‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 17 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vision, dans retendue intelligible, des figures intelligibles et générales, des figures sensibles et mobiles. — Le palais des idées réduit à réten(|oe intelligible. — Comparaison de cette seconde forme de la fision des corps en Dieu avec la première. — Autorité de Descartes et de saint Augustin invoquée par Malebranche. ~ Pas d*idée de Dieu. » Diea immédiatement intelligible. — Pas d'idée de l'àme. — Malebrancbe d'accord avec Gassendi. — Vision en Dieu du général et de l'absolu. — De la raison. — Sa nature divine. — Unité, universalité de la raison. — Sans la raison^ point de vérité absolue. — Double manifestation de la raison, vérité et ordre. — Rapports de grandeur et rapports de perfection, vérités spéculatives et vérités pratiques. — De la nature et des caractères de Tordre. — L'ordre immuable entre les perfections de Dieu loi absolue de Dieu môme et de tous les êtres raisonnables. — L'amour de l'ordre principe de toutes les vertus et de tous les devoirs. — Du sentiment de Malebranche |sur le plaisir. — Accusation d'épicuréisme. — Antériorité de la loi naturelle de. l'ordre snr toute loi positive et religieuse. — L'amour de Dieu identique avec l'amour de Tordre. — Traité de mwale, — Principe de la souveraineté.

— La raison loi suprême des rois et des peuples comme des individus.

— Impiété de croire que la raison puisse nous tromper. — Jésus-Christ raison incarnée et rendue visible. — L'eucharistie symbole de la nourriture divine dont se repaissent toutes les intelligences. — Jugement sur la vision en Dieu. — Influence de Malebranche snr TéGoie canésienDe*

Tout autant dans le monde matériel il va d'objets réels, tout autant il doit y avoir d*objets intelligibles correspondants dans le monde intelligible ; au cheval sensible correspond nn cheval intelligible, un soleil sensible, un soleil intelligible. Telle est la doctrine qu'il sçpible bien âiffidue de ne pas attribuer à Malebranche, quoiqu'il l'ait désaTODAe, a du moins on ne tient compte que du III* livre. âsiaii^fdbTvfedlf i^ Vérité. Mais, dans les Èdaircù»miait$j

VJSrON EN DIEU. 79

et les ouvrages ultérieurs, c'est l'étendue intelligible qui seule prend la place de cette multitude d'objets intelligibles , et qui seule , désormais, sans variété et mouvement en Dieu, représente soit des figures intelligibles et générales, soit même des figures sensibles, particulières, mobiles, suivant les rapports partiels sous lesquelsnous la considérons, ou plutôt suivant les applications que Dieu eu fait à notre esprit, et suivant les sentiments qu'il y atlache, en vertu des lois de l'union et de l'ame et du corps.

L L'étendue intelligible ne varie pas, ne se modifie pas; Belle ne cesse pas d'être une, infinie, comment donc pour- ^Tons-nous y découvrir les choses particulières? Voici l'explication subtile qu'en donne Malebranche. Par là même que l'esprit peut apercevoir telle ou telle partie de l'étendue intelligible, il pourra y apercevoir toutes les figures, puisque les figures ne sont qu e des termes de l'étendue. L'étendue intelligible se présente-t-elle sous une limite quelconque à notre esprit, elle devient une figure intel- ^Ugible. Toute portion finie de l'étendue intelligible est néisairement une figure intelligible (1). J'apercevrai un ■cle, si je vols une portion intelligible dont toutes les ïrlies soient à égale distance d'un même point. La même portion de l'étendue étant susceptible de recevoir une liuite quelconque, est apte à représenter non-seulement cercle, mais toutes les figures intelligibles, quoiiqu'elle-mème elle ne soit pas figurée. Les figures in- .ligibles sont donc toutes contenues, mais en puissance leulement, dans l'étendue intelligible, et elles s'y découit à nous, selon que cette étendue se représente diverment à l'esprit, conrormément à des lois générales. Elles Lt contenues, suivant la comparaison de Malebranche, Kimme eu un bloc de marbre toutes les figures qu'en t tirer le ciseau du sculpteur (2). « De mÉme qu'on

l'(J) in' Èctaircisseriienl.

mii) V Ullre eonire la défense iTArmuld.

peut par Taction du ciseau former d'un bloc de marbre toutes sortes de figures, Dieu peut nous représenter tous les êtres matériels par les diverses applications de l'étendue intelligible à notre esprit (1). »

Ainsi, par les diverses applications que Dieu en fait à notre esprit, parles diverses limites sous lesquelles elle se découvre à nous, rétendue intelligible devient l'exemplaire de toutes les figures intelligibles générales que notre entendement aperçoit. Qu'on y joigne maintenant les sentiments que Dieu excite en nous, à l'occasion de ces figures intelligibles générales, et elle nous représentera également les figures sensibles particulières. La couleur, selon Malebranche, est le principal sentiment par lequel Dieu nous les fait paraître particulières et sensibles; c'est à la couleur qu'appartient le privilège de particulariser et de rendre sensible l'étendue intelligible. Cette toile uniforme, pour ainsi dire, de l'étendue intelligible se diversifie et s'anime par les couleurs que nous y fait apparaître le peintre divin. De la seule diversité des couleurs naît la diversité des corps visibles. Les couleurs que l'âme attache aux figures, suffisent seules à les rendre particulières pour celui qui les voit. Nous voyons le soleil dans l'étendue intelligible rendue sensible par le sentiment de lumière que Dieu cause dans l'âme. Il semble que l'esprit affecté par les corps prenne le pinceau, dit Malebranche, pour se peindre à luimême une infinité d'objets particuliers sur un objet général et parfaitement uniforme. C'est ainsi que la figure intelligible, que nous concevions, devient particulière et sensible par le seul sentiment, que Dieu, à propos de cette figure, veut exciter en nous et qu'il nous y fait rattacher. Malebranche n'est ni moins ingénieux, ni moins inventif pour expliquer comment, dans cette étendue immobile, on verra des figures en mouvement. Supposez qu'une figure sensible soit prise de différentes parties de l'étendue intelligible, ou que nous attachions successivement le môme sen-

(1) 1" Entret. met.

liment de couleur à ces différentes parties, nous verrous successivemeuL cette Dgure eu divers lieux, et elle nous apparaîtra en mouvement, quoique l'étendue demeure immobile.

L'étendue que mon esprit conçoit est donc la même que celle que je presse du pied , sauf que celleci est devenue sensible par quelque sentiment que Dieu a produit en nous (i). Croire que l'étendue sentie est d'une autre nature, qu'elle a plus de réalité, c'est prendre le relatif pour l'absolu, c'est juger de ce que les choses sont en elles-mêmes par le rapport qu'elles ont avec nous. C'est ainsi qu'on arrive, dit Malebrancbe, à donner à la pointe d'une épine plus de réalité qu'à tout l'univers, qu'àl'ètre infini lui-même. Telles sont les singulières affirmations, les tours nouveaux, les imaginations bi3arres, par oii Malebranche croit échapper à l'objection de mettre le particulier en Dieu, tout en continuant de nous y faire voir les choses particulières (1).

Voilù donc toutes les idées que nous voyons en Dieu réduites en une seule, celle de l'étendue intelligible : h Je vois, dit-il, en Dieu l'étendue intelligible ou l'idée de la matière, c'est en cela seul que consistent tous ces êtres représentatifs et ce magnifique palais d'idées que M, Arnauld baiiten mafaveur (2).d Mais combien, selon Malebranche, cette idée unique n'cst-elle pas vaste et féconde I Elle comprend toutes les idées des figures intelligibles, tous les rapports de grandeur et toutes les vérités géométriques; c'est elle seule enfin qui est l'inépuisable fonds sur

M] ' Lu mflme idde d'ébendue peut se Taire connatlre, se Taire imagiaer et sefairasetiiir, selon que In subsiance divine qui larenfurnie l'applique di*erBementà nolra esprit. .1 [3' Enlret.) Ainsi, selon Malebranche, on aperçoit un cercle en troie manières : on le conçoit, on l'imagine, dq le

(2) I" Enli-elïen. Voir sa r celle question les Éclaircissements tnr les iddesàla suite de la Recherche, les deux premiers Enlrelitas méiaphysiite la polémique avec ArniMld et surtout In Réponse au titre des de» fausses idées, et la I" Lettre contre la défense U'Arnauld. ^ f3] !•• Lettre contre ta défense.

lequel nous voyons toutes les figures sensibles, par les sentiments que Dieu produit en nous, à l'occasion des figures intelligibles.

Telle est la seconde forme donnée par Malebranche à sa vision des corps en Dieu. Comme dans la première, le soleil qui frappe nos yeux, Thomme que nous voyons, le corps que nous sentons, ne sont pas le vrai soleil, ne sont pas un homnie, un corps réels, mais un soleil, un homme, un corps intelligibles. Il n'est donc pas devenu plus favorable au monde réel, qui demeure invisible pour nous, et comme s'il n'existait pas, pour faire place au monde intelligible. Mais, d'un autre côté, il n'est plus question de cette multitude inCnie de petits êtres représentatifs, correspondant à chaque objet de ce monde, tant maltraités par Amauld. L'idée seule de l'étendue intelligible est comme la commune étoffe oîi se taillent, se découpent, pour ainsi dire, toutes les figures abstraites et sensibles. Chaque être particulier n'est plus, comme le dit spirituellement M. de Sainte-Beuve, qu'une sorte de découpure et d'enluminure que nous faisons arbitrairement d'un quartier de l'étendue infinie.

Malebranche voudrait bien mettre, sous la double protection de saint Augustin et de Descartes, son sentiment sur la vision des corps en Dieu. De saint Augustin, il a, dit-il, appris que l'idée de l'étendue éternelle est en Dieu, de Descartes, que les qualités sensibles des corps n'ont d'existence qu'en nous. Ainsi a-t-il été conduit à penser que nous voyons toutes les figures intelligibles des corps dans cette étendue éternelle, et que les sentiments qui nous les rendent sensibles et particuliers sont produits en nous par Dieu.

Les êtres matériels sont, d'ailleurs, les seuls, d'après Malebranche, que notre esprit voie par leurs idées en Dieu. Ni Dieu, en qui nous les voyons, ni notre âme qui les voit, ne nous sont connus par idée. Dieu est immédiatement intelligible par lui-même, et l'âme ne nous est que confusément conn e par le sentiment intérieur. Rien de fini, selon

Malebraoche, ne peut représenter l'infini, donc pas d'idée de l'infini, ou plutôt l'inflni est à lui-même sa propre idée, et ne se voit qu'en lui-même. Nous sommes immédiatement unis, sans l'intermédiaire d'une idée, avec la substance de Dieu même (1); nous connaissons Dieu par lui-même, et tout le reste par Dieu, soit qu'il nous écUire par une idée, soit qu'il nous touche par un sentiment. Celte union immédiate avec Dieu est, d'ailleurs, le fondement môme de toute la vision en Dieu.

Quant à l'âme, qui n'est pas, comme Dieu, intelligible par elle-même, elle n'est pas connue par une idée claire, mais, d'une manière obscure et confuse, par le sentiment intérieur; nous ne la connaissons pas, nous ne faisons que la sentir. On s'étonne de voir Malebranche s'éloigner ici de Descartes pour suivre Gassendi. L'flme est plus certaine et plus claire que le corps, selon Descartes ; selon Malebranche, comme selon Gassendi, c'est le corps qui est plus clair que l'âme. Mais tous deux arrivent à ce même résultat par les voies les plus opposées, Gassendi par la préoccupation du sensible, Malebranche par la préoccupation du divin qui lui fait perdre le sentiment de l'évidence et de la réalité de la conscience.

Il a sou tenu jusqu'au bout celte grosaehérésie cartésienne contre les objections les plus pressantes d'Arnauld et de tous les purs cartésiens, en s'obstinanl à confondre le clair et irrésistible témoignage de la conscience avec les impressions vaguea et confuses du sentiment. Je sais, dit-il, que je suis, que je pense, que je veus, parce que je me sens. Je suis plus certain de l'existence de mon âme que de celle de mon corps, cela est vrai ; mais je ne sais pas ce que c'est que ma pensée, mon plaisir, ma douleur. Nous savons bien que l'âme est distincte du corps, mais nous ne savons pas ce qu'elle est en elle-même, tandis que

(i; 11 plDce, dans sa polémiciue arec Amauld, lea nombrei DOmbrcinli et les vétiféa ariili rué tiques dans la cntégurie dos choses iolelUglbleB par elles-inemBs. {Répmst à la 3" Ultre d'Ar'iauldj.

aous savons ce qu'est l'étendue : «Je suis sûr qae j'ai l'intelligence de l'étendue, et qu'en contemplant l'idée des corps, j'y déconvre clairement qu'ils peuvent être ronds, carrés, etc. ; je puis méditer éternellement sur les rapports de l'étendue et découvrir sans cesse de nouvelles vérités en contemplant l'idée que j'en ai. Mais je sens fort bien que je ne puis faire de même à l'égard de l'âme. Je ne puis, quelque elTort que je fasse, connaître que je sois capable de douleur ni d'aucun autre sentiment, en contemplant son idée prétendue (1). » En faveur de cette thèse anti-cartésienne, Malebranche invoque les discussioBS, dont la nature de l'âme a été, et dont elle est encore l'objet, de la part des matérialistes et des cartésiens euxmêmes. Les cartésiens, en effet, ne discutent-ils pas entre eux sur la question de savoir si les modiUcations de couleur lui appartiennent ou ne lui appartiennent pas? Nous n'avons pas d'idée de l'âme, puisque nous ne la connaissons pas clairement ; nous connaissons distinctement son existence, mais non pas sa nature, voilà ce qu'oppose Malebranchcà Arnauld. Aussi ce n'est pas en nous-mêmes, sous le prétexte que notre nature : est corrompue, et que nous ne sommes que ténèbres à nous-mêmes, mais en Dieu, qu'il ira chercher la connaissance des inclinatioiiB de l'homme, abandonnant la méthode psychologique de Descartes, pour suivre la méthode ontologique de Spinoza (2).

Mais pourquoi Dieu, qui nous a accordé l'idée claire de l'étendue, nous a-t-il refusé l'idée bien plus importante de l'âme? Malebranche en donne une singulière raison, di nous voyions notre âme en Dieu, absorbés par la 1 de ce spectacle, nous ne pourrions plu^ penser à autr chose, et nous cesserions de prendre soin de corps (3). « Dieu ne nous a pas donné une idée claire i

(1) Ripante au livre des vraies et dea fautiet idi

(2) Rechsrirke de la vérité, liv. IV, chap. I. (3} 10* Méditation.

notre âme, de peur que nous ne nous occupassions trop de son excellence. Nous ne connaîtrons clairement ce que nous sommes, que lorsque la vue des perfections divines ne nous permettra pas de nous enorgueillir de l'excellence de notre être{I). s 11 dit encore ailleurs : «Nous ne la verrons clairement que lorsqu'il plaira à Dieu de nous manifester dans sa substance l'archétype des esprits, l'idée sur laquelle l'àme a été formée (2). »

It faudrait ici répéter contre Malebranche, en faveur de la clarté et de la certitude de l'âme, par opposition au corps, les raisonnements de Descartes dans les Méditations. La nature de la matière n'a-t-elle donc pas aussi donné lieu à de nombreuses discussions? S'il y voit tant de clarté, dit Aroauld, c'est qu'il la prend pour la pure et simple étendue. Qu'il fasse demôme pour l'âme; qn'iln'y cherche pas autre chose que la pure et simple pensée, et la ciarlé de l'âme cessera de lui paraître inférieure à celle du corps; car quoi de plus clair et de plus certain à la pensée que la pensée elle-même ?

Toutefois, pour f tre juste i l'égard de Malebranche, il importe de remarquer que l'obscurité, qu'il attribue à la connaissance de l'àme, ne s'étend pas jusqu'à son existence, ni jusqu'à sa distinction d'avec le corps, qu'il tient pour aossi certaines que Descartes lui-môme. C'est par là qu'il espère, dit-il, accorder ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse mieux que l'âme, et ceux qui disent qu'il n'y a rien qu'on connaisse moins. Tout en reprochant à Malebranche de ne point trouver d'obscurité dans la notion du corps, nous lui pardonnerions d'en avoir trouvé dans celle de l'âme, si nous étions assurés qu'il a voulu seulement dire que bien des choses peuvent s'y passer à l'insu de la conscience. Nous sommes en effet disposés à croire BTec lui : « qu'il ne suffit pas, pour connaître parfaitement Tâme, de savoir ce que nous en savons par le seul senti-

ment intérieur, puisque la conscience, que nous avons de nous-mêmes, ne nous montre peut-être que la moindre partie de nous-mêmes (1). »

Mais si Malebranche n*a pas réussi à nous faire voir en Dieu les corps et les choses particulières, peut-être réussira-t-il mieux à nous y faire contempler le général et l'absolu, les vérités éternelles, principes de la science et de la morale, sublime manifestation d'une raison qui n'est pas la nôtre, mais celle de Dieu même. Ici est le côté platonicien et augustinien de la vision en Dieu. C'est dans l'étendue intelligible, selon Malebranche, que nous voyons les idées de toutes les figures intelligibles, mais c'est envoyant Dieu lui-même, immédiatement, et sans idée, que nous voyons, en une certaine mesure, ses perfections infinies et leurs rapports. Ces rapports de grandeur et de perfection constituent des vérités éternelles, immuables, absolues. Malebranche fait une distinction entre les vérités et les idées; les vérités ne sont pas les idées elles-mêmes, elles expriment les rapports entre les idées ; elles sont, d'ailleurs, immuables et absolues comme les idées elles-mêmes. Cette union des esprits avec Dieu, cette vue en Dieu des idées et des vérités éternelles, voilà ce qu'il appelle la raison. Pour décrire et célébrer cette raison divine, la belle langue de Malebranche prend un nouveau degré d'élévation et de grandeur, et souvent même s'élève jusqu'à la plus haute poésie et jusqu'au lyrisme. C'est ici surtout de saint Augustin qu'il s'inspire ; c'est avec saint Augustin qu'il se sépare de Descartes et qu'il le combat (2).

Y a-t-il une raison universelle qui éclaire toutes les* intelligences immédiatement et par elle-même, ou bien la raison est-elle individuelle, et chaque esprit peut-il découvrir, dans les modalités de sa propre substance, la nature de tous les êtres créés et possibles, voilà la première ques-

(I) Recherche^ 3» livre, 2» partie, chap. vu.

(3) « Ce que je dis ici, que c'est la sagesse éternelle qui nous éclaire^ et le reste, est tout pris de saint Augustin. » {Traité de la nature et de la grâce, !«' Discours, art. 7, addition.)

VISION EiV DIEU. 81

iÔÎT'TI n'y en a pas, dit Malebranche, qui nous regarde de plus près, quoique bien des gens ne s'en embarrassent guère; U s'agit, en effet, d'une chose qui entre dans la défiintion ordinaire de l'homme, animal rationù par tkeps, et dont dépendent Ions les fondements des sciences spéculatives et pratiques (\). La raison est le rapport de tous les esprits avec une même source de lumière, avec Dieu luimême ; il n'y a qu'une.raisoo, qui est la raison, la sagesse ou le verbe même de Dieu, suivant le nom que Malebranche aime à lui donner, pour rapprocher la philosophie de la théologie. Un même soleil intelligible éclaire toutes nos intelligences, comme un même soleil sensible éclaire tous nos yeux. Que de belles pages de Malebranche il faudrait citer sur l'unilé, sur l'universalité de la raison ! Toute créature est un être particulier, et la raison qui éclaire Tesprit de l'homme est universelle. Ma douleur m'est personneUe, mais non la vérité, bien commun à tous les esprits : «Tous les esprits la contemplent sans s'empêcher les uns les autres. Elle se donne à tous et tout entière à chacun d'eux, car tous les esprits peuvent, pour ainsi dire, embrasser une idée dans un même temps et en dllférents lieux, tous la posséder également, tous la pénétrer et en Être pénétrés.,, bien qui ne se divise pas par la possession, qui ne s'enferme point dans un espace, qui ne se corrompt point par l'usage (2). »

Par la raison nous sommes en une société spirituelle avec tous les hommes et avec Dieu lui-même, nous sommes assurés qu'il n'y a pas d'homme au monde ni d'esprit qui n'aperçoive les mêmes vérités que je vois, par exemple, que 2 -j- 2 ^ 4, ou qu'il faut préférer son ami à son chien. Par la raison nous sommes tous en participation de celte même substance intelligible du Verbe, et tous les esprits peuvent s'en nourrir. « Elle est la même dans le temps et ' dans l'éternité, la môme parmi nous et chez les étrangers,

la même dans le ciel et dans les enfers (1). » L'union avec la sagesse étemelle est essentielle à tous les homnoes. Au milieu des plus grands désordres on entend encore sa voix, et elle nous donne en même temps la connaissance de notre devoir et celle de nos dérèglements (2). Que celui-là, par exemple, qui sacrifie tout aux richesses, rentre un moment en lui-môme, qu'il fasse taire les sens et Timaginationpour consulter la raison, il entendra : «une réponse claire et distincte de ce qu'il doit faire, réponse éternelle qui a toujours été dite, qui se dit et qui se dira toujours, réponse qu'il n'est pas nécessaire que j'explique, parce que tout le monde la sait, ceux qui lisent ceci et ceux qui ne le lisent pas, qui n'est ni grecque, ni latine, ni française, ni allemande, et que toutes les nations conçoivent, réponse enfin qui console les justes dans leur pauvreté et désole les pécheurs dans leurs richesses (3). » Malebranche ne peut pas concevoir que les damnés et les démons eux-mêmes n'aient pas quelque union avec la sagesse éternelle, et que sa lumière ne pénètre pas jusque dans les abîmes : « Us sont morts en un sens, mais ils ne sont pas anéantis. Ils se nourrissent du Verbe, s'ils ont encore quelque vie, parce que c'est lui seul qui est la vie, mais ils ne se nourrissent qu'avec dégoût d'une vérité qu'ils n'aiment pas et souhaitent le néant (4). »

On ne peut, dit-il, nier cette raison universelle et absolue sans donner gain de cause au pyrrhonisme. S'il n'y a qu'une raison particulière et personnelle, chaque individu sera la mesure de toutes choses, nul ne pourra s'assurer que la vérité qu'il voit est la môme que celle que voient les autres hommes, et que la géométrie est la môme à la Chine et à Paris. Nous ne sommes assurés qu'il y a une seule vérité, la même au regard de tous et au regard de Dieu

(1) Eniret. met,

(2) Préface de la Recherche.

(3) Recherche, 3* livre, dernier chap.

(4) Convers, chrét.y 3* entretien.

mëmê7que parce que Dieu lui-même est cette vérité et cet ordre que nous coutemplons : a De là il est évident qu'il y |. aduvrat etduTaux, dujiiste et de l'injuste, et cela à l'égard ^H^ «le tontes les intelligences. Ce qui est vrai à l'égard de ^^bj'liomme est vrai à l'égard de l'ange et à l'égard do Dieu ^^K^Dême, que ce qui est injustice ou déréglementàl'égard de ^^ l'houime est aussi tel à l'égard de Dieu même ; car tous les esprits contemplant la même substance iolelligible, y découvrent nécessairement les mêmes rapports de grandeur, les mômes vérités spéculatives. » Ils y découvrent aussi les mêmes vérités de pratique, les mêmes lois, le même ordre, lorsqu'ils voient les rapports de perfection qui sont entre les êtres intelligibles, que renferme cette même substance du Verbe, substance quiseuleestl'objet immédiat dctoutes nos connaissances (1),

Il critique Descartes (2) pour avoirfait de ces ioîséternelles des décrets de la volonté libre de Dieu, u Si les vérités et les lois éternelles dépendaient de Dieu, il me parait évident qu'il n'y aurait plus de science véritable. Voit-fin clairement que Dieu ne puisse cesser de vouloir ce qu'il a voulu d'une volonté libre et indifférente? i>

Malebranche distingue dans la raison deus points de vue, le point de vue spéculatif et le point de vue pratique, suivant la manière dont elle se montre et s'impose à nous. La raison est l'ordre aussi bien que la vérité. Tantôt la raison se manifeste ànous comme vérité, et tantôt comme ordre, selon la nature des rapports et des vérités que notre esprit y contemple. Ces rapports sont, ou des rapports de grandeur qui se mesurent exactement entre des êtres de même nature, ou des rapports de perfection entre tes idées des êtres de diverses natures. Les rapports de grandeur engendrent les vérités abstraites et métaphysiques, purement iculatives; les rapports de perfection engendrent lesvépratiques, c'est-à-dire des vérités qui, en même temps

l{t) Trailide morale, livre I.

F (î) V(rir la 8' et le W Éclaircwement de la Recherche.

qu'elles sont des vérités, sont aussi des lois immuables et nécessaires, des règles inviolables de tous Iqs mouvements de l'esprit. Ces vérités constituent Tordre immuable que nous devons suivre, et que Dieu lui-même consulte dans toutes ses opérations.

Expliquons plus amplement ce que Malebranche entend par ordre, et comment cet ordre devient notre loi inviolable, la loi de Dieu lui-même, car là est le principe, nonseulement de toute sa morale, mais de sa doctrine de la providence et de l'optimisme. L'ordre consiste dans les rapports des perfections qui sont en Dieu. Toutes les perfections de Dieu, sans doute, sont infinies, mais non pas , toutes égales. Malebranche, en effet, admet des infinis inégaux; ainsi une infinité de dizaines est dix fois plus grande qu'une infinité d'unités. On peut donc concevoir que les perfections qui sont en Dieu, et qui représentent tous les êtres créés ou possibles, quoique toutes infinies, ne sont pas toutes égales. Celles qui représentent les corps ne sont pas aussi nobles que celles qui représcntentles esprits, et, parmi celles qui représentent soit les corps, soit les esprits, il y en a de plus parfaites les unes que les autres à l'infini. Malebranche fait dire au Verbe : « Si ce qui est en moi représentant corps était en tout sous la même perfection que ce qui est en moi représentant esprit, tu vois bien que je ne pourrais pas savoir la différence qu'il y a entre un esprit et un corps, puisque je ne puis découvrir les différences de perfection des créatures que par les difi'érences qui setrouvent dans leurs idées (i). » Il y a donc une sorte de hiérarchie entre toutes les perfections et entre tous les êtres que Dieu renferme en lui, d'une manière intelligible. De là cette définition, donnée par Malebranche, de la loi suprême de l'homme et de Dieu : « Ordre immuable et nécessaire qui est entre les perfections que Dieu renferme dans son essence infinie auxquelles participent inégalement tous les êtres (2). » Les perfections des êtres sont les perfections.

(1) 4« Méditation.

(2) Traité de momie.

divines, auxquelles ils participent plus ou moins, selon le rang de leui-s idées arcliÉtypes dans l'entendement divin ; l'ordre qu'elies constituent n'est pas diil'érent de l'ordre même des perfections de Dieu.

Cependant jusqu'ici cet ordrenousapparaltplutôt comme une vérité spéculative que comjne une loi nécessaire. Nous voyons bien qu'un esprit est plus noble qu'un corps, mais non que ce soit un ordre qui ait force de loi. Pour le comprendre, il faut, avec Malebranche, considérer que Dieu s'aime par un amour nécessaire, qu'il aime davantage ce qui représente en lui plus de perfection, ou qu'il aime plus sa substance, en tant que participable par un être plus noble, qu'entant que participable par un être moins noble. Si l'esprit intelligibleestcentfoîs plus parfait que le corps, ill'aimera cent fois davantage.il devra aimer plus l'homme que le cheval, le juste que le méchant. Ainsi l'ordre a force de loi par rapport à Dieu, ainsi Dieu lui-nifimc est obligé de le suivre, par l'excellence même de sa nature, et non par aucune contrainte, sans nulle ressemblance avec le Saturne enchaîné par les destins dont parle Descartes. Or, celte loi éternelle, qui est en Dieu, qui est Dieu même, est notifiée à tous les hommes par l'union, quoique maintenant fort affaiblie, qu'ils ont avec la souveraine raison, ou en tant que raisonnables (1) : t Loi terrible, dit Malebranche, menaçante, inexorable, quenul homme ne peut contempler sans crainte et sans horreur, même dans le temps qu'il ne veut point lui obéir. »

Dieu veut que nous aimions les choses comme lui-même il les aime. Tel est le fondement de la morale, telle est l'essence de la raison pratique qui, toujours la même, a commandé à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Avant toute autre loi positive, ou môme religieuse, Malebranche place cette loi universelle de vérité et de justice. Avec quelle force ne réfule-t-il pas ceux qui prétendent que la révélation est ta source unique de toute notiou

' (I) Entretien a

n philosophe chiit

du juste et de l'injuste ! Comment s'y prendront-îls pour réfuter les plus dangereux sophismes et condamner les actions les plus infâmes des païens? Pour tous ceux qui auront vécu en dehors de cette loi, il n'y aura donc plus ni vérité, ni justice ! Il n'y aura plus de différence morale entre Socrate buvant la ciguë et Néron assassinant sa mère I a En ne méditant que sur des principes évidents, on découvrira les mômes vérités que dans l'Évangile, car c'est la môme sagesse qui parle par elle-même à ceux qui découvrent la vérité dans l'évidence des raisonnements, et qui parle par les Écritures à ceux qui en prennent bien le sens (1). » Le juste et le faux ne sont point, dit-il encore, des inventions de l'esprit humain, ainsi que le prétendent certains esprits corrompus. Il se moque de ces rares génies qui croient avoir trouvé dans l'amour propre les vrais principes de la morale naturelle (2).

L'obéissance à l'ordre, l'amour de l'ordre, amour naturel à l'homme quand il n'est pas sous l'empire de la passion, voilà le principe qu'il donne à toutes les vertus et à tous les devoirs. Non-seulement c'est la principale des vertus morales, mais l'unique vertu, la vertu mère, la vertu fondamentale, universelle, quisculc rend vertueuses les habitudes ou les dispositions d'esprit, et toutes les actions, quelles qu'elles soient. Le soldat, dit Malebranche, qui se précipite dans le danger par ambition ou par ardeur de tempérament n'est pas généreux. Qu'est-ce que cette prétendue noble ardeur, sinon de la vanité ou un jeu de machine ? Celui qui donne son bien aux pauvres par vanité ou par compassion n*est pas charitable, celui qui souffre les injures par paresse ou par dédain, n'est ni modéré ni patient. Ce sont vertus fausses ou vaines, dépendantes de la disposition du corps» indignes d'une nature raisonnable qui porte l'image de Dieu même. Amour libre, habituel et dominant de Tordre immuable, voilà la vraie définition de la vertu. Tous

(1) Recherche^ 6* livre.

(2) 8* Entref. met, , part. 14. Il fait sans doute allotion à Bégii.

sans doute nous aimons uaLureirement l'ordre; les méchants, les démons eux-mêmes eu ont quelque amour, el ils s'y conformeraient s'il n'en coûtait rien ni à leur passion ni à leur intérêl. Mais, poUr être vertueux, il ne suffit pas d'aimer un peu l'ordre, de l'aimer de temps à autre, il faut l'aimer toujours, il faut l'aimer à tout prix.

L'amour de l'ordre ne se sépare pas de l'amour de Dieu ; on ne peut aimer l'ordre, sansaimer Dieu par-dessus toutes choses. L'ordre en effet ne veut-il pas que nous aimions les choses à proportion qu'elles sont parfaites, et Dieu n'enferme-t-il pas en lui-mfme, d'une manière infiniment parfaite, les perfections de toutes choses? La charité ou l'amour de Dieu est donc une suite de l'amour de l'ordre. Rien, d'ailleurs, n'est plus propre, selon Malebranche, que l'idée de Dieu, comme ordre ou justice suprôrae. à régler notre amour envers lui ; cette idée étant moins susceptible que louLe autre d'être corrompue par l'imagination et de nous faire illusion. Il est fâcheux que la théologie la plus aventurée, et les plus subtiles discussions sur la grâce, se mêlent trop souvent, dans ce beau livre de morale, aux plus incontestables vérités de la raison.

Comment ne pas s'étonner que l'auteur d'une morale si sévère et si pure, que le philosophe dont la doctrine pousse si loin le détachement des choses sensibles, ait eu à se défendre contre l'accusation d'épicuréisme de la part d'Arnauld et de Régis lui-même (1) ? Malebranche, il est vrai, semble, au premier abord, traiter assez favorablement le plaisir. Il n'hésite pas à dire que tout plaisir est un bien, que le plaisir cstun instinct de la nature, oupliitM une impression de Dieu même qui nous incline vers quelque bien, qu'il est le caractère naturel et incontestable du bien, comme la douleur du mal (3). Mais il ajoute, ce qui n'a rien

(1) M. Riuer, dans son Histoire de la philoiophie du dix-septième siècle, a le torl ia renimveter celte vieille accusulion. Il est dirOcile, dit-il, d'absoudre Malcbruiclie d'avoir, par sa doctrine, donna la main i l'eudaîmonisme.

(î) Recherche, %' livre, cLap. v.

d'épicurien, quMl est souvent avantageux de fuir le plaisir et de supporter la douleur, quoique Tun soit un bien et que l'autre soit un mal. En outre il combat, comme le dernier aveuglement, la maxime perverse et impie, que suivre les passions, c'est obéir à Dieu et à la voix de la nature (1). Cela n'est nullement contradictoire, répond-il à Régis, car si le plaisir est un bien, ce n'est pas le souverain bien, et s'il nous rend actuellement heureux, ce n'est pas à dire qu'il nous rende solidement heureux. Mais comment Dieu a-t-il pu nous exciter par le plaisir aux choses sensibles et en même temps nous défendre de les aimer? N'est-ce pas un piège tendu par le Créateur à la créature ?

Il fallait, selon Malebranche, qu'il en fût ainsi pour le bien et pour la conservation du corps. Otez ce sentiment prévenant du plaisir ou de la douleur qui nous avertit, sans le vsecours de la réflexion, de ce qui nous est nuisible ou salutaire, notre esprit serait absorbé par le soin du corps, et un seul moment de distraction nous serait fatal.

Mais, quoique nous sentions du plaisir dans l'usage des choses sensibles, Malebranche interdit de les aimer, parce qu'elles n'ont rien d'aimable en elles-mêmes, parce qu'elles ne sont pas la cause, mais Toccasion du plaisir. Il faut, dit-il, aimer la cause du plaisir, d'accord ; mais cette cause est Dieu qui seul est aimable. On peut s'unir aux objets sensibles, mais on ne doit pas les aimer, et lorsque l'obligation que nous avons de conserver notre santé et notre vie, nous contraint de jouir de quelque plaisir, il faut faire de nécessité vertu, et n'en user qu'avec crainte, qu'avec une espèce d'horreur (2). Est-ce donc là le langage d'un épicurien, et Malebranche n'est-il pas tout aussi éloigné de l'épicuréisme en morale qu'en métaphysique (3) ?

(1) Redurehey 4« li?re.

(t). Conversât» ehrét, 8« entret.

;(^ Bajle interrint contre Arnauld, en faveur do Malebranche, dans, eatté «lôfllelle dei plaiaira. Fontenelle y touche avec finesse et un peu : DlRwIe dan VÉiojfe de Malebranche : « Ainsi^ malgré sa vie plus que

Qu'est-ce que la beauté ? De mSme que la justice, Malebranche la ramÈne à l'ordre. Si tous les hommes aiment naturellement la beauté, c'est parce que toute beauté est visiblement une imitation de Tordre. Non-seulement cela est vrai de cette beauté qui est l'objet de l'esprit, mais même des beautés sensibles. Les beautés sensibles ne sont belles que par l'ordre et par la vérité, quoique l'ordre et la vérité y soient plus difficiles à découvrir (1). Telle est la pensée fondamentale, ingénieusement développée par le P. André dans ses Discourssur le beau.

Malebranche rattache étroitement la politique à la morale. C'est de la seule raison qu'il fait dériver toute autorité légitime. D'où vient que la raison seule ne règne pas sur les hommes et que la force soit devenue la maltresse? C'est au péché originel qu'il attribue la première origine de ce règne de la force et de l'inégalité parmi les hommes. La nature humaine étant égale dans tous les hommes, et faite pour la raison, il n'y a que le mérite, qui aurait dû nous distinguer et la raison nous conduire : u mais par suite du péché et de la concupiscence, les hommes, quoique naturellement tous égaux, ont cessé de former entre eus une société d'égalité sous une même loi, la raison. La force ou la loi des brutes, celle qui a déféré au lion l'empire parmi les animaux, est devenue la maltresse parmi les hommes, et l'ambition des uns, la nécessité des autres, a obligé tous les hommes à abandonner, pour ainsi dire. Dieu, leur roi naturel et légitime, et la raison universelle, leur loi inviolable, pour choisir des protecteurs visibles qui pussent par la force les défe'hdre contre une force ennemie..,, Id raison même le veut ainsi, parce que la force es tune loi qui doit ranger ceux qui ne suivent plus la raison. » 'l'ragftiller à faire régner la raison, d'où ils tiennent toute leur

Hphiqae et trbs-chrétieniie. Il ae trou-va ie protecteur des plaisirs. A IfirlLé, la question devint si subtile et si iné la physique, que leurs plus Ib partisans auritient inieui aimé y renoncer toute leur rio, que I obligés k les soutenir comme lui. »

Q t* UAlitatioa.

autorité, voilà la mission des rois, des puissants, des supérieurs de toute sorte. Le père lui-môme ne peut commander à son enfant qu'au nom de la raison. Malebranche appelle admirablement, des vicaires de la raison, tous les hommes revêtus de quelque autorité sur les autres : o Que les supérieurs se regardent donc comme les vicaires, pour ainsi dire, de la raison, loi primitive, indispensable, et n'usent de leur autorité que contre ceux qui refusent d'obéir à cette loi. Qu'ils ne se servent de la force, loi des brutes, que contre les brutes, que contre ceux qui ne connaissent point de raison et qui ne veulent point s'y soumettre (i). »

La loi de la force n'est légitime que pour ramener à la loi de la raison. « Dieu môme, si cela était possible, n'a pas le droit de se servir de sa puissance pour soumettre les hommes, faits pour la raison, à une volonté qui n'y serait pas conforme (2). »

Ainsi Malebranche établit la souveraineté absolue de la raison à l'égard de toutes les volontés, àl'égard des individus et des peuples, des particuliers et des rois, à l'égard de Dieu même. Il n'est pas moins convaincu de son infaillibilité que de sa souveraineté : « Ne jamais donner de consentement qu'aux propositions qui paraissent si évidemment vraies qu'on ne puisse le leur refuser sans sentir une peine intérieure et des reproches secrets de la raison; » voilà la règle suprême de sa logique, règle qu'il défend admirablement contre les attaques soit des sceptiques, soit des théologiens ennemis de la raison. S'il nous arrive de nous tromper, c'est que nous nous contentons de la vraisemblance, sans attendre l'évidence, ou que nous précédons la lumière au lieu de la suivre, c'est que nous avons le pouvoir de nous décider, sans attendre le jugement infaillible du juste juge, car si nous faisions toujours à la raison cet honneur de la laisser prononcer en nous ses arrêts, elle

(1) Traité de morale, 2« partie, chap. iv.

(2) Traité de morale.

nous rendrait infaillibles. Noo-sciilementla raison ne nous trompe pas, mais, selon Malebranche, c'est une impiété (ie soutenir qu'elle nous trompe : o C'est une impiété que de dire que cetteicaison univcrseUe à laquelle tons les hommes participent et par 'laquelle seule ils sont raisonnables, soit sujette à l'erreur ou capable de nous tromper. Ce n'est point la raison de l'homme qui le. séduit, c'est son cœur; ce n'esl point sa lumière qui l'empêche de voir, ce sont ses ténèbres ; ce n'est point l'union qu'il a ■ avec Dieu qui le trompe, ce n'est pas même, en un, sens, • celle qu'il a avec son corps, c'est la dépendance où il est de son corps, ou plutôt c'est qu'il veut se tromper luimême, c'est qu'il veut'jouir du plaisir de juger avant de s'ûtre donné la peine d'examiner, c'est qu'il vont se reposer avant d'être arrivé au lieu où la vérité repose (1). »

II n'épargne pas les personnes de piété qui, de son temps, con^me aujourd'hui, faisaient la guerre à la raison : ull y a mémo des personnes de piété qui prouvent par raison qu'il faut renoncer à la raison, que ce n'est point la lumière, mais la foi seule qui doit nous conduire, et que l'obéissance aveugle est la principale vertu des chrétiens, La paresse des inférieurs et leur esprit Hattour' s'accommodent souvent de cette vertu prétendue, et l'orgueil de ceux qui commandent en est toujours trôs-oontent. De sorte qu'il se trouvera peut-être des gens qui seront scanl'dalisés que je Tasse cet honneur à' la raison de l'élever audessus de toutes les puissances, et qui s'imagineront que ! révolte contre les autorités légitimes à cause que je prends son partiel queje soutiens que c'est à elle à décider

à régner (2). il

'f Toujours préoccupé derattacbersaphilosophie à la théoigie, Malebranche se plaît à représenter la raison comme Byerbe de Dieu sans la chair, et Jésus-Christ lui-môme lomme cette même raison rendue visible et incarnée, pour

n(t) IS* JÈclaircist. à la Rsehtrcke.

jKti Traité de morale, 2' partie, chap. il.

frapper davantage les hommes sensibles et charnels et les conduire, par une autorité sensible, jusqu'à Tintelligence de la vérité. Dans Teucharistie, il voit un symbole de la nourriture divine, de la manne céleste, dont se repaissent toutes les intelligences, par leur participation avec la substance divine (i).

Telles sont les deux parties de la doctrine de la vision en Dieu, l'une relative au particulier, l'autre à l'absolu. Il importe de ne pas les confondre. Dans la première, qui appartient en propre à Malebranche, il n'y a qu'erreur et chimère; dans la seconde, où il s'inspire de saint Augustin, et, par saint Augustin de Platon, il y a, suivant nous, une certaine part de vérité. L'erreur consiste à imaginer que les corps en eux-mêmes sont invisibles pour nous et que nous ne pouvons les voir qu'autant que Dieu nous les montre dans sa substance même. Toutes ces inventions, si subtiles et si bizarres, de Malebranche, poiïT nous faire voir les corps en Dieu, ont pour origine, comme nous l'avons vu, ce prétendu axiome de sa métaphysique, que toute efficace appartient à Dieu seul. De là, d'abord, tous ces objets intelligibles qui leur correspondent en Dieu ; de là, ensuite , l'étendue intelligible qui, par ses diverses applications à notre esprit, et par les sentiments que Dieu excite en nous, à leur occasion, nous découvre en elle tout le figuré et le sensible, quoiqu'elle ne renferme rien de sensible et de figuré.

Gomment comprendre que nous apercevions des figures intelligibles sur cette étendue uniforme, infinie, où rien n'est figuré? Gomment y découper telle ou telle figure, si déjà, par devers nous, nous n'en avons pas le patrou et le modèle ? Ou si ce n'est pas nous qui limitons, qui découpons l'étendue, si c'est l'étendue intelligible elle-même qui s'applique à notre esprit, sous telle ou telle limite, quelle est la raison de cette limite ? Gomment l'étendue in-

(1) Cette interprétatioa du sacrement de l'eucharistie est développée dans la 20* Méditation,

lelligible se circonscrit-elle à notre regard en cercle ou en carré, sans cesser de nous apparaître comme infinie ? Quoi de plus obscur et de plus chimérique que toutes ces imaginations pour concilier, avec l'uniformité de l'étendue intelligible, la variété infinie de nos perceptions sensibles! Enfln, si réten<iue intelligible, avec le sentiment, suffit à nous donner tonales spectacles et toutes les impressions du monde extérieur, si nous ne sommes réellement en rapport qu'avec ce monde intelligible, à quoi bon supposer l'existence d'un monde réel, et quoi de plus contraire à ce grand principe de !a simplicité des voies, sans cesse invoqué par Maicbrancbe? Nous continuerons donc de croire, en dépit des axiomes métaphysiques de l'auteur de la Recherche, que nous voyons le particulier en lui-môme, sans prétendre expliquer comment nous le voyons, du que la perception d'un objet, comme Arnauld le soutient avec tant de force et de bon sens, est la vue directe et immédiate de cet objet en lui-même, que l'arbre que nous voyons, que notre corps, que nous touchons, est un arbre réel, un corps réel, et non un arbre et un corps intelligibles aperçus en Dieu.

Mais la vision en Dieu a un sens plus plausible quand il

Kagit de la connaissance de l'immuable et de l'absolu.

j Nous voyons, sans doute, en eus- mêmes les objets maté-

, mais on peut dire en un certain sens, avec Male-

■ranche, que nous les voyons à la lumière des idées divines,

^ non à leur propre lumière. Nous ne voyons en eO'el le fini

e sous la condition et à la lumière de l'infini, que dans

Infini, comme le dit Malebrancbe. Le fini et l'infini, ou le

JEHalif et l'absolu, sont deux termes corrélatil's dans notre

fcelligence, qui ne peuvent être ni séparés, ni même conçus

ludamment l'un de l'autre. Malebrancbe a donc

son de dire que Dieu ne nous lait rien connaître

jbon par la maniTestation d'une nature immuable, ou

e encore, que nous ne sommes pas notre lumière à

B-mémes, et que Dieu seul est le père de toutes les

Uîères. Ainsi, s'il n'est pas vrai que nous voyons tout en

iOO PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

Dieu, il est vrai que nous ne verrions rien sans lui, pas même les choses particulières et contingentes ; ainsi il est vrai que c'est lui que nous voyons, quand nous voyons les vérités éternelles et nécessaires, l'ordre absolu.

Quel philosophe, mieux que Malebranche, a saisi ce côté de notre intelligence qui regarde l'infini? Qui mieux que lui a mis en lumière, soit dans l'ordre de la spéculation, soit dans celui de la pratique, l'universalité, la nature divine de cette raison commune qui éclaire tous les hommes? Cette doctrine était sans doute en germe dans la preuve de l'existence de Dieu par l'idée de l'infini ; mais ce germe a été admirablement développé par Malebranche. La manière dont Descartes entend les idées innées, la dépendance où il les place à l'égard des décrets arbitraires de la toute-puissance divine, avaient favorisé la tendance empirique de Régis et de quelques autres cartésiens. Malebranche y apporte le remède ; il restitue aux vérités premières de la science et de la morale leur caractère d'universalité et d'immutabilité, il replace leur siège, avec Platon et saint Augustin, dans l'entendement divin^ il les fait dépendre de l'essence môme de Dieu, et non des caprices de sa volonté. Nous verrons les cartésiens les plus illustres, ceux-là mêmes qui, sur d'autres points, ont fait la guerre la plus vive à Malebranche, revenir à son exemple, à saint Augustin, et modifier la doctrine du maître^ en y faisant entrer une partie de la vision en Dieu.

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