‹ Histoire de la PhilosophieChapitre 89 sur 126 · Doctrines philosophiques de Cousin. — Au · texte numérisé non relu

Doctrines philosophiques de Cousin. — Au

dire de M. Fouillée, Cousin " finit par favoriser surtout l'histoire de la philosophie aux dépens de la philosophie même ". Et ceci s'explique, parce que Victor Cousin fit toujours grand cas de ce qui avait été enseigné dans les époques précédentes. Avec la psychologie, l'histoire de la philosophie était, pour lui, le fondement des études philosophiques. Aussi bien, sa philosophie eut-elle un caractère essentiellement éclectique. En effet, comme l'écrit Jouffroy, " publier des systèmes, et des systèmes tirer la philosophie, tel est en deux mots le plan de V. Cousin Au reste, l'éclectisme de Cousin n'est pas un syncrétisme fait d'un ensemble de systèmes unis sans plan, sans ordre, mais plutôt une méthode historique destinée à recueillir les vérités éparses dans les diverses systèmes, à les unir ensemble, et par cette union, à fortifier, à perfectionner l'ouvrage fait par les devanciers. Selon lui,, tout a été dit en philosophie, et, dans cette philosophie toute faite, il s'agit de choisir ce qui est vrai. Cette vérité qu'il faut choisir a passé par quatre stades différents et successifs, lesquels marquent les divers systèmes qui se disputent l'empire de la philosophie: sensualisme, idéalisme, scepticisme et mysticisme. L'esprit humain commence d'abord par les données des sens (sensualisme) ; peu satisfait, il va demander lumière à la raison, faculté intellectuelle, en excluant les

sens (idéalisme) ; déconcerté de voir que la raison est incapable de lui donner la solution des problèmes qui le tourmentent, il croit que la vérité est une chimère (scepticisme) ; mais bientôt il s'aperçoit que le doute n'est pas son état normal. Alors que faire ? Les sens et la raison, moyens naturels de lui procurer la certitude, sont déclarés impuissants. Il se tourne du côté du surnaturel et il est convaincu que Dieu, source de toute vérité (mysticisme), lui accordera enfin ce qu'il demande.

De l'étude des systèmes, Cousin essaya de dégager une philosophie personnelle, dont le but a été de trouver un moyen terme entre la philosophie écossaise et la philosophie allemande : celle-ci fondant une métaphysique a priori sur la notion d'absolu, celle-là, avec Hume surtout, niant toute métaphysique. Il crut que le juste milieu était de fonder une métaphysique sur la psychologie.

Cousin semble avoir adhéré au panthéisme. Dans ses Fragments de philosophie contemporaine, il dit que " le Dieu de la conscience est un Dieu infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité ". Cependant, à côté de ces passages qui expriment le panthéisme, il y en a d'autres tout opposés à cette doctrine. Ainsi dans son ouvrage Du Vrai, du Beau, et du Bien il écrit : " Dire que le monde est Dieu, c'est n'admettre que le monde, et c'est nier Dieu. " Sa théorie de la création du monde offre les mêmes contrastes, ou mieux, les mêmes oppositions. Il prétend que Dieu a tiré le monde " non pas du néant qui n'est pas,

mais de lui qui est le principe de l'existence et se prononce pour la nécessité de la création. Et, un peu plus loin, il concède que cette expression " nécessité de la création est " assez peu révérencieuse envers Dieu, dont elle a l'air de compromettre la liberté

Pour échapper au subjectivisme de Kant, il inventa la fameuse théorie de la raison impersonnelle. La raison, pour Cousin, est la vérité faisant apparition dans chaque homme. Or, on ne dit pas ma vérité. Si la raison était individuelle, alors elle changerait, elle serait libre comme la volonté, variable et relative comme la sensibilité. Ce serait l'individu qui jugerait et ce serait l'anarchie dans le monde de la pensée. Cette raison impersonnelle, c'est la raison spontanée, appelée aperception pure par Cousin, ou une espèce d'inspiration qui ne se met pas en question et qui précède Y acte ré fie .vif ou la raison à l'état rêflexif. Or, d'après Cousin, c'est la réflexion qui est la cause du subjectivisme dans la connaissance. Cette théorie équivaut à la doctrine averroïste de l'unité de l'intellect.

Après avoir cherché la part du vrai dans tous les systèmes de morale, Cousin réfute le sensualisme et place le principe de la morale en Dieu et dans les rapports nécessaires qui nous unissent à lui. En proclamant la valeur absolue des notions morales, et la liberté humaine, il condamne le fatalisme qu'il avait jadis professé. Il regarde la dignité personnelle comme la règle de nos devoirs et il prêche la nécessité de l'alliance entre la religion et la philosophie.

331. Appréciation. — Il est peu d'hommes, au XIXe siècle, qui, eu France, eurent plus de célébrité et plus d'influence que Victor Cousin. Par ses écrits et son enseignement il fit école durant plus d'un quart de siècle. Non pas certes que Cousin eut des aperçus bien profonds sur les questions débattues ; au contraire, s'il faut s'en rapporter au jugement de M. Fouillée, il était " dépourvu du génie de l'invention philosophique ", mais il possédait, comme professeur, un rare talent d'exposition. Aussi bien, son activité était remarquable ; et, sous son impulsion, furent publiés plusieurs travaux destinés à jeter de la lumière sur certains points de l'histoire de la philosophie.

Malgré toute son influence, et en dépit de toute sa célébrité, Cousin n'est pas, il s'en faut, exempt de reproches. Et pour commencer par son éclectisme, disons qu'il est pour le moins arbitraire. Sur quoi Cousin se base-t-il pour prétendre que la philosophie est toute faite? N'est-ce pas par là condamner tout progrès dans cette science? Quant aux quatre systèmes, où il prétend ramener toutes les opinions philosophiques à travers les siècles, il n'est nullement prouvé que ces systèmes aient toujours subi la marche indiquée. L'histoire de la pensée ne démontre-t-elle pas, au contraire, que beaucoup d'auteurs sont à la fois sceptiques et sensualistes, matérialistes sur un point et spiritualistes sur d'autres? La théorie de la raison impersonnelle a le grave défaut d'identifier la faculté avec son objet; car, pour Cousin, la vérité (objet) se confond avec

la raison (faculté). On sait bien que la vérité est en dehors de l'homme, est impersonnelle, tandis que la faculté qui la perçoit est relative à l'homme, est

personnelle.

Cousin se vante d'être spiritualiste ; mais son spiritualisme, pour avoir réagi contre le matérialisme, n'alla jamais jusqu'au surnaturel; et, tout en respectant la foi catholique, Cousin demeura rationaliste. On eût souhaité chez lui moins de littérature et plus de doctrine.

332. Théodore Jouffroy (1796- 1842) le plus célèbre disciple de Cousin, dans sa courte existence, n'eut pas le temps de résoudre les nombreux problèmes de philosophie qu'il avait posés. L'état de doute dans lequel il vécut, tortura son âme de toute manière et ne put lui procurer ce calme si nécessaire aux études de philosophie. Dans ses Mélanges philosophiques, dans son Cours d'esthétique et son Cours de droit naturel, il se montre fidèle à la philosophie écossaise, en laissant de côté la métaphysique et en ne s'occupant que de la psychologie. Son œuvre capitale a été d'établir la distinction entre la psychologie et la physiologie, confondues par Broussais et Cabanis. A la morale et à l'esthétique il appliqua la méthode psychologique. Il enseigne que la destinée humaine n'est pas toute entière en cette vie; celle-ci, cependant, se compose de fins particulières dont la collection constitue la fin dernière ou totale. Et la morale consiste à atteindre ces fins particulières.

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