sont des théophanies divines. Nicolas de Cuse a-t-il été un panthéiste? On prétend, pour sauvegarder son orthodoxie, qu'il n'a pas déduit logiquement toutes les conséquences que contenaient les principes énoncés dans ses écrits.
214. Les Antiscolastiques. — Ce sont les philosophes qui prirent franchement position contre les grands docteurs de l'époque précédente. Il convient de nommer Jean de Jandun et Jean de Gand, dont les œuvres sont infectées d'averroïsme ; Thomas Bradwardine et Nicolas d'Autrecourt, regardé comme un des précurseurs du phénoménisme (théorie qui nie la réalité des substances), et qui prétendait qu'aucune vérité n'est certaine si elle n'est pas réductible au principe de contradiction, pour cette raison — d'après lui toujours — que le principe de contradiction est le seul principe évident par lui-même.
Troisième Période