‹ Histoire de la philosophie Cartésienne (volume 2)Chapitre 49 sur 68 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Adversaires anticartésiens de Malebranche. — L'abbé Foucher. — Le scepticisme de la nouvelle académie opposé à Malebranche. — L'abbé Faydit Zoîle de Malebranche, bouffon et brouillon. — Ses diverses disgrâces. — Folies qu'il impute à Malebranche. — Virgile plus orthodoxe que Malebranche. ~ Malebranche meurtrier de la Proyidence.

— Dialogue entre Tertullicn et Malebranche. — Malebranche comparé à Molinos. — Horreur affectée de Faydit pour les prétendues impiétés de Malebranche. — Le P. Dutertre, d'abord zélé malebranchiste, abandonne et réfute Malebranche par ordre de ses supérieurs. — Ton ironique et empirisme du P. Dutertre. — Saint Augustin blâmé à cause de son platonisme. — Le P. Hardouin. — Malebranche dans les Athei detecti. — Locke. — Son Exayyien critique de la vision en Dieu, — Voltaire. — Tout en Dieu^ commentaire sur la philosophie de Malebranche.

— Sympathie de Voltaire pour le Tout en Dieu de Malebranche. — Secret de cette sympathie.

Si tous les cartésiens ne sont pas malebranchistes, tous les adversaires de Descartes sont en quelque sorte à plus forte raison les adversaires de Malebranche dont les doctrines s'éloignaient encore davantage, soit de la philosophie commune et des opinions généralement reçues, soit de la philosophie de Gassendi. Nous ne voulons parler ici que des anticartésiens qui ont fait directement la guerre à la philosophie de Malebranche. Suivant Tordre chronologique, mentionnons d'abord l'abbé Foucher, chanoine de Dijon (1), qui prit la plume contre le premier volume de la Recherche de la vérité, et auquel l'auteur

(1) Il est né à Dijon en 1644, et mort à Paris où il passa la plus grande partie de sa vie, en KiOO. Il fut en correspondance avec une foule de savants français et étrangers, et particulièrement avec Leibniz dont il combatiii l'harmonie préétablie. M. Foucher de Careil, dans ses Lettres et o}..u$cule>' inédits de LW'/ur , do 1S64 . a publié vingt-six lettres inédites de Leibniz it do Tabbé Foucher qui s'ajoutent à celles que nous possédions déj:\. L*abl>é Foucher n*out pas seulement dos discussions par écrit, mais des conférences avec Malebranche : « Je voudrais» écrii-ii à Leibniz^

ADVERSAIRES ÂNTIGARTÉSIENS I)E MALEBRÂNGHE. 383

a répondu avec beaucoup de vivacité dans la préface du second (1). Ce fut la première polémique suscitée par la philosophie de Malebranche. Foucher avait été d'abord plus ou moins cartésien, puisque, selon Baille t, il s'était chargé, à la prière de Rohault, d'une oraison funèbre de Descartes qui devait être prononcée dans une autre paroisse que Sainte-Geneviève. Mais plus tard nous le voyons incliner au scepticisme, faire la guerre au dogmatisme cartésien et entreprendre de restaurer les doctrines de la nouvelle Académie. Tel est le point de vue où il se place pour attaquer le premier volume de la Recherche (2). Lorsqu'on fait état de rechercher la vérité, il ne faut pas, dit-il, supposer qu'on l'a déjà trouvée. Or, c'est là ce que fait Malebranche pour la nature de l'âme et des idées, et pour les vérités nécessaires. Il a admis comme des vérités ce qu'il fallait prouver, et ce qu'on ne pouvait prouver, sans réfuter d'abord Sextus Empiricus. Y a-t-il conformité de l'esprit avec les choses? L'esprit ést-il conformé de façon à les voir telles qu'elles sont? Voilà ce que

que vous eussiez été présent à quelques conférences que nous avons eues ensemble, le P. Malebranche et moi, sur la philosophie. » Lettres et opuscules inédits, p. 44.

(1) Malebranche y traite assez durement Tabbé Foucher. Il fit disparaître cette préface dans la 4">« édition.

(2) Leibniz, à la nouvelle de sa mort, le juge ainsi dans une lettre à Nlcaise : « Peut-être que son but n'était que d'être le ressuscitateur des académiciens, comme M. Gassendi avait ressuscité la secte d'Épicure, mais il ne fallait donc pas demeurer dans les généralités. Platon, Cicéroo, Sextus Empiricus et autres lui pouvaient fournir de quoi entrer bien avant en matière, et, sous prétexte de douter, il aurait pu établir des vérités belles et utiles. Je pris la liberté de lui dire mon avis là-dessus, mais il avait peut être d'autres vues dont |e n'ai pas été assez informé. » (Cousin, Fragments phiios.^ 4« édit., t. III, p. 151.) Voici le jugement de Hnet : « Le livre qu'il fit contre le P. Malebranche me donna de l'estime pour lui... Il s'était renfermé dans l'étude du platonisme qu'il qualifiait de doctrine des académiciens. Mais cette doctrine ayant jeté plusieurs branches, il s'en fallut bien qu'il les eût toutes maniées et secouées. A peine connaissait-il le nom de Garnéade et d'Ârcésilas, moins encore le pyrrhonisme. »

d'abord il fallait démontrer. Donc, Malebranche n'a pas trouvé le chemin qui conduit aux connaissances solides. Il lui reproche aussi de ne décider rien sur la question de savoir si c'est Dieu qui produit des idées dans l'âme, à l'occasion des mouvements qui sont dans le cerveau, ou si ces mouvements produisent véritablement les idées, quoiqu'il paraisse difficile de dire plus clairement que ne le fait Malebranche, môme dans ce premier volume, que c'est Dieu seul qui les produit en nous, a Concluons, dit Foucher , que nous ne sommes point assurés si nos premières conceptions nous représentent les choses qui sont hors de nous comme elles sont en elles-mêmes, d'où il s'ensuit que nous ne sommes pas plus avancés pour la connaissance de la vérité que l'on était du temps de nos pères, si nous n'avons point d'autres principes que celui que nous venons d'examiner. »

Ces objections sont développées dans la Ciniique de la Rechei'che de la vérité^ et dans les diverses répliques de Foucher aux réponses de Malebranche et de ses disciples (I), parmi lesquelles nous avons déjà cité celle de Desgabets. Foucher composa plus tard un autre ouvrage intitulé : Dissertation sur la Recherche de la vérité, contenant V histoire et les principes de la philosophie des académiciens avec plusieurs réflexions sur les sentiments de M, Descartes (2), dans lequel il annonce la prétention de fixer un corps de doctrines pour l'usage de ceux qui veulent philosopher sérieusement. Il commence par une histoire rapide et superficielle de la nouvelle Académie, où il se propose de montrer que

(1) Critique de la Recherche de la vérité, Lettre par un Académicien^ in-lîi. Paris, 1G75. Dans le même volume on trouve : Réponse pour la Critique à la préface du 2* volume de la Recherche de la vérité, lii'd. —Nouvelle dissertation sur la Recherche de la vérite\ contenant la Réponse à la Critique de la Critique de la Recherche de la vérité^ 1676. L'auteur de cette Critique de la Critique est Desgabets que Malebranche traite assez dédaigneusement dans la préface de la 3« édition de 1687. Pendant qu'ils se battaient, ditnoa moins dédaigneusement le P. André, sur un sujet qu'ils n'entendaient ni Ton ni l'autre, la Recherche se trouva finie et parut tout entière à la fin de 1676.»

(2) Paris, 1693, in- 12.

le dessein des académiciens était de rappeler la philosophie aux premiers principes , et qu'ils n'étaient point sceptiques , quoique opposés à tous les dogmatislcs. Suivant lui, la première chose qu'il faille chercher à établir est celle, sans laquelle il n'est pas certain qu'on doive chercher rien autre chose, c'est-à-dire, la possibilité même de la connaissance de la vérité. Or, la connaissance de la vérité n'est possible qu'à la condition de trois choses , d'un critérium général pfour la vérité , d'un critérium particulier pour les choses qui sont hors de nous, d'un ordre nécessaire entre nos connaissances. Foucher reproche à Descartes, de même qu'à Malebranche, d'avoir manqué à cette règle, n'ayant pas d'abord prouvé la conformité des idées avec les choses. Ce qu'il j'ecommande avant tout, c'est l'art de douter, et comme par cet art de douter on ne le voit tendre vers aucun dogmatisme, on peut bien soupçonner que ce n'est pas seulement pour lui une méthode, mais un but, et qu'en attaquant Malebranche il veut établir un scepticisme qui n'est pas sans analogie avec celui de Huet (1).

De l'abbé^Foucher, je passe au plus violent, mais aussi au moins sérieux, de tous les adversaires de Malebranche, à l'abbé Faydit que Richard Simon appelle le Zoïlc de Malebranche (2). Faydit paraît si dépourvu de dignité et de jugement, si brouillon dans ses doctrines, si bouffon dans ses propos, qu'il est difficile de le prendre au sérieux, quoique assurément il ne manque pas de verve et d'esprit, et qu'il

(1) Pour plus de détails sur Fouchernous renvoyons àrexcellente Etude philosophique que vient de publier M. Tabbé Rabbe,in-8, Paris, Didier, 1 867.

(2) L'abbé Faydit est né à Riom. Entré à TOratoire en 1C02, il fut obligé d'en sortir en 1671 ; il alla ensuite à Rome, où il intrigua beaucoup. De retour en France, il publia un ouvrage intitulé : Altération du dogme théologique par la philosophie d'Aristote, qui le fit enfermer à la prison de Saint-Lazare. S'étant rétracté, il fut relâché, avec injonction de rester à Riom, où il mourut en 1709. ^Voir sa biographie, dans Moreri.) Dans son Apologie du système des saints Pères il a la bassesse de dire, à propos de sa prison de Saint-Lazare : « Le roi par sa bonté m'ayant fait sortir du lieu où sa JQstice m'avait fait enfermer. »

ir. 25

ait plus d'une saillie juste et piquante . Il ne fait, d'ailleurs, grâce à personne de ses injures et de ses épigrammes, et il n'épargne pas plus Fénelon, et même Bossuet, queMalebranche. Contre le lélémaque et les Maximes des Saints j qu'il appelle le Télémaque spirituel, il prodigue les plus bouffonnes et les plus inconvenantes railleries (d). Il poursuit de ses épigrammes le chef-d'œuvre oratoire de Bossuet, le sermon Sur l'unité de l'Église (2). Mais partout il s'acharne contre Malebranche, lançant contre«lui les sarcasmes et les injures, môme dans les ouvrages où personne ne s'attendrait à rencontrer l'auteur de la Recherche de la vé-

rité^ tels que les Eclaircissements sur l'histoire ecclésiastique des deux premiers siècles de l'Eglise^ ou les Remarques sur Virgile, ou même la Vie de saint Amable, patron de la ville de Riom. Il fut obligé de sortir de l'Oratoire pour avoir publié contre la défense des supérieurs, un ouvrage cartésien, intitulé De mente humana juxta placita neotericorum^ où Malebranche était déjà fort maltraité (3). N'ayant pu trouver ce volume, nous ne savons jusqu'à quel point, et pendant combien de temps , Faydit a été cartésien, mais comme dans ses autres ouvrages nous ne trouvons nulle trace de cartésianisme , nous le classerons néanmoins parmi les adversaires anticartésiens de Malebranche.

Cette expulsion de l'Oratoire ne fut pas sa dernière disgrâce. Tandis qu'il prodigue à tous, et particulièrement à Malebranche, l'accusation d'hérésie, il ne peut écrire un seul livre sans attirer sur lui-même cette accusation dont

(1) La Télécomanie à Èleuiéropîe, chez Pierre Philalèthe y\n-\2. — Li Télémaque spirituel ou le Roman mystique sur Vamour divin et sur Vamournaturel, in-12, 1G99.

(2) Un auditeur un peu cynique

Dit tout haut, en bâillant d*ennui :

Le prophète Balaam est obscur aujourd'hui,

Qu'il fasse parler sa bourrique, Elle s'expliquera plus clairement que lui.

(3) Voir le P. André par M. Charma, 1" vol., p. 336.

ADVERSAIRES ANTICARTÉSIENS DE MALEBRANCnE. 387 il est si prodigue à l'égard des aulres. Dans son ouvrage sur Y Histoire ecdésiastique des deux premiers siècles de VE- 5/ise{I), il veut prouver que la doctrine de l'éternité de la matière n'est pas hérétique, qu'elle a été soutenue par de trÈs-savants catholiques de tous les siècles, pup plusieurs Pères de l'Église, que c'est le sentiment de llégis, et même celui de Malebranche qui, s'il ne l'avoue pas expressément, n'en est pas fort éloigné. D'ailleurs, tout ce qu'a dit Malebranche sur le Verbe éternel et sur Jésus- Christ, cause occasionnelle et déterminative de l'efficace de Dieu, n'est , selon Fayriit, qu'un réchauffé des vieilles opinions des Marcionitus, Valentiniens, etc. On dirait qu'il n'a d'autre but que de justifier les anciens hérétiques aux dépens de Malebranche (2).

Il fait la guerre à la théologie scholastique et à saint Tiiomas, qu'il accuse d'avoir insinué le Irithéisme, dans un livre qui lui vaut la prison de Saint- Lazare, comme coupable d'avoir attaqué la croyance commune à la Trinité (3). Bossuet applaudit durement à l'emprisonnement de Paydit:<( Le malheureux Faydit, après avoir long- ■ temps souillé sa plume impie et licencieuse dans toute sorte d'emportements et d'erreure, s'est laissé prendre enfin pour avoir osé publier un livre abominable sur la Trinité , où il a poussé le blasphème jusqu'à dire qu'il y a trois dieux,.. Il a été arrGté... Il serait digne sans doute d'un plus rigoureux châtiment, s'il n'y avait autant de folie que d'erreur et d'impiété dans ses écrits (4). » Sorti de prison, Faydit écrit une apologie contre le P. Hugo qui l'avait attaqué (5). Mais c'est aux dépens de

(J) ÈclaircùaemeaU sur Phistoii-e des deux premiers iièeles de CÉglise, petit in-S. Maastricht, 1G0&.

(2) Allëration du dogiiw iMo/ogiquepar la philosophie (T Arisloie.

(3) Malebraoclie répond avec iodignatioa et rnûpria à Fajdii dans la préface de la 3* édition da rcb Entretiens métaphysiques.

(4) Lettre IBl, ûdit. LefÈtre.

[h) Apolvgie 'lu syslème des saints Pères sur la Trinité, contre les tropolltrea ei les sociuiens, Nancy, 1802, in-lï.

388 PDILOSOPUIE CARTÉSIENNE.

Mateliranche qu'il se justifie d'avoir accusé saint Thomas d'hérésie. Pour n'Ôlre pas hérétique, il suffit que les théologiens scbolastiques désavouent les conséquences qu'on impute à leur système. De même en est-il de Malebranche. Arnauld prouve très-bien que sa doctrine conduit k des énormit^s, et cependant il n'est pas excommimié, parce qu'il les désavoue.

Il est facile, dit encore Fajdit, de démontrer que des propositions de Malebranche, découlent certaines conséquences qui sont de véritables folies et des estravagances plus grandes que les plus outrées de celles qui tombent dans la t&te des fous des Petites-Maisons, mais il ne s'ensuit pas de là qu'on doive y mellre ce bon Pèce. Ainsi les corps organisés, d'après son système, sont le produit de volontés particulières, tandis que les miracles rentrent dans les lois générales de la nature, d'où il suit que pour une mouche il faut on miracle, mais qu'il n'en faut point pour le déluge ; voilà une rie ces folies que Faydit reproche sans cesse à Malebranche. Il ne manque pas de tourner en dérision i'imagination des volontés particulières de l'archange Michel qui, avant Jésus-Christ, déterminaient les volontés générales de Dieu, ce qu'il appelle la Michaélocratie.

Mais il se donne surtout libre carrière contre Malebranche dans ses Remarques sur Virgile (\). Ce titre trompeur n'est qu'un prétexte à parler de toutes choses et à avancer les plus grandes folies. Il a voulu, dit-il dans la préface, essayer s'il pourrait faire lire agréablement au public les vérités les plus essentielles à la religion. Or il imagine d'opposer la tbéodicée de Virgile à celle de Malebranche, prétendant retrouver dans l'Enéide tous les mystères, la doctrine de saint Augustin et la grâce efficace, et dém(Hi-

(1) Remarques îur Virgile et sur Homère et lur le style poétique de rÈerilure sainte, où l'on réfuie Us itêtuelions pernicieuies que Spinoîa, Gmtius et M. Leclevc en ont tirées, et quelques opinions parliculières du P. Malebranche, rfu sieur Lelevet et de M. Simon, in-11. Paria, llOi. — Nouvel/et Remarques sur Virgile et sur Homère ou sur les sophomories el les folies des sages et des lavanti, iD-12, 1710.

trer que Virgile est meilleur théologien que la plupart des docteurs du dix-septième siècle. La providence générale est le texte de ses plus violentes et de ses plus perfides attaques contre Malebranche. It Taccuse de faire Dieu esclave des lois générales. Cardan tirant l'horoscope de Jésus-Christ, a soutenu que, par le seul ordre de la nature et des astres, il devait mourir sur la croix; Malebranche doit admirer ce blasphème, s'il veut être conséquent à son système (1). Avec ses lois générales, il supprime les prières; lui et ses disciples sont des meurtriers de la Providence. Il le représente assistant avec sa Compagnie, dans la chapelle de l'Oratoire Saint-Honoré, à un Te Deum solennel en l'honneur de la naissance d'un prince; puis il se récrie sur son hypocrisie et sur le mépris qu'il doit faire eu lui-même de la cérémonie et des assistants, du haut de sa providence générale (2).

Mais en vain oppose-t-on à Malebranche les passages des Pères; comme Spinoza et autres semblables, il a, selon Faydit, réponse à tout avec le mot d'anthropologies. Qu'on l'accable d'un million de passages des Écritures, il s'en soucie peu : (( Il a trouvé son système dans l'idée de l'être parfait, et dans le livre de la sagesse universelle qui est le seul qu'il lit, et il nous plaint, avec son disciple Lelevel, de n'y pas voir aussi clair que lui. .. Puis s'applaudissant tous deux ensemble en secret, ils se disent l'un à l'autre ces vers du poète Épicharme : Notre âme est la seule qui a des yeux, la seule qui voit et qui entend la vérité. Le reste des mortels ne voit et n'entend goutte (3). »

On sait que Malebranche traite assez mal TertuUien dans le deuxième livre de la Recherche de la vérité. Faydit feint

(1) Nouvelles Remarquer sur Virgile et sur Homère,

(2) Madame de Sévigné ne semble-t-elle pas aussi soupçonner un peu la sincérité de Malebranche, lorsqu'elle écrit à sa fille ; « On voit que Malebranche ne dit pas ce qu'il pense, et qu'il ne pense pas ce qu'il dit* >• Lettre 650, édit. de 1806.

(3) Éclaircissements sur l'histoire ecclésiastique des deux premiers siècles^ 4« chap.

d'entendre en rêve une conversation entre ces deux personnages, dans laquelle Tertullien prend amplement sa revanche sur Malebranche. Et d'abord, contrefaisant le langage de ses admirateurs, il met dalis la bouche même de Malebranche cet emphatique éloge de sa personne et de ses écrits : « Ma réputation est si grande qu'on vient des extrémités du nord, du fond de l'Allemagne et de l'Angleterre à Paris, exprès pour me voir... Nos Pères sont idolâtres de moi... Partout où nous avons des maisons, nos régents enseignent mon système de philosophie, et partout où nous avons des chaires de philosophie ou des chaires de prédicateurs à remplir, nos professeurs et nos prédicateurs enseignent ma nouvelle théologie et mon système sur la grâce, la providence et l'incarnation. Toutes nos chaires retentissent des belles découvertes que j'ai faites sur ces grands mystères... Il n'y a que moi seul qui aie pu guérir notre congrégation de l'Oratoire de la maudite hérésie du jansénisme, moi seul en suis venu à bout en inventant un nouveau système sur la grâce (1). » Mais voici Tertullien qui récrimine, et qui rabat singulièrement cette outrecuidance. Il prétend que s'il est lui-même fou, assurément Malebranche ne l'est pas moins, qu'il est faux que toute la congrégation de l'Oratoire ait embrassé ses doctrines, et qu'il ne connaît pas un seul Oratorien malebranchiste, sauf Levassor qui s'est fait protestant, conquête dont il n'a pas lieu de se vanter.

Entre tous les pamphlets de Faydit contre Malebranche, il ne faut pas ouljlier la Preshytéromachie^ singulier parallèle de Malebranche et de Molinos, aboutissant à cette conclusion, que le second était bien moins hérétique et bien moins coupable que le premier. Il revient à l'accusation de supprimer la prière, il signale encore l'analogie de sa doctrine sur les miracles avec celle de Spinoza, auquel il a, dit-il, tout dérobé, sauf les deux causes occasionnelles de l'ange Michel et de l'âme de Jésus-Christ. Il attaque les

(1) Nouvelles Remarques sur Virgile.

ADVERSAIRES ANTICARTÉSIENS DE MALEDRANCIIE. 391 causes occasionnelles, il tourne en ridicule la Michaélocralie et le rôle qu'elles font jouer à Dieu : n Ta nous dépeins Dieu, dit Molinos à Malebranche, comme une souche gui ne se remue Jamais par lui-même et qui attend toujours sa détermination des causes occasionnelles, in oiio stupentis divinitatù, comme dit Tertullien (1).

Paydit, que ses opinions excentriques devraient rendre fort indulgent pour les autres, alTecte. partout une sainte horreur contre les prétendues impiétés de Malebranche, et s'écrie : ii Pardon, 6 mon Dieu, si je découvre à la l'ace du ciel et de la terre des paradoxes si scandaleux, pour ne pas dire des blasphèmes si exécrables. Je ferais peut-être mieux d'ensevelir cela sous le silence, de peur que les impies et les ennemis de notre sainte religion ne s'en prévalent pour autoriser leurs dogmes impies, et ne disent pas qu'ils sont une suite naturelle des principes du plus grand esprit qui ait Jamais paru, car c'est ainsi que les i)arli'*ans de cet auteur l'appellent dans tous leurs discours, et que la plus savante congrégation de votre Église voudrait noua faire accroire qu'est son père Malebranche, qu'elle regarde comme son plus grand ornement, comme le plus éclairé des mortels, n

Passons à des adversaires plus sérieux, après avoir cependant rappelé le vers si connu, qui est de P^dit, et non de Voltaire :

Lui qui voit tout en Diuu, n'y voit pas qu'i! est fou (2).

{1} La Preabytiromaehie ou le Combat de deux fimisux prélres, ùii-gn- Uurt de nouvettes docfrinea, Michel de Molinot et Lavis de Malebranche, l'entre-ililmûant l'un et l'autre aoee leurs jiraprei principes. Lettres théologiqves sur les nouoeltesopinioni du temps, àmadame lamarquise D.y 1699, In-12. Celle lettre eil suivie d'une ainre.qiie nous avons déji citée, contre Fénelon et les Maximes des /ainls : Le Télémaque spirituel, elc. ■Ces deux lettres se trouvent uusai séparées..

{I) Voltaire, dit M. Cousin, n'avait Tait cjue lo répandre et le mettre à Ift mode pour l'avoir entendu souvent répéter à ses mïttreB. I! est d'ailhurs cité et attribué i Fay dit, daua le TaJ^tuoi philasophiquo par lequel 1> CoinpagDie répondit au P. André : « En voilà cependant plus qu'il

392 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.

Si, par haine de jansénisme, les jésuites parurent un moment favoriser Malebranche, pendant le feu de sa polémique contre Arnauld, ils n'en demeurèrent pas moins les ennemis de sa philosophie, en haine de Descartes et de ridéalismc, en haine du libre exercice de la raison appliquée à la théologie elle-môme. Nous venons de voir la Compagnie persécuter un des siens, le P. André, pour cause de malebranchisme, elle va maintenant choisir dans son sein le P. Dutertre pour écrire sous ses inspirations, et, en quelque, sorte sous sa dictée, une réfutation du système de Malebranche. Si ce livre fît quelque honneur à l'esprit du P. Dutertre, il n'en fit pas à son caractère, et fut considéré comme un acte de faiblesse et de lâcheté, même parmi ses confrères. En effet, le P. Dutertre, en môme temps que le P. André, s'était d'abord signalé comme cartésien et malebranchiste, ce qui, de la chaire de philosophie du collège de La Flèche, le fît envoyer régent d'une basse classe dans un autre collège. Cependant, après cette première disgrâce, il déclare fièrement que rien ne le fera changer, il blâme môme le P. André, comme d'une lâcheté, d'avoir accordé à ses supérieurs, qu'il y a des propositions fausses dans Descartes et dans Malebranche. Quant à lui, il se dit prôt à tout souffrir, plutôt que de renoncer à sa foi philosophique. Mais devant l'orage qui va croissant, devant la menace de nouvelles et plus graves persécutions, tout à coup s'évanouit cette héroïque fidélité à Malebranche , ce qui fait dire au P, André : « Je ne saurais faire comme le P. Dutertre qui, en vertu de la sainte obédience, s'est couché le soir malcbr^inchiste et s'est levé le matin bon disciple d'Aristote (i). »

n'en faut pour faire voir que Faydit, quoi que assez peu sage, parlait fort sagement quand il disait du P. Malebranche :

Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu'il est fou. »

{Introfi» aux CEuvres du P. André, p. i77.) (1) Voir V Introduction aux Œuvres du P, André, par M. Cousin. — Le P« Dutertre mourut en 1762.

ADVERSAIRES ÂNT1CARTÉ3IENS DE MALEBRANCHE. 303 Noii-scuiement le P. Butertre, du soir au matin, abandonne Malebraachii, mais pour mieux expier sa faute et donner un gage solide d'une si subite conversion, il compose à la hâte une rérutalioa de la philosophie de Malebranche, qui parut sous le titre de Bifutatîon d'un nouveau système de métaphysique proposé par le P. Maiebranche (1). Le ton en est ironique et moqueur, à l'imitation du P. Daniel, h Après avoir, employé quelque temps à l'étude dos tourbillons de Descartes , cet auteur commençait à s'ennuyer de voyager toujours dans un monde matériel, lorsque tout à coup il lui sembla voir s'ouvrir devant lui une autre espèce de inonde purement înLelligible, of] un soleil intelligible découvrait aux pures infel- Ugences mille et mille beautés intelligibles, il n'hésita pas à y passer, et dès que l'œil de son esprit fut un peu remis de l'éblouissement que lui avait causé la clarté inusitée de cette idéale région, lient la satisfaction de connaître avec une entière évidence que ce monde intelligible était le Verbe de Dieu, etc. »

Il tourne en ridicule les colloques de Malebranche avec le Verbe, et les prétendus oracles de ce Verbe malebranchiste, tout en rendant justice au talent de l'écrivain, a J'avoue que ce n'est pas sans frayeur que j'ose entrer en lice avec un écrivain qui possède à un si haut degré le bel art d'écrire poliment, de donner un tour plausible à tout ce qu'il dit, d'insinuer ses pensées par des expressions agréables, de rendre sensibles les choses les plus abstraites en les revêtant d'ornements qui plaisent iU'imagiiiatioD. >

La Réfutation se divise en trois parties où Dutertre considère successivement, ce que Malebranche a de commun avec Descartes, ce qui lui est propre et particulier, puis sa théologie. La nature de i'âme, l'essence de la matière, l'union de l'âme et du corps, l'efiicace des causes secondes, la liberté de l'homme et l'idée de l'inflni, telles

(IJ Psri5. i;ii, 3 vol. iii-l3.

sont les questions qu'il examine dans la première partie. Il reproche à Malebranche, d'avoir défini Tâme une pensée substantielle actuelle et non une substance pensante, de comparer ses facultés avec les propriétés de la matière, de faire enfin l'âme passive, comme si la pensée n'était pas une action. D'aillçurs, comment peut-il prétendre déterminer si bien la nature de l'âme, quand il soutient que nous n'en avons pas d'idée? A part cette contradiction, nulle doctrine ne lui plaît tant, dans Malebranche, que celle de l'obscurité qu'il attribue à la connaissance de l'âme. Mais il le blâme de ne pas y avoir ajouté celle du corps qui ne lui paraît pas plus claire que celle de l'âme. Il faut rendre justice au P. Dutertre, et reconnaître la force de ses objections en faveur de l'activité de l'âme, de l'efficacité des causes secondes et de la liberté. Contre l'inefficace des causes secondes, il oppose le sentiment intérieur qui nous atteste notre causalité, en y joignant l'autorité de l'Église. 11 reproche aux causes occasionnelles de mettre un abîme entre le corps et l'âme qui lui est destinée, et qui est la forme du corps. Si Dieu a pu leur conférer une partie de son être, sans leur conférer sa divinité, pourquoi pas aussi une partie de sa puissance? Les causes occasionnelles ne sont pas des causes; Dieu, en môme temps qu'il les fait, fait tout en elles, en sorte que Tâme ne fait qu'assister à ce beau jeu de machine sans pouvoir l'empêcher. Le P. Dutertre accorde bien à Malebranche que la conservation est une création, pourvu qu'on la termine à l'existence actuelle du corps et de l'esprit, ce qui n'empêche pas que la créature n'ait le pouvoir de se mouvoir et de se déterminer. Mais si on l'étend, comme Malebranche, jusqu'aux modifications et aux déterminations elles-mêmes de la créature, elle est incompatible avec la liberté, ce qui charme les luthériens et les calvinistes, elle fait de Dieu le seul acteur en toutes choses et l'âme du monde. Puis il rapproche et enchaîne tous C68 principes de Malebranche contraires à la liberté, pour ett conclure qu'il ne peut prétendre, sans une manifeste cotk*

ADVERSAIRES AN TIC ARTÉSIENS DE MALEBRANCHE. 395 tradicLion, conserver à l'homme une part quelconque de liberté dans le consentement et dans les déterminations particulières de la volonté.

Tels sont ses principaux griefs contre ce qui est commun & Malebranche et à Descartes. Dans une seconde partie, i] le considère comme chef d'une nouvelle secte de philosophes, et il attaque particulièrement la vision en Dieu, qu'il traite d'absurde et d'impie, l'accusant d'être à la fois contraire à la raison et à l'Église. Selon Dutertre comme selon Gassendi et Locke, toutes les idées, sans exception, tirent leur origine de la sensation et de la réflexion. ],'idée de l'infini est une idée vague, obscure, sur laquelle on ne peut rien fonder, et qui, d'ailleurs, se confond avec l'indéfini dont l'origine est dans l'expérience. La réalité, l'éternité, l'immutabilité, l'infinité, que donne Malebranclie aux idées, ne sont que des chimères. L'identité d'espèce des ftmcs et des corps, l'identité de l'impression qui en résulte, voilà d'oii vient l'universalité de certaines vérités. Cet ordre essentiel, immuable, si souvent invoqué par Malebranche, n'est qu'une lumière au dedans de nous, sans aucune réalité en dehors de notre esprit. II lui reproche encore d'avoir défini Dieu, l'&tre en générai, vague , indéterminé , et d'avoir renfermé dans sa substance tous les êtres particuliers, d'où il suit que les créatures ne sont rien, et que Dieu fait tout en elles. Quant à lui, de même que Hardouin, il soutient au contraire que Dieu est un Être très-particulier, très-singulier, et que chaque être particulier ne participe pas plus à l'être divin qu'à l'être d'aucune autre créalure. On voit combien la métaphysique du P. Duterlre est opposée à celle de Malebranche. J'ai déjà signalé ailleurs le peu de respect qu'il témoigne pour saint Augustin, si contraire en efl'et à la philosophie empirique de la Société et aux principes sur lesquels s'appuie sa Réfutation.

Enfin, dans une troisième et dernière partie, il attaque Malebranche comme théologien. Il l'accuse de confondre l'amour de Dieu avec l'amour du plaisir et du bien vague

et indélerminé, de rendre inuliles les prières, et de supprimer les miracles par son système de la généralité des voies, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce. Comme Fcnelon, il signale la contradiction où tombe Malebranche en niant l'elflcace des causes secondes, et conservant à la volonté le pouvoir de consentir ou de ne pas consentir, ou môme n'admettant de mérite et de démérite qu'autant qu'on « avance de soi-même » vers le bien. « Il me paraît que les sémipolaj;iens se seraient volontiers accommodés de celte nouvelle théologie qui enseigne que des infidèles et des pécheurs peuvent, par les forces naturelles et même par amour-propre, préparer la terre de leur cœur à recevoir la première grâce de Jésus-Christ. » Ma's le P. Dutertre, adversaire de la prémotion physique, et plus favorable au lihre arbitre qu'Arnauld et Fénelon, reproche ici à Malebranclie une contradiction avec les principes de sa métaphysique, plutôt la part faite à la liîjerté. Uuant aux critiques théologiques du P. Dutertre, déjà nous les avons rencontrées dans Fénelon ou dans Arnauld (1).

Avecle P. Dutertre, leP.Hardouin mérite aussi une mention parmi les jésuites qui ontfait la guerre àMalebranche. Dans SCS Athées découverts, c'est Malebranclie qui, après Descartes, occupe la plus grande place. Il passe en revue tous ses ouvrages, et en tire de longues et nombreuses citations pour le convaincre d'impiété et d'athéisme. Comme on sait déjà ce qu'entend le P. Hardouin par athéisme, on s'étonnera moins qu'il fasse de Malebranche un athée (2). Tous les passages où Malebranche représente Dieu comme l'être, comme la vérité, l'ordre, la beauté suprême, comme la raison universelle des esprits, sont, pour le P. Hardouin,

(1) Le P. Datertrc a publié contre Boursier, le Philosophe extravagant dans Vaction de Dieu sur les créatures^ que nous avons déjà cité. 11 est encore Tauteur ù^Ëntretiens sur la religion^ 3 vol. in-12, Paris. Dans un de ces entretiens il se propose de prouver contre les cartésiens que rimpiété ne peat tirer aucun parti de l'existence de Tàme des bétes.

(2) Voir le cliapitre xxvii, 1«tto].

ADVERSAIRES ANTICARTESIENS DE MALEERANCIIE. 397 autant de preuves décisives de son athéisme. Malebrandieneconçoit pas Bieu comme une inlelligence particulière, comme quelque chose de singulier, comme un esprit proprement dit, donc, selou Hardouin, il est évidemment im athée. Tout athée, dit-il, s'accommodera du Dieu que nous donne la démonstration tirée de l'idée de l'inlini, la plus belle, la plus solide à en croire Malebranche. En effet rien n'en sort que l'universel, d'abord dans le chaos, puis dans la forme actuelle du moude, Malebranche iraJle Spinoza d'impie, mais en diffère-t-il donc beaucoup avec son Dieu, être universel ?

A propos de V Entretien d'un philosophe chrétien et d'un p/iiloso/ihe c/iinois, licite plusieurs auteurs de sa Compagnie qui ont soutenu que le Li n'est que la matière première et que les lettrés chinois sont athées; que dire de Malebranche, qui professe n'avoir pas d'autre Dieu que ce Li? Hardouin conclut qu'il est athée dans ce dernier ouvrage, comme dans la Jiecherche de la vérité. Les causes secondes dépourvues d'eflîcace, le fatalisme qui résulte de l'optimisme, la destruction de la providence par la généralité des voies, la transformation du surnaturel eu naturel, la transmission du péché originel par .les esprits-animaux delà mère h l'enfant, la grâce, au sujet (le laquelle il prétend qu'il ne diffère d'Amauld que par les mots, sont encore autant de textes d'accusation du P, Hardouin contre Malebranche. A côté de Malebranche, il place son disciple Lelevel comme, à côté de Descartes, il a placé Antoine Legrand. ,11 démontre delà même manière l'athéisme de Lelevel pai- des citations de son ouvrage sur la Vnde et la fausse métaphysique. Il finit en priant Dieu charitablement que Malebrauchene meure pasathée, comme il a vécu.

La philosophie de Malebranche, comme celle de Deacartes, s'est étendue au delà de la France. En Angleterre surtout, Malebranche a eu d'illustres disciples et d'il-

m Voir SI

a Ang[eicrre le chap. i

lustres adversaires. Parmi les premiers, est John Norris, dont il sera plus tard question, et, parmi les seconds, l'auteur dcVBssai sur V entendement humain, Locke, ce grand adversaire des idées innées, a aussi combattu la vision en Ûieu , dans un petit écrit qui n'a paru qu'après sa mort (1). Les pensées judicieuses et délicates qu'il a rencontrées d'abord dans la Becherche de la vérité lui faisaient, dit-il, espérer d'y trouver quelque lumière sur la nature des idées ; mais cette espérance a été déçue. Il ne voit rien que d'inintelligible, non pas seulement dans l'étendue intelligible, comme Arnauld, mais dans touî, ce qu'avance Malebranche sur les idées, sur la raison universelle et sur la vision en Dieu.

Quand l'auteur de la Recherche conclut la vérité de son hypothèse sur les idées de la fausseté de toutes les autres que nous pouvons concevoir, il fait un argument ad ignorantiam. L'esprit humain étant borné, rien ne nous assure qu'il n'y ait pas une foule d'autres voies dont Dieu eût pu se servir, indépendamment de celles dont notre esprit a l'idée. Comme Arnauld, Locke ne fait aucun cas de ce prétendu principe, que l'esprit ne peut rien percevoir qui ne lui soit immédiatement uni. On ne comprend pas ce que signifie cette union immédiate, quand il s'agit des esprits*, et non des surfaces corporelles qui se touchent. Entre ce qui est matériel et ce qui est imniatériel, ce qui est étendu et ce qui n'est pas étendu; nulle union ne peut exister, selon Malebranche, parce qu'il n'y a aucune proportion. Y a-l-il donc quelque proportion entre l'esprit fini et l'être infini de Dieu, que cependant il unit l'un à l'autre? Malebranche,

(1) An examination ofP, Malbranche' s opinion ofseeing allthingsin

God (Works of Locke, t. III. London, 1714). Leibniz a publié sur cette

cridqae de Locke des remarques qui se trouvent dans l'édition d'Erdmann,

p. 4&1. Voici le Jugement qu'en porte Reid : « Locke a écrit contre ce

-lA pn petit traité que l'on trouve dans ses œuvres posthumes; soit

'-«mposé à la hâte, ou que déjà la vigueur de son génie fût nffai-

> «Q y tnwre moins de force et de solidité que dans s&s au*

tettrifct. de Beid^ traduites par Jouffroy, t. III, p. Wî')

^P ADVERSAIRES ANTICARTÉSIEN'S DE MALEBRANCnE. 399

I dans la Recherche, semble, comme nous l'avons vu, transformer les idées enanlant de petits Ctres spirituels. Locke le presse au sujet de la nature de ces êtres, il demande si ce sont des substances, des modes ou des relations. li ne comprend rien à cette pensée, que Dieu est le lieu des esprits, comme l'espace est le lien des corps. Comment concilier, avec la simplicité de Dieu, la présence en son essence de tant d'idées, qui sont tout autant d 'êtres divers, et l'inégaiilé de ces perfections que nous voyons en Dieu? Si l'idée que nous avons de Dieu était Dieu même présent à potre esprit, comment les hommes se l'tTaienl-ilsdeDieudesidéessidissemblabtes?Il trouve étrange que Malebranche, contrairement à l'expérience de chacun, fasse précéder l'idée du uni par celle de l'infini. Dieu a fait tout l'imivers pour sa gloire, il est la fin de toutes choses, mais il ne s'ensuit nullement qu'il doive aussi 6tre l'objet de tout ce que l'esprit connaît. Dans la distinction du sentiment et de l'idée, il ne voit que ténèbres, ee qui ne doit pas nous étonner, puisque toute sa philosophie est la négation du second de ces éléments, c'est-à-dire de l'absolu dans la connaissance. Quant à la raison universelle, il ne l'admet el ne l'entend que comme ce pouvoir dont tous les hommes sont doués, en vertu de la réflexion, de comparer les idées, et eu conséquence d'y découvrir partout les mêmes rapports, tels que2et2sont 4, et non 'pas comme la raison de Dieu même. Le propre de la raison infinie de Dieu est de voir inluitement, et d'une seule vue, toutes les choses et tous leurs rapports, tandis que la raison humaine est condamnée à un long et laborieux progrès vers la vérité. Comment donc les confondre l'une avec l'autre? II serait plus facile de comprendre que nous vissions avec la raison et avec les yeux des autres hommes qu'avec la raison et les yeux rie Dieu. Enfin, Locke prend la défense de l'idée do l'âme niée par Malebranche; Dieu avait l'idée de l'âme avant de la créer, et l'âme est un être/ réel, au moins tout autant que le triangle dont il a une idée. D'où vient donc que nous ne la connaissons que par

400 PHlLOSOPniE CARTÉSIENNE,

conscience, et non par idée, comme le triangle que nous voyons en Dieu ? En général, V Examen de Locke ne l'emporte sur la llcfutation du P. Dutertre que par la convenance et la modération. Tout ce qui dépasse la sensation et la réflexion n'est pour lui qu'énigme ou chimère.

Koiis (liions encore ici quelques mots d'un petit commentaiic do VqUairc sur Malcbranchc, intitulé Tout en Dieu [{). Voltaire, sans doute, n'a pas plus de goût que Locke puiu- toute doctrine suspecte de mysticisme, et nous avons déiîV<iil qu'il appelle Slalcbranche le grand rêveur de l'Oratoire, (icpendant il Cït plein d'admiration et de sympiilliie pour ce grand rêveur, soit à cause des beautés desonimafîination cl de son style, qu'il est plus capable que Locke d'apprécier, soit à cause du secours qu'il eo ■ tire en laveur du système de la nécessité universelle, el pour mcllrc à la place de l'anic , en lant qu'être particnlier cl spirituel, l'action directe du premier et uniqoe principe des choses. Il dit, dans le Philosophe ignorant: Il Certes, il y avait quelque chose de sublime dans ce Maiebranche qui osait prétendre que nous voyons tout en Di«B mùme. In Iko vinimus, movenmr el sumtis, Aratiis, cité et approuvé par sainl Paul, (tt celte conresston de foi chei les Grecs. Le vertueux Galon dit la mCme chose :

Jiipiler est quodcumque vid<!S. qnocumque movcrî^.

Malebranche est le commentateur d'Aratus, de sainl Psnl et de Platon (2).j) Il est vrai qu'il lui reproche d'avoir donné de cette grande vérité un commentaire plus obscur que le texte, et d'y avoir mêlé les plus singulières erreurs, Mail il faut, dil-il, avouer que les objets ne peuvent par euimëmes nous donner les idées, que nous ne pouvons nons les donner à nous-mêmes, et, en conséquence, que Dieu les produit en nous, de quelque manière' que ce puisse être.

Halelwiiicha, 1T68.

Il faut aussi convenir que, dans lousles systèmes, Dieu nous a donné tout ce que nous avons, organes, sensations, idées qui en sont la suite (1). Puisque nous sommes ainsi sous sa main, Malebranche, malgré toutes ses erreurs, a donc raison de dire philosophiquement, que nous sommes en Dieu et que nous voyons tout en Dieu.

D'où vient que Voltaire semble ici donner la main à Malebranche, et qu'il déploie un zèle presque égal à celui du P. Boursier pour démontrer que tout est action de Dieu dans la créature? Ce n*est pas au profit de la grâce efficace^ ni par l'entraînement d'une piété mystique, mais par l'avantage qu'il en espère pour faire rentrer l'homme tout entier dans la mécanique universelle et nécessaire des choses et pour supprimer l'âme, comme un tiers inutile entre l'artisan universel et son ouvrage. De là, en effet, il tire la conséquence que nous ne sommes qu'une machine^ dont Dieu fait mouvoir tous les ressorts, et que l'âme est inutile. Dieu lui-môme nous en tenant lieu. Dans les dialogues d'Évhémèrc et de Gallicrate, il fait dire par Callicrate : « Si vous croyez que c'est Dieu qui nous tient lieu d'âme, vous n'êtes donc qu'une machine dont Dieu gouverne les ressorts, vous êtes dans lui, vous voyez tout en lui, il agit en vous. » Évhémère répond : «Quelques philosophes pensent ainsi, leur petit nombre môme me porte à croire qu'ils ont raison. » Là est le secret de cette sympathie de Voltaire, non-seulement pour les beautés du style, mais encore pour la métaphysique de Malebranche, Il a parfaitement vu le lien entre le système de la nécessité universelle , dont il fut l'apôtre pendant la dernière partie de sa vie, et la doctrine qui fait de Dieu le seul acteur.

(l) Voir les réflexions qu'il met dans la bouche de Tlngénu, après la lectare de la Rechet^che : « Quoi ! notre imagination et nos sens nous trompent à ce point ! Quoi ! les objets ne forment point nos idées et nous n» pODfons lions les donner à nous-mêmes! Quand il eut lu le deuxième volOBiei il ne fat pins si content, et il conclut qu*il est plus aisù de détruire ^9é de bâtir. »

Parle nombre de ses partisans et de ses adversaires, par toutes ces luttes qu'elle eut à soutenir, on peut juger de l'influence de la philosophie de Malebranche en France jusqu'au premier tiers du dix-huitième siècle. Plus tard, nous verrons que cette influence s'étendit jusqu'à l'étranger. Enfin pendant tout le cours du dix-huitième en France nous rencontrerons des cartésiens malebranchistes en lutte avec la philosophie de la sensation.

Page 1