‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 4 sur 68 · L'ORATOIRE · texte numérisé non relu

L'ORATOIRE

n'était pas un philosophe, et n'avait imposé à son ordre aucun système philosophique ancien ou moderne. Mais, à déftiut d'une philosophie, il lui avait transmis des recommandations et des prédilections qui devaient déterminer ses tendances philosophiques. Il avait, d'ailleurs, dit le P. Tabaraud, une profonde vénération pour saint Augustin qu'il mettait au-dessus de tous les autres Pères; il l'honorait singulièrement comme le docteur de la grâce de Jésus-Christ, et il voulut que cette dévotion passât à ses disciples. Elle y passa, en effet; saint Augustin fut le théologien de prédilection de l'Oratoire, ce qui, en dépit de toutes les protestations et de toutes les signatures de formulaires, le rendit toujours plus ou moins suspect de jansénisme. Avec saint Augustin, et par saint Augustin, l'Oratoire goûta Platon qui déjà, avant Descartes, l'emportait sur Aristote au sein de la congrégation.

Les premiers Pères de l'Oratoire avaient, en effet, formé le dessein d'introduire parmi eux la philosophie de Platon qui leur paraissait avoir quelque chose de plus grand et de plus sublime, de plus accommodé aux mystères de la foi, que celle d'Aristote (i). Nous citerons le cours complet de philosophie du P. Fournenc qui parut en i655. L'auteur annonce dans la préface qu'il veut unir avec l'esprit de Platon et les doctrines des Pèreç de l'Eglise la vraie philosophie d'Aristote (2). Dans la préface du tome deuxième sur la philosophie morale, il se défend ainsi contre le re~

(1) Bibliothèque critique de Richard Simon sous le pseudonyme de M. de Sainjore. Bâie, 4 vol. in-1?, 1709. (Voir le tome IV, lettre 12.)

(2) Uniuersœ philosophiœ synopsis accuraiissima, sinceriorem Aristoielù doctrinam cum mente Platonis passim expiicata et illustrata^ et cum orthodoxis 8S, Ddctorum sententiis breviter dilucideque concinnans, Lutet, 1656, 3 vol. în.4. — Il dit dans la préface : Parant! mihi compendium in quobrevissime simul atque ampllssime peripateticarum omnium qusestlonum argumenta discnterentur, multa cum ex novis observationibus, iisque doctissimis quibus recentiores aliqui pbilosophiam nobilitamot, tum Tel multo uberius ex antiqnis monnmentis platonicorum excerpta occnrrerunt , ex quibos non parum spleodoris ac dignitatis elucubrationibus nostris acceasurum putavi.

proche de citer trop souvent Platon : « At cur Platonem loties ?Imo cur tam sœpe Aristotelem alii citant ac demirantur? Philosophiam hic profiteor, non theologiam. » On y rencontre le nom de Descartes, dont la philosophie commençait àse répandre; mais en général le P. Fournenc paraît préférer Platon à Descartes, et il met les arguments du Phédonen faveur de la spiritualité de l'âme au-dessus de ceux des Méditations, Bientôt le développement de la philosophie de Descartes fit oublier, au sein de l'Oratoire, ces essais de platonisme; mais la trace cependant en est demeuréedans le cartésianisme oratorien, dont le caractère principal est Talliance de Descartes avec saint Augustin et avec Platon.

Si, par saint Augustin, Bérulle avait préparé ses disciples à recevoir Descartes, il les y disposa peut-être plus directement encore par l'amitié dont il l'avait honoré, et par l'estime qu'il avait professée hautement pour ses doctrines et pour sa personne. Il avait fait la connaissance de Descartes chez le nonce* du pape, dans une réunion de sayants et de grands personnages, devant lesquels un sieur de Chandoux exposa un nouveau système de philosophie et de chimie (l). Descartes ayant pris la parole pour le combattre, Bérulle fut tellement frappé de la force de ses objections, de la nouveauté et de Tenchaînement de ses idées, qu'il voulut avoir avec lui des conférences particulières. Dans ces conférences Descartes lui exposa les pre mières pensées qui lui étaient venues sur la philosophie Le cardinal, dit Baillet, pénétré de leur importance, l'encouragea à mener à bonne et prompte fin son projet de réforme philosophique, et même lui en fit une affaire de conscience. Quand Descartes quitta la France, il le recommanda vivement aux prêtres de TOrâtoire de la Flandre. Aussi Descartes, dit encore Baillet, considérait Bérulle,

(t) Ce sieur de Chandoux fut depuis pendu pour crime de fausse monnaie. Voir la Vie de Descartes, par Baillet, iiy. II, chap. xiv, et liv. Ilf, chap. IX.

après Dieu, comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays, pour mieux les accomplir (I). Toutefois, ce ne fut pas Bérulle, mort en 1629, mais son successeur, le P. de Condren, qui introduisit la philosophie cartésienne dans l'Oratoire avec l'aide des PP. Gihieuf et (2) La Barde, qui s'étaient étroitement liés avec Descartes, pendant ses divers séjoui-s à Paris. D'adversaire de Descartes, le P, La Barde en était devenu un zélé partisan, après lui avoir soumis ses difficultés, par l'intermédiaire de leur ami commun, le P. Gibieuf. Nous voyons Descaries le remercier d'avoir pris la peine de lire ses pensées métaphysiques, et de lui avoir fait la faveur de le défendre contre ceux qui l'accusent de mettre tout en état de doute : « Il a, dil-il, très-bien pris mon intention et si j'iivais plusieurs protecteurs tels que vous et

i, je ne douterais pas que mon parti ue se rendît bientôt

^lus fort (3). B

Voici un témoignage qui prouve combien les cartésiens devinrent nombreux dans l'Oratoire. Lorsqu'on 1678 les supérieurs furent obligés, pour préserver l'Ordre d'une ruine imminente, de proscrire eux-mêmes dans leurs maisons, l'enseignement du cartésianisme, des membres de la congrégation leur envovèient une protestatiou où ils disaient : « Si le cartésianisme est une peste, nous sommes plus de deux cents qui en sommes infec tés (4). n La philosophie de Descartes doit beaucoup à l'Oratoire, mais l'Oratoire ne doit pas moins peut-être k la philosophie de Descartes. C'est d'elle qu'il tient cette jus-

{!) Vie de Desairtes, li». I[, cliap. \rv.

(î) Le P. Gibieiif esl auieur d'un ipaité De liierlale Veiel ci-enfura:, composi! à riissiigailaii du curdlunl de Bdriille et dont toute In doctrine nt tirée de aslnt Augasiiii.

(a) Ëdit. Clerul., p. 613. I" vol.

(*) Cette lettre est dléa par le P. Daniel, troisième partie du Voyage

. idllifiotile de lletearles, et duna le Memigiiimi. ri J'ai vu, dît Mdnafie, une

lettre imprimée en irËs-beau laiin d'un do leurs plus jeuDee frères qui

denandall permission de la professer avec deui cents de ses confrères. >

:''.(lfOKViBna,édU.dei74i,4 vol.in-12, a>vol., p.36î.j

iO PHILOSOPHIE CARTÉSIENNE.

lesse, cette raison épurée, cette élévation des idées qui distinguent ses ouvrages ; c'est à elle enfin qu'il doit sa plus grande gloire, puisque c'est à elle qu'il doit Malebrancbè.

Malebranche a donc eu, au sein de l'Oratoire, des prédécesseurs et des maîtres animés du même esprit philosophique; il n'y a pas introduit, il y a trouvé et il n'a fait qu'y affermir et développer à son tour, cette tendance idéaliste et platonicienne^ unie au cartésianisme, dont sa philosophie devait être une si brillante manifestation. Le P. André Martin, plus connu sous le pseudonyme d*Ambrosius Victor, est lé plus célèbre de ceux qui l'avaient précédé dans cette voie philosophique. Malebranche le cite avec éloge dans la Recherche de la vérité (i), et le P. Hardouin (2), dans ses Athei detecti, le signale comme le maître en athéisme de Malebranche. Entré dans l'Oratoire en 1644, et chargé d'enseigner la philosophie au collège d'Angers, André Martin fut, dit-on, le premier professeur de la congrégation qui introduisit Descartes dans l'enseignement philosophique. Il souleva contre lui toute l'université d'Angers par son attachement aux doctrines nouvelles, etbientôt il luifutenjointdeseconformeràAristote, dans son cours de physique. Peu de temps après, et pour la même cause, un autre oratorien, Bernard Lamy devait encore troubler cette même université. André Martin, malgré les censures de l'université d'Angers, n'abandonna pas Descartes, et il continua à répandre ses doctrines, en les dissimulant toutefois sous le nom et l'autorité de saint Augustin.

Mais s'il échappa à l'accusation de cartésianisme, c'est pour encourir celle, plus dangereuse encore, de jansénisme, qui ie fit suspendre de la chaire de théologie de

(1) Voir réclaircissement relatif au III* livre, sur la Nature des idées et réclaircissement sur le VI« livre.

(2) Né à Bressuire, dans le Poitou, en 1621, mort à Poitiers, en

(3) Il y eut des discussions et des conférences avec les protestants. Il

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