Doctrines philosophiques de Comte
Comte est le père du Positivisme. Cette doctrine peut se résumer dans cette phrase de son fondateur : " Il n'y a qu'une maxime absolue, c'est qu'il n'y a rien d'absolu ". Le fait seul, le fait brut, qui tombe sous les sens, voilà le véritable objet de la science. Les causes, les essences, bref, l'absolu, l'incondi-
tionnel, tout ce qui est au delà de l'expérience sensible, est objet de foi et de croyance, une pure conception de l'esprit, une affaire de sentiment, indigne de la science. Comme le dit si bien un auteur, M.
Bersot, le positivisme est l'abstinence de métaphysique.
Le principal argument invoqué à l'appui de cette théorie, est la fameuse loi connue, en histoire de la philosophie, sous le nom de loi des trois états. Comte ne peut revendiquer la paternité de cette loi. Il l'a empruntée à Turgot. Dans ses' évolutions successives vers la véritable science, l'esprit humain passe par trois étapes, trois états, appelés chacun : état théologique, état métaphysique et état positif. Dans le premier état, les hommes rendent compte des faits, des événements, en recourant à des causes surnaturelles. C'est ainsi que l'on explique le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme qui, successivement, se sont rencontrés au berceau de tous les peuples. Plus tard, n'étant pas satisfaits des réponses données par les idoles, par les dieux, ou par Dieu, les hommes sont allés chercher dans les causes naturelles inhérentes aux faits, aux événements eux-mêmes, la solution des problèmes qui faisaient leur tourment. Ces causes naturelles sont les essences, la substance des choses : autant d'entités cachées et de qualités occultes qui échappent à la perception sensible. C'est l'état métaphysique. Enfin, ces entités cachées, ces qualités occultes, cet absolu, être suprasensible ou métaphysique, n'a pas donné entière satisfaction à l'esprit humain qui a faim et
soif de science. Et donc, les hommes ont demandé ailleurs la solution tant désirée. Cette fois, au lieu de tenter fortune dans le domaine de Tau delà, ils se sont dit : contentons-nous du fait seul, tel qu'il nous apparaît. Lui seul, apparence, phénomène, est de nature à nous satisfaire, il est capable d'être objet de science; bornons-nous à Tunique observation du fait et à la découverte de ses lois expérimentalement démontrées. Ce troisième état, le plus parfait, est l'état positif. L'étude des phénomènes, leurs rapports empiriques de concomitance et de séquence, leur comment sans s'occuper de leur pourquoi, voilà pour les positivistes, le rôle de la science. Dieu, l'âme, les questions de substances, de causes, etc., sont, à leurs yeux, objet de pures hypothèses. Ils ne se prononcent ni pour, ni contre. Ils s'en abstiennent. Les athées et les matérialistes, eux, ont une opinion bien arrêtée à l'égard de Yabsolu. Ils le nient. Ce sont des métaphysiciens à leur manière.
L'abstention, l'absence de métaphysique qui est le fond du positivisme nous dit pourquoi Comte, dans la classification des sciences, n'a laissé aucune place à la science de l'absolu. Cette classification, n'est évidemment pas à l'abri de la critique ; cependant, elle a quelque mérite. L'auteur classifie les sciences d'après leur complexité croissante et leur simplicité décroissante. A la base sont les mathématiques, puis viennent l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie — chacune de ces sciences forme un degré nécessaire à celle qui la suit.
Ainsi, la science de la société (sociologie) est impossible sans la science de la vie (biologie), celle-ci ne se conçoit pas sans la chimie, etc. La sociologie d'Auguste Comte qui, dans la classification, est au sommet, parce qu'elle est plus complexe, plus spécialiste et moins abstraite, se divise en deux parties : sociologie statique et sociologie dynamique. Dans l'une, il énonce les lois qui assurent le bon équilibre et la permanence de l'ordre social, dans l'autre, il donne les conditions essentielles à son progrès. Quant à la psychologie de Comte, elle se ramène à la physiologie et à la biologie. En morale, il est disciple de l'Ecole Ecossaise, et fait large le rôle du sentiment qu'il désigne du nom d'altruisme. La religion comtiste appelée religion de l'humanité, est un retour au paganisme. Il n'y a point de Dieu, il n'y a point dame, du moins immortelle ; l'être suprême, c'est l'humanité, qu'il nomme le Grand Etre. Cette religion a aussi sa trinité : le Grand Etre, c'est-à-dire l'Humanité, le Grand Fétiche, c'est-à-dire la Terre, source de tous les êtres, et le Grand milieu, c'est-à-dire l'Espace. C'est l'humanité qui représente la perfection suprême, c'est elle surtout que les hommes doivent adorer.
324. Appréciation. — L'influence de Comte, soit en France, soit en Angleterre, fut indéniable. Ses disciples, infidèles sur certains points de la doctrine, gardèrent les parties essentielles. Eux, comme le maître, continuèrent et continuent encore à prôner que la vraie science n'est que l'observation des phénomènes et que l'absolu, objet de la métaphysique, est inaccessible.
Avons-nous besoin d'ajouter que le positivisme contredit l'une des thèses les plus essentielles de la psychologie? En effet, à part la faculté sensible, chez l'homme, il y a la raison, faculté spirituelle, dont le rôle est de chercher la nature du substrat, du soutien des accidents qui répondent à nos perceptions visuelles, tactiles, etc, c'est-à-dire la substance, l'essence, les causes, etc. L'argument, cher à Comte, est la loi des trois états. Tout en admettant qu'à certaines époques l'esprit humain ait eu une tendance à expliquer les choses en recourant à des causes surnaturelles, à des entités cachées ou simplement à l'expérience, il est faux de croire que cette tendance soit une loi nécessaire de l'intelligence. Au surplus, ces trois états ne sont pas exclusifs, comme le prétend Comte. Car nous trouvons dans le même esprit les trois modes de penser: théologique, métapliysiquc et positif. Ainsi, saint Thomas, Leibniz et Pascal ont été de grands métaphysiciens, de sagaces observateurs et d'illustres croyants. Sans compter que le positivisme conduit au scepticisme et à l'anéantissement de toute science, par les limites qu'il impose à la raison et la défense qu'il lui fait de tenter la recherche des causes. Rechercher les causes d'un chose, n'est-ce pas faire de la science? Ajoutons que le système d'Auguste Comte équivaut au matérialiste et à l'athéisme. Comte ne veut pas se prononcer sur la nature de l'âme, ni sur celle de Dieu ; l'âme et Dieu, suivant lui, sont inaccessibles à la raison, humaine. Mais alors pourquoi définit-il l'âme : Y ensemble des jonc-
fions du cerveau et de la moelle épinière, et enseignet-il qu'on ne peut expliquer Y origine du monde ni par plusieurs dieux, ni par un seul ? Aussi bien, restreindre le rôle de la connaissance aux seuls faits sensibles, n'est-ce pas dégrader la nature humaine qui a tant faim et soif de l'au delà, de l'absolu, de l'infini ? Comte, lui-même, quoi qu'il écrive, est métaphysicien à sa manière. Il a ses théories générales des choses ; et son mode de connaître, d'après lui, purement expérimental, suppose qu'il y a des lois, de l'ordre dans la nature, que tout ce qui existe a sa raison suffisante. Autant de notions universelles, absolues, qui font voir toute la contradiction en laquelle est tombé le fondateur du positivisme.
325. Emile Littré (1801-1893) est le plus fidèle disciple de Comte ; dans ses ouvrages, Paroles de philosophie positive, A. Comte et la philosophie positive, il donna une forme plus explicite aux doctrines du maître, avec, cependant, une tendance plus prononcée au matérialisme. Les erreurs sociales et humanitaires d'Auguste Comte n'eurent aucune prise sur Emile Littré.
326. Hippolyte Taine (1828- 1893). — Le positivisme rencontra en Taine un précieux auxiliaire et un écrivain d'un rare talent. L'œuvre capitale du philosophe français est l'ouvrage intitulé: l'Intelligence. C'est là qu'il expose sa doctrine. Elle n'est, somme toute, que la théorie de Comte avec quelques modifications. Le fait sensible est seul objet de science. La sensation et l'idée sont identiques ; celleci est celle-là affaiblie. Dans l'interprétation de la
perception extérieure (connaissance sensible des choses hors de nous), Taine se prononce en faveur de l'hallucination vraie. Toute sensation tend à s'objectiver, c'est-à-dire à se poser comme extérieure; mais de sa nature elle n'est et ne peut être qu'intérieure. Et donc, toute sensation est hallucinatoire. Cependant, la sensation est classée parmi les hallucinations vraies, c'est-à-dire parmi celles qui sont d'accord avec elles-mêmes, avec les sensations antécédentes et concomitantes. La causalité, pour lui, n'est qu'un fait supérieur engendrant un ensemble de faits, par exemple : la pesanteur, fait général et supérieur, engendre la chute de tous les corps. La réfutation du positivisme en général s'applique à la doctrine de Taine.
Ce philosophe a prétendu que l'homme était la résultante fatale de trois facteurs appelés : la race, le milieu, le moment. On ne saurait nier, en effet, que ces forces ont une influence sur la formation du caractère propre à chaque individu : mais — il faut le dire — on ne peut nier aussi que la volonté collabore, pour une grande part, avec ces trois facteurs, au perfectionnement de l'homme ; si bien que, celui-ci, s'il se travaille, est capable de se faire en quelque sorte lui-même.
327. Charles Renouvier (18 15-1903) se distingue par la tendance appelée néo-criticiste de sa philosophie. Il reste fidèle à l'idée maîtresse du kantisme, à savoir, la primauté de la raison pratique sur la raison spéculative, mais il bannit de la philosophie les noumènes ou la chose en soi pour s'en tenir aux
phénomènes seulement; et, à la science que Kant présente comme absolument nécessaire, il donne un caractère de liberté. Le criticisme de M. Renouvier, parce que différent quelque peu de celui de Kant. s'appelle néo-criticisme ou criticisme phénoméniste. Selon lui, aucune vérité ne s'impose nécessairement à l'esprit ; et. à toute évidence, si forte soit-elle, on peut résister victorieusement ; le scepticisme et le dogmatisme s'équivalent. Et le problème de la certitude n'est qu'un acte de la volonté libre. " C'est à la liberté qu'il appartient de poser le fondement de la certitude, " écrit Renouvier. Par conséquent, le fondement de la science et de la morale, c'est le libre arbitre qui découle du devoir, et comme lui, est indémontrable, parce que tous deux s'imposent à notre croyance. Qu'il suffise de dire que le néo-criticisme, à part les contradictions inhérentes au kantisme, renferme un faux principe, savoir, l'identité entre le scepticisme et le dogmatisme. Et quant au phénoménisme de Renouvier, il se réfute de la même manière que celui de Hume.
victor cousin (1792 1867)
328. Vie et œuvres de Victor Cousin. — Victor Cousin vit le jour à Paris en 1792. Après de brillantes études au Lycée Charlemagne. il entra à l'Ecole normale en 181 1. Nommé suppléant à la chaire d'histoire de la philosophie, à la Sorbonne, en remplacement de Royer-Collard, par son éloquence et ses opinions nouvelles, il attira, durant cinq ans,
la foule à son cours. Et, au dire de Taine, on y allait comme on va à l'opéra. Des raisons politiques l'obligèrent de laisser renseignement. Cousin en profita pour publier certains de ses ouvrages et faire un premier voyage en Allemagne, où il se mit en relation avec Schelling et Hegel. Victor Cousin connut tous les honneurs ; et, tour à tour, il fut conseiller d'Etat, membre du conseil royal de l'Instruction publique, membre de l'Académie française et de l'Académie des sciences morales et politiques, directeur de l'Ecole normale, pair de France, ministre de l'Instruction publique dans le cabinet Thiers. Il mourut à Cannes, le 13 janvier 1867.
Outre plusieurs ouvrages littéraires sur le XVIIe siècle, Cousin a écrit: Introduction à l'histoire de la philosophie , Histoire générale de la philosophie, Cours d'histoire de la philosopJiie, Cours d'histoire de la philosophie moderne, Cours d'histoire de la philosophie morale au XVIIe siècle, f ragments philosophiques, des études sur Proclus, sur Abélard, Du Vrai, du Beau et du Bien, et une traduction des œuvres de Platon.
329. Caractères de la Philosophie de Cousin. — 1° Manque d'originalité: Cousin n'a rien inventé, pas même son éclectisme qu'il a emprunté à Proclus, philosophe d'Alexandrie. 2° Eclectique : choisir ce qu'il y a de meilleur dans tous les systèmes, tel a été le but de Cousin. 30 Panthéiste: la philosophie de Cousin vulgarisa en France, un certain temps du moins, les idées de Schelling et d'Hegel. 40 Spiritualiste, surtout dans la dernière période. Laissant
peu à peu le panthéisme allemand, Cousin se rangea du côté des grands spiritualistes, tels que Platon, saint Augustin et Descartes.