III. La biologie
L'atomisme est un système qui ne vise que la constitution chimique des corps : il semble donc qu'on en puisse étudier toutes les formes sans sortir de la matière inorganique. Maif) la distance qui séparait naguère le domaine de l'existence minérale d'avec le domaine de la vie tend à décroître de jour en jour : la chimie passe de l'un à l'autre sans changer de formules ni de méthode. Certains problèmes de la nature brute trouvent leur solution dans les lois de la nature vivante. Bref, il convient d^ demander à la bio-
<') Ches Gaathier-Viilars. 1 878. — ('> Voir le rapport prëaentë h rinttitat par Gay- I^ssac en 1889, p. 991 da livre de M. Gaudin.
logie elle-même si elle a quelque conclusion à porter sur la valeur de l'atomisme comme système d'explication de la substance en général , organique ou non.
Si Tatomisnie est fondé, il doit y avoir une certaine relation entre la composition élémentaire des corps et les phénomènes de la nature vivante. Un chimiste italien, Sestini^ a en effet remarqué que tous les corps simples qui entrent dans la constitution des plantes supérieures appartiennent aux quatre premières séries do système périodique de Mendelejeff, basé sur les poids atomiques, comme nous l'avons dit. Ces corps, appelés biogéniques, sont : l'hydrogène, le carbone, l'azote, l'oxygène, le magnésium, le phosphore, le soufre, le potassium, le calcium et le fer.
Herbert Spencer (^) avait déjà insisté sur la mobilité moléculaire extrême que possèdent les principaux éléments de la matière organique, où il voit une condition de l'échange continuel qu'implique la vitalité.
Un jeune professeur à l'Université de Bruxelles, M. Léo Errera'*', a publié dans le Mdjnghi une curieuse étude sur les raisons profondes' du fait signalé par Sestini.
II s'agit de rechercher si les propriétés connues de ces atomes légers nous expliquent qu'ils aient été particulièrement propres à constituer les premiers êtres vivants. On voit que nous sommes bien dans la question.
D'abord, ces corps légers étant les plus répandus dans la nature, il est évident que c'est là que doivent se trouver les éléments (rbiogéniquesT).
En second lieu , ils sont les plus solubles dans l'eau.
En troisième lieu, on sait que plus est grand le nombre des atomes d'une molécule, plus est considérable la fraction de chaleur qui devient latente dans le travail de dislocation intramoléculaire, ou de disgrégation . : ce qui ne saurait passer inaperçu, lorsqu'il
^*^ Principes de biologie, — ^'^ Voirie Malpighi^ Revue de sciences naturelles, année I, n* I.
s'agit de la vie qui se réduit, en somme, à une réserve de force et de chaleur emmagasinées.
Enfin, pour que les organismes conservent leurs qualités essentielles, (T ils doivent être prompts à ressentir les variations et lents à les subira. Pour cela il faut, dans les éléments, une conductibilité très faible et une chaleur spécifique très élevée. La faible conductibilité des organismes provient de Teau où ces corps sont solubles, et la chaleur spécifique , du grand nombre de leurs élémetits groupés dans la molécule , à cause de leur faible poids atomique.
crEn eifet, dit M. Errera, en synthétisant les règles de Dulong et Petit, de Regnault, de Kopp et de Marignac, on trouve que la chaleur spécifique est, en général j épaulant plus grande que le poids atomique moyen est plus petit, fi
La conséquence de cette propriété, à savoir que «les corps formés d'atomes légers ont, à poids égal et à même température, plus d'énergie en réserve que les autres, soit un maximum d'énergie dans un minimum de masse?), cadre donc bien avec cette conception que M. Errera emprunte à M. Berthelot, que «ries êtres vivants avec leurs réactions démesurées sont de véritables corps explosiblesT); et ici encore, les propriétés atomiques rendent compte des fonctions de la substance, même quand elles paraissent d'un autre ordre que ces propriétés.
Ce n'est pas seulement dans le problème général de la vie que Tatomisme porte de la lumière, c'est dans la solution des questions les plus particulières de la chimie organique. Nous avons dit plus haut comment la théorie de Yatomicité et des valences avait permis à Kékulé de déterminer d'un coup les différences des composés organiques de la série aromatique et de la série grasse^ qui sont simplement des différences de structure atomique. Nous avons dit aussi comment la science s'était emparée de celte découverte pour entrer dans la voie des cr synthèses?) et fabriquer une foule de produits vitaux.
Par là, on est conduit à rechercher si la vitalité ne résiderait
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pas en un cerlain mode de groupement des atomes dans les molécules spéciales qui forment la cellule.
Hœckel, on le sait, incline à le croire. Selon lui, c'est au-dessus du cristal que commencerait Tindividualité organique , en catUinuùé avec celle de la matière minérale^ et (c il y aurait ainsi une série unique dans la nature, allant du minéral le plus amorphe au cristal, et de celui-ci à Tétre vivant inférieur, pour aboutir au summum, à l'individualité psychologique, à l'homme. En un mot, les êtres inférieurs seraient comparables à un cristal; leur individualité organique serait d'une nature essentiellement identique à la sienne, et ils auraient été produits par un processus comparable à une sorte de cristallisation (^). 7> Ces cristaux vivants, élémentaires, auraient une valeur morphologique primordiale, celle d'une cellule.
Cette comparaison, déjà faite par Schwann, en i838, est basée sur l'étude de la structure de ces deux sortes de corps, cristal et plasma. Ces formations possèdent une texture analogue (homogénéité, orientation des molécules), et leur mode de formation serait identique : les premières masses vivantes se seraient formées au sein de l'eau (on connaît la théorie du BaUiybius).
Ce système aventureux n'a point prévalu. M. Kunstler montre très bien que le mode de composition et de résistance d'un cristal n'est pas le même que celui d'un organisme : il tient les deux processus, celui de la minéralité et celui de la vitalité, pour hétérogènes et séparés.
Mais la loi de leur développement reste toujours la même : molécule ou cellule, cristal ou organe, la fonction dépend toujours de l'arrangement intérieur des éléments constituants, c'est-à-dire, en dernière analyse, de la disposition atomique de la substance qui évolue.
La biologie conclut donc, comme la physique, comme la chimie,
<*) D'après un rësomë de M. Konstier. {Revue scientifique, janv. 1887.)
comme Tastronomie, à la nécessité, de plus en plus étendue, de plus en plus immédiate, de la conception sur laquelle Tatomisme est fondé : des unités dynamiques, se groupant, suivant une loi déterminée, en des synthèses variées et progressives, de la forme desquelles dépend la diversité des êtres et le caractère des fonctions où elle s'exprime.