II
2 PfllLOSOPfilE CARTESIENNE.
Augoslin, et prenant un vol hardi dans le monde de l'invisible et de Tabsolo, entraînera à sa suite une partie considérable de l'école cartésienne. Du second rang la question des idées passe au premier. Les idées innées de simples modes de l'âme deviennent des types des choses, des vérités étemelles ao sein de l'entendement divin. Descartes nous faisait voir les idées au dedans de nous, Malebranche veut nous les faire voir en Dieu.
Descartes n'avait fait qu'efQeurer la question de la Providence; Malebranche aborde hardiment, non-seulement dans l'ordre de la nature, mais dans celui de la grâce, les plus grands problèmes sur la conduite de Dieu à l'égard des créatures. Descartes avait voulu séparer, Malebranche veut unir les vérités de la foi et celles de la raison, et soiîs prétexte de faire une philosophie chrétienne, trop souvent il embrouille la philosophie avec la théologie. De là des nouveautés téméraires, de là les alarmes de Bossuet et d un grand nombre de théologiens, même de ceux qui s'étaient le plus hautement prononcés en faveur de Descartes.
Peut-être pourrait-on dire, pour la défense de Malebranche, qu'il ne faisait en cela que suivre l'exemple donné par les Pères de l'Église et par les plus grands docteurs du moyen âge, comme le remarque Fontenelle : a Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes les deux séparées, mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances et les amènera une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens Pères avec celle de Platon, saint Thomas avec celle d'Aristote, et à leur exemple, leP. Malebranche a traité avec ceU^ de Descartes, d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels, il n'a pas cru qu'elle dût être, comme les autres, dominante pour un temps (1). »
(1) Eioge de Malebranchem
11 ne faut donc pas s'étonner si, à l'occasion de Malebranche, la division s'introduit parmi les cartésiens. Les uns considèrent la philosophie de Malebranche comme le magnifique et légitime développement des principes dn maître, les autres, comme une défection manifeste, un lissu de r&ves et de chimères. Pour les uns, c'est une éclatante démonstration, pour les autres, c'est la ruine des vérités fondamentales de la foi. Cependant, l'inlluence de Malebranche, plus grande que ne l'ont faite jusqu'à présent ia plupart des historiens de la philosophie, s'étend jusque sur ses adversaires les plus illustres, parmi les cartésiens, sinon sur Arnauld, an moins sur Fénelon et peutêtre sur Bossuet lui-mCme. Les plus véhéments contre sa providence générale, contre son optimisme, contre ses nouveautés en théologie, lui empruntent plus ou moins la doctrine de la raison et de la vue des vérités éternelles en Dieu, ou du moins, sans lui, ne les eussent peut-être pas retrouvées dans saint Augustin,
Malebranche est un enfant de l'Oratoire, en même temps que de Deseartes. Montrons d'abord le lien entre sa philosophie et l'esprit de son Ordre, recherchons quels y furent ses antécédents et ses maîtres, n Allons donc, comme dit Bossuet, à celte maison où reposent les os du grand saint Magloire (1); là, dans l'air le pins pur et le plus serein de la ville, un nombre infini d'ecclésiastiques respire on air encore plus pur de la discipline cléricale ; ils se répandent dans les diocèses et portent partout l'esprit de l'Église (2). ii Avec la prière et l'élude, l'enseignement fut la vocation de l'Oratoire, non pas l'enseignement comme instrument de politique et de domination, mais l'enseignement pour le bien des esprits, pour le bien de celui qui enseigne et de celui qui est enseigné. Per-
(1) Saint Ua^loire, »Uué dnii» le haut du Taubaurg Snin'.-JucqupB, à Pariii, fnl ud des première et des plus conEtd^mbleBélnblinBFDjpTiisdel'Orktuire. C'éiall nti Eéminure composé d'élëi» envoyés pur tous [es dlovèsM de Fr&nce.
(2) Oroùon funibre du P. Bourgoing, troisième général de l'Oratoire.
suadés qu'on sait mieux les choses dont on a été obligé d'instruire les autres^et que ceux qui ont été appliqués à l'instruction de la jeunesse, ont plus de disposition pour tous les emplois de l'Église où la connaissance des lettres est d'un grand usage^ les chefs de l'Oratoire avaient établi cette règle, que nul n'entrerait dans la congrégation «ans avoir passé par cette salutaire épreuve de l'enseigne- Ttïeni.
Il faut voir, dans Bernard Lamy, quel idéal on se faisait à l'Oratoire des qualités requises chez celui qui enseigne (i). Chez les oratoriens, pas de constitution secrète dont on fit mystère, point de vœux solennels, autres que ceux du sacerdoce (2), pas d'autre juridiction que celle des ordinaires dans le6 fonctions du saint ministère. Comme la Société des jésuites était jointe au Saint-Siège, celle-ci était jointe aux prélats : «conformément à l'obéissance que leur promettent les prôtres quand ils sont consacrés, et qui semble essentielle à l'état de prêtrise (3). » A la différence des instituts monastiques du moy^en âge ou même des ordres religieux du seizième siècle, ce n'étaient pas des religieux, mais des prêtres, réunis par l'amour de la piété et de la science, vivant en commun, suivant l'institution de la primitive Église. Quelques règlements, en-petit nombre, n'avaient d'autre but que de maintenir entre eux une certaine uniformité. Pour cloître ils avaient l'amour de la retraite et de l'étude, et pour lien principal, la charité. « Il n'y a, dit Bernard Lamy, que le lien de la charité qui nous lie. Ce lien étant rompu, nous ne serons plus (4). »
(1) Entretiens sur les sciences, cinquième entretien, où il trace Tidéal d'une sainte communauté, in 12, édit. de 1683.
(2) Histoire de Pierre Bérulle, par le P. Tabaraud, 2 vol. in-8, Paris,
(3) Extrait du Projet de la congrégation^ dressé par Bérulle et présenté à Tarclievêque de Paris. {Vie du cardinal de Bérulle ^ par Habert, abbé deCérizy, in-l, Paris, 18d6, p. 333.)
(4) 6« Entretien,
En eotrant dans l'Oratoire, on demeurnit libre d'en sortir, comme on avait été lilire d'y entrer. Cliacira de ses membres gardait une honnête indépendance' qui lui permeLLait de se livrer aux occupations et aux études pour lesquelles il se sentait le plus de goût. L'amour de l'étude, joint à celui de la retraite, l'union de la philosophie, des sciences et des lettres avec la théologie, -voilà un des caracières (bndamentanx de k congrégation de l'Oratoire. Son histoire tout entière justifie cet éloge de Bernard Lamy : « Nous aimons la vérité, les jours ne suffisent pas pour la consulter autant de temps qno nous le souhaiterions. On a toujours eu cet amour pour les lettres dans cette maison, ceu.i: qui l'ont gouvernée ont lâché de l'entretenir (!}, n Cet esprit libéral de l'Oratoire parait bien dans la règle qui dispensait de toute fonction, et de toute autre all'aire, quiconque se signalait par son aptitude dans les lettres ou dans les sciences, parce qu'on ét;iit persuadé qu'ils ne pouvaient pas rendre de plus grands services à l'Église, qu'en continuant de librement étudier (2). Ainsi le P. ïhomassin eut tout loisir pour composer ses savants traités sur les méthodes à suivre dans l'enseignement, sur les dogmes et sur la discipline de l'ÉKl'se, et le P. Malebranche pour se livrer à ses hautes spéculations métaphysiques.
Mais Bosquet a tout admirablement dit, dans quelques
fl) ibiit. Voir BOSsi 1» letlre du P. Leiang aa P. André sur les E;ier~ ciets imposé.', aux membres île l'Orrttoire e( Bur le i«mps doiil ils puuvaient librement disposer, dans les Fingmenla de pliitoiuphie moilcrne de Id. Cousin. 2' partie, 1' appendice, derniËre éilitiT>ii, loue.
(S) • Êies-ïous capable des grandes éiudea î La congregiilion de l'Oratoire ïoiis accordera du mpoa, an livri's ti dea cliairus inSmo pour'eilwigDcr T Aimei vous la retrjîle ? E Is a des maisons de silence et de wli'> tude. Vous senirt-voua parlé à la pénitence 1 Voua Iroiiverpi eliei ell« des exemples de l'otatiiieoce des Clinrlreui. Le lèle de In maison du Seignear tous brûle- 1 il Je cteiirt Elle rous donnera des misaions el des cures. Ain:ei-rDus le clianl et les cùrémanieaï Elle vous donnera un ministère de cijautre dans un cijapiire. > (Vie du f. Cortdreii, par le P. Amelotle.)
6 PHILOSOPHIE CARTÉSIEiNNE.
.lignes qu'il faut citer, sur i'esprit et sur la sagesse des coDstitulions de l'Oratoire, et sur les traits distinctifs des enfants de BéruUe. h Son amour immense pour l'Église lui inspira de former une compagnie à laquelle il n'avait point voulu donner d'autre esprit que l'esprit de l'Église, d'autres règles que les canons, d'autres supérieurs que les évoques, d'autres liens que la charité, d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce, compagnie où une sainte liberté fait le saint engagement, oîi l'on obéit sans dépendre, où l'on gouverne sans commander, où toute l'autorité est dans la douceur et oti le respect s'entretient sans le secours de la crainte ; compagnie où la charité qui bannit la crainte opère un si grand miracle, et où, sans autre joug qu'elle-même, elle sait non-seulement captiver, mais encore anéantir !a volonté propre; compagnie où, pour former de vrais prêtres, on les mène à la source de la vérité, où ils ont toujours en main les livres saints pour en rechercher sans relâche la lettre par l'esprit, l'esprit par l'oraison, la profondeur par laretraite, etc. (Ij- »
11 semble que tous ces éloges soient autant de traits satiriques contre les jésuites. Ce que Bossuet célèbre dans l'Oratoire est précisément en contradiction avec les règles et la constitution des jésuites. Opposées par leur constitution, les deux congrégations ne le furent pas moins, dès l'origine, par leur esprit et par leurs tendances philosophiques. Tandis que l'Oratoire représente l'idéalisme, les jésuites représentent l'empirisme; l'Oratoire est pour Descartes ou pour Platon, les jésuites sont pour Gassendi ou pour Aristote; l'Oratoire croit, avec saint Augustin, que nous voyons la vérité en Dieu, les jésuites, avec saint Thomas, que nous la voyons dans notre propre esprit (2).
Pierre BéruUe, le pieus et illustre fondateur de l'Oratoire,
(I) Oraison funèbre du P. Uaurgoing,
|î) CoiiBuller i'Oratoùe en France au dix-sei/tième et au dix-neu tiéele, par ie P. Adolphe Perraud, 1 vol. iQ-8, Paris, 18S5.