Karl Vogt (1817-1895), Jakob Moleschott
(1822-1893), Ludwig Biichner sont les principaux représentants du matérialisme. Le premier expose ses idées dans un ouvrage intitulé: Circulation de sa vie; le second est l'auteur de Force et matière; le troisième écrivit les Leçons sur l'homme.
358. Haeckel représente le darwinisme radical. Il est surnommé avec raison le chef de la gauche darwiniste : il en est le plus savant et le plus logique interprète. Ses principaux ouvrages sont: Morphologie générale, Histoire naturelle de la création, et Anthropogénie. Il est le fondateur du monisme.
Entre le règne végétal et le règne animal, Haeckel admet l'existence probable d'un règne intermédiaire qu'il appelle le règne des protistes. Ces trois règnes ont pour origine commune la monèrc primordiale, petite masse de matière albumineuse qui est le résultat spontané de certaines combinaisons chimiques. La condensation de la monère primordiale donne naissance à une autre masse plus petite appelée nucleus, dont la croissance et la multiplication par segmentation produisent les formes rudimentaires et primitives des plantes et des animaux. En vertu de la sélection naturelle, ces formes, à leur tour, constituent les espèces, les genres, les familles qui sont les deux règnes existant après une série infinie d'années et de siècles. Pour lui donc, " l'histoire du monde n'est qu'un processus physico-chimique, et. . . l'âme est la somme des phénomènes moléculaires ". Il ajoute que " les propriétés physiques et chimiques, infiniment variées et complexes des corps albuminoïdes, sont les causes essentielles des phénomènes organiques et vitaux ".
Selon Haeckel, l'échelle généalogique de l'homme comprend vingt-deux degrés. Le premier est la monère primordiale sans nucleus, le vingt et unième représente l'homme singe. Il appelle l'évolution une nouvelle période d'une haute culture intellectuelle.
Ce qui domine dans le matérialisme de Hseckel, c'est la note antichrétienne. En effet, suivant le philosophe allemand, malgré son insuffisance, l'immense mérite du darwinisme, consiste en ce qu'il permet d'exclure toute intervention de Dieu.
359. Quelques autres. — Sous cette rubrique, mentionnons les philosophes qui développèrent surtout le côté anti-chrétien cle la pensée d'Hegel : Strauss (1808-1874), auteur d'une Vie de Jésus, Bruno Bauer( 1809- 1882) et Feuerback( 1804- 1872 ).
SCHOPENH AUER ( I 788 1860)
360. Vie et œuvres de Schopenhauer. — Schopenhauer naquit à Dantzig, de parents très riches. Après quelques voyages en France et en Angleterre, pour les affaires de son père, qui était banquier, il prit la résolution de se consacrer uniquement à l'étude des sciences naturelles et de la philosophie. Successivement élève aux universités de Gcettingue et de Berlin, il passa à Iéna où il obtint son diplôme de docteur. Quelque temps professeur, il n'eut pas de grands succès. Retiré à Francfort, il y élabora, en attendant la renommée, son système de pessimisme, dans lequel on retrouve des traces de la philosophie boudhique qui. autrefois, avait eu le don de le charmer. Il mourut en 1860. Ses principaux ouvrages sont: La quadruple racine du principe de raison suffisante, Le monde comme volonté et comme représentation, La volonté dans la nature et Les deux problèmes fondamentaux de l'Ethique.
361. Caractères de la Philosophie de Schopenhauer. — i° Manque d'originalité : cette philosophie fait de larges emprunts aux théories boudhiques surtout. 2° Panthéiste, au fond, comme la doctrine
d'Hegel et de Schelling. S'il y a une distinction entre eux et Schopenhauer, elle n'est que nominale. Pour Hegel et Schelling c'est Vidée et V Absolu qui s'extériorisent ; pour Schopenhauer, c'est la / 'olonté qui s objective. 30 Matérialiste : dans la philosophie de Schopenhauer, l'esprit et l'âme, comme substances immatérielles, sont des mots vides de sens. 40 Pessimiste : elle enseigne qu'en s' objectivant, la volonté produit une illusion qui est le monde, " le plus mauvais des mondes possibles
362. Philosophie de Schopenhauer. — Selon le philosophe allemand, toute la philosophie se réduit à la cosmologie. Elle consiste à connaître l'essence intime du monde en s 'élevant des phénomènes et des apparences à l'essence et à la chose en soi. D'où vient le monde, où il va, pourquoi il est, voilà autant de questions que nous ne pouvons résoudre. Ce qu'est le monde en lui-même, voilà l'objet propre et véritable de la philosophie. Et donc,' le philosophe doit toujours rester sur le terrain de la cosmologie, sans jamais entrer sur celui de la théologie. La méthode philosophique est l'expérience extérieure et interne.
Tout ce que le monde contient : individus de différentes natures, êtres multiples et complexes, êtres matériels et spirituels, voire l'intelligence, bref, tout ce qui existe, est l'effet, l'évolution, le produit d'une force, d'une essence unique, impersonnelle, inconsciente appelée Volonté. Cette Volonté n'est autre que Vidée d'Hegel, V Absolu de Schelling, la chose en soi ou le noumene de Kant.
Elle devient consciente dans l'homme et par l'homme. Pour parler plus brièvement, le monde n'est que Y objectivation, d'une force unique, identique en toutes choses, nommée la Volonté.
Force aveugle et inconsciente en elle-même, la Volonté, dans l'homme, devient un effort conscient, énergique, permanent, non seulement pour exister et pour vivre, mais aussi, pour accroître et perfectionner l'existence et la vie. Et cet effort de perfection se révèle d'autant mieux dans l'homme, que celui-ci éprouve plus de nécessités difficiles à satisfaire, à cause des nombreux obstacles qui se présentent. La non-satisfaction de la nécessité ou du désir produit la douleur. Et, comme la vie de l'homme se résume dans la volition et le désir, il s'ensuit qu'elle est une série continuelle et inévitable de souffrances et de douleurs, qui ne disparaîtront qu'avec la mort. " La vie, dit Schopenhauer, n'est qu'une lutte pour l'existence avec la certitude d'être vaincu. Vouloir sans motif, toujours souffrir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi pendant des siècles, jusqu'à ce que la croûte de notre planète s'écaille en morceaux, voilà la vie. " C'est la théorie du Pessimisme. Dans ce système, la suprême sagesse consiste à comprendre que la réalité est une illusion, un ensemble de phénomènes et d'apparences ; que la destinée à laquelle doit tendre l'homme, est la destruction, l'anéantissement de la volonté, de la vie elle-même, â.'c Y être, non par le suicide, mais par une espèce de désintéressement, d'assoupissement de h vie. C'est le nirvana boudhique. Et comme moyens les plus propres à diminuer et à tuer les forces de la
vie et de la volonté, à produire cette extinction nirvânique, Schopenhauer conseille aux jeunes la résignation passive, l'inaction, etc.
Quant à la morale, elle se ramène à la pitié. Compatir aux souffrances dont nous sommes témoins, tel est tout notre devoir à l'égard du prochain. La vertu, la sainteté, la perfection morale, consiste dans les efforts que l'on fait pour arriver au quiétisme complet, à la suppression totale du mouvement et à l'extinction nirvânique de l'activité et de la vie.
363. Appréciation. — Il est facile de reconnaître que Schopenhauer a subi, et beaucoup, l'influence de Kant. Pour s'en convaincre, qu'il suffise de dire que la Volonté de Schopenhauer est la chose en soi, le 110 mu eue du philosophe de Kœnigsberg. Pour lui, comme pour Kant, le monde n'existe que tel qu'il le pense, qu'il se le représente.
Avec le subjectivisme kantien, on trouve, dans la philosophie de Schopenhauer, et du panthéisme, et du positivisme, et du matérialisme. Le monde, dans son système, n'est que l'évolution de cet être unique qu'il appelle la Volonté. A ce point de vue, il se rapproche des grands panthéistes qui ont nom Hegel, Schelling. D'après lui, nous ignorons les causes et les fins des choses ; seul, le problème cosmologique doit nous occuper. N'est-ce pas là du positivisme? Et l'accusation de matérialisme portée contre Schopenhauer se justifie par cette assertion du philosophe : " Dans le fond, l'animal est la même chose que nous ". L'auteur de ces paroles n'admet, entre l'homme et la brute, qu'une distinction de degrés.
Ce qu'il y a d'original chez lui, c'est d'avoir voulu construire l'édifice de la métaphysique sur la seule expérience. Quant à son pessimisme, disons seulement que c'est une doctrine décevante, dont le terme logique est le suicide. C'est une des nombreuses manifestations de cette philosophie orientale appelée Boudhisme, qui eut une influence si délétère sur la pensée contemporaine.
364. Edouard de Hartmann (1842- 1896) est le plus illustre disciple de Schopenhauer. Sa doctrine est appelée Philosophie de l'Inconscient. C'est le titre de son principal ouvrage. Il considère le monde à un double point de vue : comme essence et comme existence. Le principe du monde comme essence, c'est Vidée. Le principe du monde comme existence, c'est la V olonté. Ces deux principes sont les deux attributs opposés d'un être antérieur, fondamental, commun, appelé Inconscient. La lutte de ces deux principes, bon (l'idée) et mauvais (la volonté), constitue toute l'histoire du monde. C'est le principe mauvais qui l'a emporté; de sorte que le monde est une duperie, un mensonge, une illusion. L'Inconscient de de Hartmann, appelé encore Absolu, être Un, Tout, n'est pas lui-même la cause immédiate et effective des choses, mais le sujet commun, le substractum de Vidée et de la Volonté: principes actifs et opposés de ce que existe. V Absolu ou V Inconscient se développe par Vidée et la Volonté qui sont ses deux fonctions primordiales, et en se développant, il produit l'univers. L'Inconscient est la substance même de l'univers, la somme de ses actions
constitue l'homme ou le moi, et le monde en général. Il n'y a d'autre âme humaine que l'Inconscient qui joue le rôle d'âme unique et universelle pour tous les individus.
Tandis que Schopenhauer place le repos, la félicité, dans l'anéantissement de la volonté individuelle, de Hartmann, son disciple, enseigne que le bonheur est dans l'extinction de la volonté universelle, la cessation de la volonté absolue et cosmique. Cette cessation est le dernier acte de l'Inconscient. Et, au lieu d'arriver logiquement au suicide, comme Schopenhauer, de Hartmann proclame que c'est une nécessité et un devoir pour l'homme de vivre et d'agir en harmonie avec la vie et les actions de l'Inconscient.
La morale et la religion de de Hartmann sont conformes aux idées panthéistes et pessimistes qui font la base de toute sa métaphysique. L'immortalité personnelle de l'âme est une chimère du mysticisme, l'éthique pessimiste du boudhisme est supérieure à la morale chrétienne : c'est ce à quoi se réduit toute la théologie de de Hartmann.
Sa philosophie, elle est un panthéisme idéaliste, entremêlé de boudhisme et de dualisme manichéen. On y retrouve aussi le pessimisme de Schopenhauer avec quelques variantes. Et c'est pourquoi, pour éviter toute répétition, nous dirons seulement que la philosophie de de Hartmann peut être réfutée de la même manière que les doctrines panthéistes et pessimistes de ses devanciers.
365. Friedrich Nietzsche (1844-1900), penseur à l'imagination puissante mais mal équilibrée, perdit
la raison en 1889. Ce qui lui donne une place digne de mention dans l'histoire de la philosophie, c'est sa doctrine morale. A cause de sa nouveauté un peu étrange, avec des préceptes, en apparence, capables de satisfaire les grandes âmes, le système de Nietzsche eut et a encore de fervents admirateurs. De prime abord, le nietsschéisme a tout ce qu'il faut pour séduire, puisqu'il est — essentiellement — le culte exagéré de la nature et l'adversaire redoutable de tout ce qui peut en amoindrir ou en arrêter l'élan. La culture intensive de la vie, tel est le grand principe de la morale nietzschéenne. Or, la vie est faite d'instincts puissants: volonté de conquête et de domination, volonté de force physique, volonté de travail,, volonté d'audace contre le malheur, etc. Ce sont ces instincts qu'il faut développer, en résistant à tout ce qui les contrarie.
C'est dire tout de suite qu'une morale qui prêche l'abstinence, la souffrance, l'humilité, la résignation, et qui gêne les instincts naturels, soit en les entravant, soit en les dirigeant, ne trouve pas grâce devant Nietzsche. Aussi bien toutes les morales qu'il qualifie de traditionnelles ne sont, à ses yeux, que des crimes de lèse-vie, lèse-beauté et lèse-humanité. Elles sont essentiellement contre-nature. Il les crible d'épigrammes, il les écrase de mépris. Elles sont tout au plus bonnes pour les " esclaves ", pour les " bêtes de troupeau ". C'est la morale des " tarentules " et des " marécages ". C'est le lot du vulgum pecus, incapable d'atteindre à cette morale qu'il prêche et qui est évidemment la sienne.
Cette nouvelle morale, applicable seulement aux
forts, aux aristocrates, puisqu'elle est le partage du petit nombre, a trois maximes fondamentales, trois impératifs: il faut se surmonter — il faut devenir ce que nous sommes — il faut vivre dangereusement.
Se ^surmonter, afin d'arriver à ces sentiments aristocratiques qui sont : la maîtrise de soi-même, la dissimulation des sentiments intimes, la politesse, la gaîté, l'exactitude dans l'obéissance et le commandement.
Devenir ce que nous sommes : il faut se surmonter, non pas pour se quitter ou pour donner sa démission de soi-même, mais pour devenir ce que nous sommes, et davantage, c'est-à-dire être au maximum ce que nous sommes. C'est l'impératif de l'individualisme.
Vivre dangereusement : c'est le signe définitif de la noblesse, de l'aristocratie. C'est accroître sa personnalité en dominant tout ce qui peut la rétrécir, c'est-à-dire le danger. Cette troisième maxime aboutit à faire de nous des sur-hommes ou des candidats à la sur-humanité.
" Se surmonter, se développer en beauté — dernière beauté, le danger — voilà toute la morale de Nietzsche. C'est un stoïcisme qui commence par être le stoïcisme connu, à très peu près, et qui finit par être un stoïcisme supérieur. Du stoïcisme surtout passif, tel qu'il était chez les anciens, Nietzsche fait un stoïcisme actif 1. "
i. Emile Faguet, La démission de la morale, pp. 201-202.
Monsieur Faguet appelle la morale de Nietzsche " un cordial, un tonique et un viatique 1 ". En effet, le stoïcisme de Nietzsche, comme celui de Zénon, peut, dans une certaine mesure, donner du courage, de l'énergie à ceux qui en manquent. Mais il a de graves défauts qui l'empêchent d'être un " tonique " très réconfortant et un " cordial " convenable au plus grand nombre. L' exclusivisme est un des caractères distinctifs de ce système. La morale nietzschéenne ne va pas à tout le monde . Elle s'applique à une petite classe, appelée les nobles, les aristocrates. Elle est sombre et désespérante, n'offrant rien qui attire. Il lui manque l'élément essentiel, vivificateur, qui fait la supériorité de la morale chrétienne: l'amour. Et c'est pourquoi elle ne pourra jamais soutenir la comparaison avec la morale de l'Evangile. Elle est tout au plus " une sombre leçon d'énergie donnée par un débile, et d'optimisme donnée par un malheureux 2 ", et cette doctrine " est de celles qui aboutissent à la maison de santé : pour vouloir être un sur-homme on devient un sous-homme 3 ".
IvA PHILOSOPHIE EN ITALIE