CHAPITRE VII
Théologie naturelle de Malebranche. — Modification de la preuve de l'existence de Dieu de Descartes. —, En quel sens, selon Malebranche, Diea est Tôtre universel. — Immensité et éternité de Dieu. — Distinction de l'immensité de Dieu et de l'étendue intelligible. — Attributs moraux. — Dieu substance môme de la sagesse et de la justice. — De sa béatitude Bouyeraine et de son amour infini. — Objet de cet teneur, infini. — Source de l'amour de la créature pour le Créateur. — ^ la nature de l'amour de Dieu. — Traité de Vamour de Dieu. — MafÉJbcanche da parti do Bossuet contre l'amour désintéressé. — Immutabilité de Dieu. — Conciliation de son immutabilité a?ec sa liberté et sa sagesse. — Critique de la liberté d'indifférence. — De la création. — Impossibilité de l'éternité du monde. — Impossibilité de son anéantissement. — De la conservation des créatures. — Création continuée.
Élevons-nous, comme dit Malebranche, jusqu'au trdne de la majesté souveraine à qui appartient, de toute éternité cette terre heureuse et immobile où habitent nos esprits.
La vaste et magnifique idée de Tôtre souverainement parfait, voilà où il veut puiser tout entière la théologie naturelle. S'il attaque Spinoza qui a fait de l'univers son Dieu, il attaque aussi ceux qui, tout en ayant pour Dieu, non pas l'univers, mais le créateur de l'univers, le défigurent par d'indignes superstitions. Malebranche fait la guerre à l'anthropomorphisme presque aussi vivement que Spinoza lui-même, et comme la plupart des théologiens cartésiens, il n'admet pas une interprétation littérale des Écritures, quand il s'agit de la nature et des attributs de Dieu: «L'Écriture étant faite pour tout le monde, pour les simples aussi bien que pour les savants, elle est pleine d'anthropologies. Non-seulement elle donne à Dieu un corps, un trône, un chariot, un équipage , les passions de joie,
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'• ûe tristesse, de colère, de repentir, et les autres mou- Tcmeots de l'âme, mais elle lui attribue encore les manières d'agir ordinaires aux hommes, afin de parler aux simples d'une manière plus sensible (1). ii II désapprouve que les théologiens parlent dé Dieu suivant ces anthropologies et suivant le langage populaiBC : « Il est permis à tout le monde de dire, avec l'Écriture, que Dieu s'est repenti d'avoir créé l'homme, ou qu'il s'est mis en colère contre son peuple; mais ces expressions, ou de semblables, ne sont pas permises aux théologiens lorsqu'ils doivent parler exactement (2).» Il gémit surcellc quantité de bonnes gens qui, faute de philosopher un peu, ont ,des sentiments de Dieu bien indignes, qui dénaturent l'idée 1 de l'être incompréhensible, qui limitent naturellement I l'infini, qui mesurent sur l'humanité la substance infime, qui humanisent toutes choses, et dépouillent Dieu de ses caractères essentiels, pour le revêtir de leurs qualités pro- I près (3), Quelle différence entre ce Dieu et celui que la raî- - son nous révèle par la notion, si profondément gravée en [ notre âme, de l'Ctre infiniment parfait ! Mais, comme cette ) notion ne frappe pas les sens, on s'imagine qu'elle est une , pure fiction de l'esprit. Cependant c'est à elle seule qu'il r faut s'attacher, c'esf elle seule qu'il faut suivre sans resr triclion, si on ne veut pas grossièrement errer sur la na- [■turc de Dieu et sur ses attributs.
Malebranche, qui est si fort embarrassé pour démontrer ■■l'existence des corps, ne l'est en aucune façon pour prou- Ter l'existence de Dieu. Dieu se peut, dit-il, prouver en niile manières : le plaisir, la douleur, chaque idée de l'es- Pprit, chaque mouvement du corps peut servir à le démon- Itrer. Mais il se découvredirectement à nous dansson ea- Vfience même par l'idée de l'infini. Si Malebranche emprunte ft Descartes la preuve par l'idée de l'infini, ce n'est pas sans la
[" Discourt aur le naCureei la jrJce,
(2) Ibid.
(3) B' Entra, mil.
modifier profondément. Descartes s'élève de Tidée de Tinfini à l'être infini, comme on va deTeffet à la cause. Selon Malebranche, au contraire, Tidéede Tinfini et Dieu sont une seule et même chose, rien ne peut représenter l'infini, si ce n'est l'infini lui-même. A rigoureusement parler, il n'y a même pas d'idée de l'infini. Tout autre être se peut penser, sans qu'il soit, tout autre être laisse voir son essence sans son existence, son idée sans lui. Il n'en est pas de même de l'être infini. Gomme il est à lui-même son idée, comme il n'y a pas d'idée qui le représente, il existe nécessairement par cela seul qu'il est connu et pensé. « S'il est pensé, il faut qu'il soit (l).» Cette simple démonstration est, selon Malebranche, la plus claire et la plus solide de toutes celles que la métaphysique peut fournir, et place Texistence de Dieu, pour la clarté et la certitude, au môme rang que le Je pense ^ donc je suis.
Selon Descartes, l'idée de l'infini est un effet par où on démontre la nécessité d'un être infini qui seul a pu la mettre en nous; selon Malebranche, l'idée de l'infini est la vue directe, immédiate de Dieu lui-même. Dans Descartes, la preuve par l'idée de l'infini s'appuie sur un raisonnement, dans Malebranche, c'est une preuve de simple vue. ♦
Si l'objet de notre esprit, quand nous pensons à l'infini, est Dieu môme, ce n'est pas à dire que la perception, qu'en a notre esprit, soit elle-même infinie. La réalité objective dans laquelle se perd mon esprit, n'a point de bornes, dit Malebranche, mais la perception que j'en ai est bornée. Si nous voyons la substance de Dieu même, c'est d'une manière confuse. Nous voyons plutôt qu'il est la source et l'exemplaire de tous les êtres que nous ne voyons sa pro-
(1) Entret. met. — Aroauld lui reproche de se contredire, tantôt disant qu'il n'y a point d'idée de Dieu, tantôt prétendant le démontrer par son idée. Malebranche répond : « Ne doit-on pas juger que je prends quelquefois le mot d'idée généralement pour ce qui est l'objet inunédJat de l'esprit ? L'idée de Dieu et Dieu même sont une seule et même chose. •
(Réponse au Livre des vraies et fausses idées.)