‹ Histoire de la PhilosophieChapitre 95 sur 126 · Caractères de la Philosophie de Spencer · texte numérisé non relu

Caractères de la Philosophie de Spencer

i° Phénoméniste : seuls les phénomènes sont connaissables. " 2° Agnostique: c'est une conséquence du phénoménisme. L'absolu, l'ait delà, bien qu'il existe, nous est inconnu. C'est la philosophie de YIncon-

naissable. 30 Bvolutionniste : elle explique tout par l'évolution, dont le grand principe dans Tordre, soit cosmologique, soit psychologique et sociologique, est la permanence de la force. 40 Associationniste : à ce point de vue, la philosophie spencérienne ressemble à celle de Stuart Mill. Cependant, Yassociationnisme, chez Spencer, a un caractère naturaliste et physiologique; tandis que, chez Stuart Mill, c'est la tendance psychologique qui prédomine. 50 Synthétique: elle ramène à quelques principes fondamentaux toute science et toute philosophie. 6° Sociologique: elle fait grande la part des faits sociaux.

Toute la philosophie de Spencer peut se résumer en trois mots; Agnosticisme, Bvolutionnisme et Héréditarisme. Nous allons dire brièvement en quoi consiste la doctrine agnostique, êvolutionniste et héréditariste du philosophe anglais.

348. Agnosticisme de Spencer. — h' agnosticisme de Spencer , ou la Théorie de l'Inconnaissable, tient le milieu entre le positivisme réaliste d'Auguste Comte et le positivisme subjectiviste de Stuart Mill et de Taine. Comme Mill, Spencer confine l'esprit humain au monde des états de conscience et des impressions subjectives. Mais au delà de ces états de conscience, existe-t-il quelque chose ? Nous l'ignorons, répond Stuart Mill. Taine, de son côté, nie positivement qu'il y ait une réalité au delà des faits de conscience. Spencer affirme l'existence de cette réalité qu'il appelle Absolu; nous en sommes certains, mais nous ne pouvons savoir qui il est. La suprême sagesse consiste à connaître l'énigme et à

ne pas s'épuiser en vains efforts pour la résoudre. "Dans son essence interne, rien ne peut être connu", dit-il.

A la connaissance du Réel, de Y Absolu, il substitue la croyance, le sentiment que nous en avons. Ce sentiment, cette croyance se trouvent comme impliqués dans chacun de nos états de conscience, et sont, par rapport à eux, comme le permanent visà-vis du transitoire.

Spencer évite donc à la fois et le réalisme de Comte pour qui le fait sensible seul existe, et le subjectivisme de Mill qui n'admet que les faits internes ou impressions subjectives. Il part de ce principe: l'erreur contient toujours une âme de vérité. Au fond de tous les systèmes les plus opposés, les plus divers qui, tour à tour, ont tenté de donner le pourquoi des choses, il y a la croyance à l'absolu : conviction indéracinable du genre humain, également affirmée par les savants et les théologiens. Et l'absolu ne peut pas être pensé ou connu, mais il est senti, il est cru. Connaître une chose, c'est l'expliquer, l'interpréter, c'est la conditionner. Or. l'absolu, en lui-même, c'est Y inconditionné, il n'entre donc dans aucune des catégories de l'esprit ; bref, l'absolu est inconnaissable.

349. Evolutionnisme de Spencer. — L'idée d'évolution n'est pas nouvelle, et on ne peut, justement, en attribuer toute la paternité à Spencer. Bien avant le philosophe anglais, cette théorie qui eut toujours le don de séduire, fut connue, voire adoptée par une partie du monde savant. Le rôle de Spencer est

d'avoir fait de l'évolution la loi de toute chose. Aussi bien, pourrions-nous définir l'évolutionnisme spencerien : une théorie qui proclame que tout être évolue sans cesse vers le mieux en partant de l'homogène, pour aller à l'hétérogène, du simple au complexe, suivant une loi rythmique nécessaire. Ainsi donc, la matière, la vie, la pensée, l'individu, la société, tout évolue.

Au commencement, masse cahotique, confuse, tout homogène, l'univers, sous l'action d'une force permanente et persistante, s'est divisé en plusieurs parties, s'est différencié, est devenu hétérogène. Ces parties, appelées nébuleuses, en se dissolvant, ont produit les astres, au nombre desquels est la terre. Celle-ci, d'abord en ignition, s'est refroidie, et, en se refroidissant, a formé les différentes couches terrestres, les minéraux, les continents, etc. Toujours sous l'influence d'une force inconnue, les minéraux se modifièrent ; de leurs modifications sortirent des phénomènes plus complexes, entre autres, la vie. Celle-ci, au commencement, apparaît sous la forme simple et rudimentaire du protoplasme, lequel, bientôt, devient végétal et animal. L'animal, toujours sous l'influence d'une force cachée, passe à un état plus complexe qui est Yhomme dont Yactivité toute entière, individuelle et sociale, est soumise à la grande loi de l'évolution. La société elle-même, selon les différentes phases qu'elle traverse, subit cette loi. On y constate d'abord l'activité initiale, qui manifeste l'homogénéité de l'ensemble. Primitivement, en effet, les membres de la société avaient

les mêmes fonctions. Ensuite, vient l'activité scientifique et artistique qui nous renseigne sur l'évolution accomplie ; il y a eu passage de Yhomogène à l'hétérogène, les fonctions, les mêmes d'abord, se sont ensuite diversifiées. Avec l'activité morale apparaît un troisième stade de l'évolution. Egoïste dans le commencement, l'homme, plus tard, vivant en société, devient altruiste, sachant bien qu'en travaillant au bonheur de ses semblables, il contribue puissamment au sien propre.

350. Héréditarisme de Spencer. — Cette théorie de Spencer est une manière de rendre compte de Yassociationnisme de Stuart Mill. Pour celui-ci, en effet, toutes nos connaissances s'expliquent par la loi de l'association des idées. Ainsi, les principes rationnels, comme le principe de causalité, expriment la nécessité psychologique, qui s'impose à notre esprit, de nous représenter les phénomènes dans l'ordre où ils nous ont apparu ; par exemple : a serait la cause de b, parce que b nous apparaît toujours précédé de a. Ces principes, suivant Stuart Mill, sont l'effet d'une habitude d'associer ensemble deux phénomènes, ils résument nos expériences personnelles, individuelles, passées. Spencer, au lieu de faire appel à l'expérience individuelle, a recours à l'expérience de toute l'espèce; et, suivant lui, ces principes innés dans l'individu actuel, ne sont que des associations progressivement formées dans l'âme de nos ancêtres et transmises, comme un capital, par voie d'hérédité: d'où, Yhéréditarismc. En sorte que les principes de raison sont des habitudes de race

résultant, comme s'exprime Spencer lui-même, " de l'observation ancestrale condensée, accumulée et transmise par la génération ". L'homme actuel doit donc beaucoup, même aux plus humbles de ses ancêtres. En lui se résume une expérience immense, remontant jusqu'aux races animales les plus éloignées dont l'espèce humaine n'est que l'évolution dernière.

Quant à la morale, Spencer la confond avec la sociologie. Et, comme tout le reste de ses doctrines, elle est évolutionniste. " L'acte bon, dit-il, est l'acte utile à l'évolution de la vie, soit chez nous, soit chez les autres. " Grâce à l'association des idées, l'homme, d'égoïste qu'il était, devient altruiste et développe cet instinct de sociabilité qui le porte à vivre en compagnie de ses semblables et à sympathiser avec eux. L'évolution de cet instinct variable, constitue toute la moralité.

Pour Spencer les sciences sont: i° Abstraites: logique, mathématiques. 2° Abstraites-concrètes : mécanique, physique, chimie. 30 Concrètes: astronomie, géologie, biologie, psychologie et sociologie. Les sciences abstraites ont pour objet les rapports, sans s'occuper des phénomènes et des êtres; les sciences abstraites-concrètes étudient les phénomènes eux-mêmes, en laissant de côté les êtres où ces phénomènes se produisent ; les sciences concrètes s'occupent des êtres eux-mêmes.

351. Appréciation. — Herbert Spencer est certainement un de plus forts esprits dont s'honore l'Angleterre. Toute sa philosophie forme une vaste

et puissante synthèse qui en a séduit un grand nombre.

Cependant, il faut bien l'avouer, le système de Spencer pèche par plusieurs endroits, et un peu d'attention suffira pour voir combien les théories brillantes de l'éminent philosophe anglais sont erronées et dangereuses.

Pour procéder avec ordre, disons toute de suite que son Agnoticisme est le positivisme d'Auguste Comte — matérialisme en moins. Le philosophe français enseigne que la science a pour objet, uniquement, les phénomènes. Spencer, de son côté, déclare que Y Absolu existe, mais qu'il est inconnaissable. C'est pratiquement la même affirmation. Spencer lui-même le reconnaît. Il dit que " l'agnosticisme de Comte est négatif tandis que le sien est positif ". Pour parler comme Littré, la doctrine spencérienne est la " cousine germaine " du positivisme de Comte l. Spencer est bel et bien positiviste. Comme le philosophe français, il affirme " que nos connaissances sont toutes relatives ; que l'on doit repousser toute explication transcendante des phénomènes sensibles. . . que le divin et l'absolu sont hors de la portée de la science et de ses méthodes, et qu'ils constituent un monde inaccessible à la raison humaine. . . que la croyance à l'immortalité est une marque et un effet de l'ignorance primitive 2 Par conséquent, tous les arguments apportés contre le

Page 1