Gonzalez, Hist. de la Philosophie, t. IV, pp
positivisme d'Auguste Comte valent contre l'agnosticisme de Spencer.
Au reste, l'agnosticisme ramène la science à un pur fidéisme condamné par la saine philosophie. Sa formule est celle-ci : Il faut croire à l'absolu; mais on ne peut le connaître. Cette croyance aveugle est indigne d'un être capable de réflexion et fait pour connaître le pourquoi des choses. En supposant que cette croyance soit éclairée, l'intelligence doit lui trouver un fondement rationnel qui la justifie, une cause qui l'explique, et conséquemment, ce n'est pas la croyance qui est l'objet de la philosophie, mais bien, son pourquoi. Dans le système agnostique, Dieu est inconnaissable ; nous ne l'atteignons que par le sentiment. C'est précisément l'erreur capitale du modernisme, qui s'applique aux divers domaines de la science religieuse 1.
Pour ce qui est de l'évolutionnisme de Spencer, contentons-nous de dire que c'est une théorie non vérifiée. Rien ne nous démontre que l'évolution est le principe de toutes choses. Et, supposé même — ce que nous nions — que l'évolution fut vraie, elle ne peut remplacer la création; car, toujours on peut se demander : d'où vient cette masse cahotique qui passe de l'homogène à l'hétérogène. Mille fois déjà, surtout depuis les décisives expériences de Pasteur, il a été démontré que l'évolution ne peut rendre compte de la vie, que les phénomènes vitaux sont irréductibles aux forces physico-chimiques. A plus
i. Cf. L'Encyclique Pascendi Dominici gregis.
forte raison, les phénomènes intellectuels et volontaires dépassent tout à fait Jes forces de la nature. Par conséquent, l'évolution ne peut expliquer l'âme humaine. L'évolution n'est pas plus admissible comme explication du fait social. Il est désormais prouvé que l'homme primitif ne nous était inférieur ni en intelligence, ni en instincts sociaux et altruistes. Quant au sauvage actuel, il n'est pas un primitif, mais un dégénéré.
L'héréditarisme de Spencer est aussi une hypothèse scientifiquement invérifiable. Il y a absence complète de preuves permettant d'affirmer que les principes de raison ont été transmis de la façon voulue par Spencer. On ne nie pas, certes, que l'hérédité puisse transmettre quelques habitudes acquises. Elle ne peut expliquer cependant l'apparition d'une faculté nouvelle. Tout au plus, son pouvoir se limite à la modification accidentelle d'un organe ou d'une faculté déjà existante. Et d'ailleurs, dans l'hypothèse, seules les facultés sensibles seraient transmissibles, parce qu'elles seules sont subjectivement soumises à l'organisme dans leur exercice. Les facultés intellectuelles, ainsi que l'âme rationnelle, échappent tout à fait à son contrôle. Et pourtant, les principes de raison transmis par voie d'hérédité, sont des notions qui ont l'âme raisonnable et ses facultés pour sujet. Aussi bien, l'héréditarisme n'est, en réalité, que l'associationnisme modifié de Stuart Mill, en ce sens que pour expliquer l'universalité et la nécessité des principes, Spencer fait appel à l'expérience non de l'individu seul, mais
à celle plus prolongée de l'humanité toute entière. Le temps n'y fait rien. Par lui-même, il est incapable de créer quoi que ce soit. Il est simplement une condition à la production des choses. Jamais donc, on ne pourra lui atribuer Y apparition d'une faculté nouvelle.
La morale spencérienne est également évolutionniste. Elle part de ce principe, qu'il n'y a pas une différence essentielle entre l'homme et l'animal, mais une différence de degrés seulement. Ce qui ne peut pas être admis. L'évolution est nécessaire, toutes nos actions n'en sont que la réalisation fatale. Alors, nous ne sommes pas libres de la suivre ou de ne la suivre pas. Et, dans ce cas, que devient la liberté humaine?
Enfin, dans sa classification des sciences, Spencer a eu le grand tort de ne pas donner une place spéciale à la morale qu'il confond avec la sociologie, et de ne faire aucune mention de la métaphysique. Cette dernière science, il la méconnaît. Elle a pour objet Y Absolu, et, selon Spencer, Y Absolu, c'est Y Inconnaissable, c'est Y Enigme que l'on ne peut résoudre, mais à laquelle on doit croire.
Herbert Spencer a exercé une influence considérable sur ses contemporains. Néfaste fut son enseignement philosophique. Et comme preuve, qu'il suffise de dire qu'il est, avec Kant, le père du modernisme : triste erreur qui en a fait sombrer un si grand nombre.
352. Quelques autres. — Citons ici les noms de ceux qui, tour à tour, ont fait des applications
diverses, soit de Yassociationnisme, soit du darwinisme, soit de Y évolutionnisme : George Lewes (1817-1878), disciple et continuateur de Stuart Mill. Malthus (1766-1834) qui, dans son Essai sur le principe de la population, enseigne que lorsque rien ne vient arrêter son développement, la population s'accroît suivant une progression géométrique (i, 2, 4, 8, 16, 32, 64, etc.), tandis que les moyens de subsistance ne peuvent augmenter que suivant une progression arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, 6, etc.). Une sérieuse étude de la question a amené les plus éminents sociologues à conclure que la théorie malthusienne était contraire aux faits. R. Wallace, un des plus ardents défenseurs de la sélection naturelle, lequel, cependant, ne croit pas que la sélection naturelle puisse, à elle seule, expliquer le développement de la race humaine1. W. R. Clifïord (1845-1879), John Tyndall (1820- 1893), Georges J. Romanes (1848- 1894) et Thomas Huxley (1825- 1895) sont les plus distingués représentants du darwinisme. Le Dr Martineau (1805-1900) est considéré comme un des plus forts adversaires de l'utilitarisme anglais. St-Georges Mivart (1827-1900), évolutionniste théiste, a essayé de concilier l'hypothèse évolutionniste avec les doctrines essentielles de la philosophie scolastique. L'idéalisme allemand eut, parmi les anglais, de fidèles représentants dans Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) et Thomas Carlyle (1795-1881). A la même époque, les théo-
1. Cf. Revue de Philosophie, sept.-oct. 1911, p. 238 et suiv.
ries d'Hegel furent introduites en Angleterre par J. H. Stirling (né en 1820), John Caird (1820- 1898), Edward Caird (né en 1835) et Thomas Hill Green (1836- 1882).