DOM LAMY
déjà rencontré dans Arnauld et dans Malebranche. Croire d'une foi divine l'existence de Dieu, c'est la croire sur la parole de Dieu ; or peut-on croire l'existence de Dieu sur la parole de Dieu avant de savoir s'il a parlé, ni môme s'il existe (1)?
Il y a eu des malebranchistes, même chez les jésuites, malgré tous leurs efforts pour ne pas laisser pénétrer chez eux des doctrines auxquelles ils avaient déclaré la guerre. Parmi les membres les plus assidus de la réunion malebranchiste de mademoiselle de Vailly, on remarquait un jésuite, le P. Aubert qui avait appris par cœur les ouvrages de Malebranche et qui était un ami du P. André. A cause de son attachement à Malebranche et de sa liaison avec le P. André, le P. Aubert fut destitué de sa chaire de mathématiques et envoyé de Gaen à Bourges. Nommons aussi La Pillonière, esprit ardent et mobile, d'abord fort opposé aux doctrines nouvelles, puis converti à Malebranche par le P. André qui, pendant son séjour à La Flèche, fit plusieurs conversions de ce genre (2). Mais, blâmé et menacé par ses supérieurs, il s'enfuit à Genève où il se fit calviniste. On imagine aisément quel parti les jésuites durent tirer de cette défection contre Malebranche et contre le P. André (3).
Arrôtons-nous au P. André, le plus fidèle, le plus dévoué, quoique jésuite, de tous les disciples de Malebranche. Qui a plus aimé Malebranche, qui a plus souffert pour lui ? Combien nos anciennes sympathies pour le spirituel auteur du Traité sur le beau, ne se sont-elles pas accrues, depuis que de nouveaux documents nous ont
(1 ) préface de V Incrédule amené à la religion par la raison, Paris, 1 710, in-12. L'ouvrage est aussi sous forme d'entretiens, et les interlocuteora sont les mômes que dans les Premiers Éléments.
(2) Voir rintroduction de M. Cousin aux Œuvres du P. André, p. 77.
(3) A propos de cette apostasie, Malebranche écrit au P. André, dans une lettre publiée par M. Charma : « Voilà où conduit l'esprit quand on ne bÀtit pas sur les dogmes et qu'on raisonne sur des sujets qui nous passent et dont nous n'avons pas des idées claires. »
montré en lui un habile historien, un éloquent défenseur, un confesseur intrépide de Descartes et de Malebranche, au sein môme de la Compagnie des jésuites (1) ! Un goût naturel pour la piété et pour l'étude l'avait poussé à entrer dans une maison de cet Ordre voisine de la maison paternelle (2). Que ne devait-il pas y souffrir, à cause de la noblesse et de la fierté de son caractère, de la fermeté de ses opinions et de la contradiction de son idéalisme cartésien avec l'empirisme officiel de la Société? Nous n'entreprendrons pas de raconter, après M. Cousin, cette longue persécution, ces disgrâces, ces exils, ces vexations de toute sorte, cet emprisonnement d'une année à la Bastille que le P. André eut à subir, accusé tantôt de cartésianisme, tantôt de jansénisme.
(1) Voir les Documents inédits, publiés par MM. Charma et Mancel, Gaen^ 1844, in-8, et surtout l'Introductioa placée par M. Cousin en tôte des Œuvres philosophiques du P. André, 1 vol. in-12. Édit. Charpentier,
(2) Le P. André est né à Châteaulin, dans la Basse-Bretagne, en 1675. ï\ entra ciiez les jésuites en 1693, fit sa théologie au collège de Clermonti et pendant ce temps prit goût au cartésianisme et se lia avec Malebranche. Ce fut la source de toutes ses disgrâces, n'ayant jamais consenti à renier SLi foi philosophique. Après des tracasseries de toute sorte, il fut, en 1721, mis à la Bastille, d'où il sortit Tannée suivante. H ne fut pas cependant emprisoni^é pour cause de cartésianisme, mais, plus probablement comme le suppose M. Charma, sous l'accusation d'être l'auteur de libelles injurieux contre la Compagnie, publiés à Arras, en réponse aux libelles des jésuites contre l'évêque de cette ville, qui passait pour un janséniste : « Je condamnais publiquement, dit le P. André lui-même, toutes ces fureurs et toutes ces impiétés. Nos amis, même les séculiers^ les condamnèrent. On craignit apparemment que j'en découvrisse les auteurs, mais la vérité est que les coupables furent mes accusateurs ; ils avaient fait les crimes, et je fus mis à la Bastille. » Introduction de M. Cousin, p. 217. Il passa la fin de sa vie à Caen, dans les fonctions de régent de mathématiques. Il prit sa retraite en 1759, survécut deux ans à la suppression de sa Compagnie et mourut en 1764, environné de la considération générale que lui attiraient son esprit, son caractère et les persécutions qu'il avait endurées de la part de son Ordre. Le parlement de Rouen avait mandé au lieutenant-général de Caen de lui accorder, sans aucune condition, ce qu'il demanderait.
Il se lia avec Malebranche pendant qu'il faisait sa philosophie au collège de Clermont. Éloigné de Paris, il ne cessa pas d'être en correspondance avec lui, et toutes ses lettres sont remplies des plus vifs témoignages de respect, d'attachement, d'enthousiasme pour sa personne et sa philosophie. Quelle n'est pas sa douleur quand il apprend sa dernière maladie? « Ce que vous me mandez de sa maladie, écrit-il au P. Marbœuf de l'Oratoire, m'afflige extrêmement. Et peut-on avoir un amour sincère pour la vérité sans regretter un homme qui en a été de nos jours le plus intrépide et le plus sage défenseur? J'en ai une raison particulière, j'ai toujours trouvé en lui un ami, un oracle dans mes doutes et un consolateur dans mes peines. Je vous avQue ma faiblesse, je me sens attendri jusqu'aux larmes. » Descartes seul lui paraît pouvoir être comparé avec Malebranche. a Plus je relis les ouvrages de notre grand philosophe, plus j'y découvre de beautés, je ne vois que ceux de M. Descartes qui puissent lui être comparés. Mais il me semble que rien ne les peut surpasser (I). »
Malebranche mort, le P. André s'occupe d'écrire sa vie et son histoire, et demande de toutes parts des renseignements, des mémoires, des documents authentiques. On suit, dans les lettres publiées par M. Cousin, les progrès de son œuvre, l'étendue de son plan ; on voit avec quel esprit philosophique, avec quel amour, avec quelle ardeur il travaille. Dans le vaste cadre qu'il s'était tracé, il faisait entrer non-seulement une foule de renseignements curieux sur la vie de Malebranche, mais l'histoire et l'analyse de tous ses ouvrages, de toutes les disputes qu'ils ont suscitées, de toutes les questions et de tous les événements contemporains qui y ont quelque rapport (2). C'eût été un
(1) Voir dans l'abbé Blampigoon, p. 36, la lettre pathétique et éloquente qu'il adresse au P. Leiong à la nouvelle de la mort de leur ami commun. Cette lettre est extraite du Mss. du P. Adry.
(2) On en peut juger par ce passage d'une lettre du P. André : a Je commence par exposer l'état où se trouvait la philosophie de M. Descartes,
tableau philosophique oomplet-de la dernière moitié du dix-septième et du commencement du dix-huitième siècle. Saisie avec tous ses autres papiers, quand le P. André fut mis à la Bastille, cette histoire l'ut ravie aux amis de Malebranche et de la phiiosopliîe, au moment môme où elle venait d'ûtre achevée. Quoique la trace du manuscrit eût été suivie jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, on pouvait le croire déflnitivement perdu, malgré les recherches de M. Cousin, et sonéloqucnt appel à tous ceux, jésuites ou jansénistes, qui pourraient l'avoir, dans les mains. Mais M. l'abbé Blampignon en a récemmenl découvert, dans la bibliothèque de Troyes, un fragment considérable que nous avons mis à profit pour l'histoire de la philosophie de Malebranche, et qui nous montre que les lettres d« P. André n'avaient pas exagéré l'importance et l'intérêt de son ouvrage de prédilection (i).
Régent de philosophie dans divers collèges de son Ordre, le P. André osa ne pas dissimuler ses prédilections pour une philosophie à laquelle ses supérieurs avaient déclare la guerre. Il accusait la philosophie péripatéticienne des écoles d'être aussi mauvaise pour la manière que pour le fond, de gâter l'esprit de la jeunesse, d'être païenne, de s'être accommodée avec l'idolâtrie et avecle raahométisme, et enfin de renverser les sciences, et la morale elle-même.
qui a change la face
brandie parut dans li
mollniame, à l'occasi'
do quiëiisma y entn
Chine devait aussi y avoir an place
pas possible de bien entendre ni 1
philoBupIie chinais, ni sa dispute avec lei
ajoute qu'il doit y taire entrer un portrait
gaie des Jésuîli
la république des lettres, lorsque le P. Ma\o-
nde. Je parle liu jansénisme, du ibomisme et du
e la dispute avec M. Arniuld. Les contestations
insuite naturellement. J'ai cru que l'affiiirc de
parait que suas cela il n'eat
du P. ilalebranche avec la
JDurnalistej de Tréveiii. ■ Il
e l'Oratoire et de la Compa-
regïriie la princesse Élisitbetli,
et qu'il comniDUce demain celui du P. Valois, (Voii M. Cousin.)
(1) Voir dans mes mlicles du Journal de» savants, cahiers d'aoflt et de septembre 1803, tous les détails relatir» & ce manuscrit, l'analyse de ce qu'il contient de plus iuiércssont, et les preuves de son authentidtù.
par la maxime que toutes les idées viennent des sens. Il voulait mettre à sa place une philosophie toute chrétienne et toute sainte dans ses principes, celle de saint Augustin, de Descartes et de Malebranche, De là les menaces de ses supérieurs, dans des lettres où se montre tout leur fanatisme contre Descartes, en môme temps que l'obligation d'obéissance absolue, l'abnégation de tout jugement propre imposée à chacun des membres de la congrégation. De là aussi de nobles et hardies réponses du P. André, des apologies de Descartes et d'e Malebranche où, excité par la persécution, il s'élève jusqu'au pathétique et à l'éloquence.
Pour en finir on lui imposa la signature d'un formulaire philosophique semblable à celui qu'avait subi l'Oratoire. Le P. André ne se décida pas à le signer sans des protestations, des explications et des restrictions qui lui attirèrent de nouvelles disgrâces. Néanmoins, il écrit à Malebranche, pour lui demander pardon d'avoir chancelé dans la défense de la vérité. Dans ses explications sur ce formulaire, le P. André abandonne son maître en un seul point important, celui de Tinefficacité des causes secondes , et il déclare admettre une action réelle de l'âme sur le corps. Mais il tient ferme sur la question des idées, où il se retranche derrière l'autorité de saint Augustin. Pressés par le P. André de choisir des censeurs équitables qui ne le traitent pas d'entêté, sans avoir tâché de le convaincre par des raisons, ni de fanatique sans avoir démontré ses visions, les chefs de la Compagnie, s'étant enfin piqués d'honneur, avaient entrepris de répondre à sa profession de foi et de justifier leur formulaire. Dans l'analyse de cefactum philosophique de la Compagnie on reconnaît le ton et les argumentations de la Réfutation du P. Dutertre. Malebranche y est traité de fanatique et de fou, et on lui reproche de n'avoir fait qu'ajouter des extravagances à Descartes. L'empirisme, opposé à l'idéalisme de Malebranche et du P. André, voilà l'esprit général de cette profession de foi philosophique de l'Ordre. Les interprètes officiels de
la philosophie des jésuites ne trouvent dans le P. AndriS qu'une seule chose à louer, à savoir la doctrine, empruntée à Malebranche, de l'obscurité de la connaissance de l'âme; mais Us le blâment d'avoir fait une connaissance claire de l'idée de Dieu.
Voici, en regard de cet empirisme, la belle profession de foi idéaliste etmalcbrancbiste du P. André : h Je vous déclare, et à toute la Compagnie, que je tiens pour indubitable que Jésus-Chrisl, en tant que Verbe éternel et sagesse personnelle, est, comme parle saint Jean, la lumière véritable qui éclaire tous les hommes, et, comme parle saint Augustin, la vérité essentielle qui renferme dans sa divine substance toutes les vérités immuables, et, comme parle Malebranche, la raison universelle des esprits, dans laquelle nous voyons les idées de toutes les choses que nous connaissons, les mêmes que Dieu voit, sur lesquelles il a formé cet univers, et sur lesquelles il le gouverne. J'admets ce grand et vaste principe avec toutes ses conséquences, et par une suite nécessaire, je tiens que ce que nous appelons les idées ou l'objet immédiat de nos esprits est réellement distingué des perceptions que nous en avons et qui seules nous appartiennent effectivement. Je tiens cette opinion plus évidemment démontrée, qu'aucune proposition de géométrie ou d'arithmétique, puisqu'il n'y a point de démonstration qui ne suppose des idées éternelles, immuables, nécessaires, universelles, et par conséquent bien différentes de nos pensées qui toutes ont commencé d'être, sont passagères, contingentes, particulières. Je tiens enfin que la doctrine de la distinction des idées et de nos perceptions est le fondement de toute certitude humaine dans la religion, dans la morale et dans toutes les sciences; et si quelqu'un pouvait se vanter d'avoir là-dessus solidement réfutéles raisonnements desaini Augustin et du P. Malebranche, je ne crains point de le dire, pour peu qu'il eût de l'esprit et suivi ses propres principes, il pourrait se vanter en même temps d'avoir solidement établi le pjrrhonisme.i) LeP. André démontre aussi qu'une tellephilo-
Sophie s'accommode mieux avec le christianisme que celle qu'on lui oppose.
Ses œuvres philosophiques (i) contiennent des discours sur l'homme et sur le beau, lus à l'académie de Caen, pendant la dernière partie de sa vie. L'âme, la liberté, les idées, les merveilles des idées, du raisonnement, de la conscience, l'idée de Dieu, son entendement, sa volonté, l'amour désintéressé, tels sont les sujets de ses discours philosophiques. La forme est littéraire et académique; le fond relevé par de vives images, par des traits ingénieux et spirituels , est emprunté à Descartes et à Malebranche. Il s'attache surtout à démontrer l'existence d'idées universelles absolues dans la spéculation et la morale, sans lesquelles on verrait, dit-il, soudain renaître la confusion de la tour de Babel, sans lesquelles le pyrrhonisme aurait gain de cause. Comme dans sa profession de foi, au sujet du formulaire, il se montre trèsexplicite sur l'article de la liberté, rejetant l'inefficace des causes secondes , et attribuant à l'âme une vraie causalité. Il n'en fut pas moins continuellement poursuivi par la fausse accusation de jansénisme , contre laquelle il a toujours vainement prolesté, et qui, jointe à l'accusation Vraie de cartésianisme, a troublé toute sa vie. Il se sépare aussi de Malebranche en déclarant qu'il tient pour îxrrésislible l'argument de la véracité divine. Enfin il s'en sépare encore, comme nous l'avons vu, sur la question de l'amour de Dieu, ayant pris parti, avec Lamy, pour 1^ pur amour.
Il y a plus d'originalité dans ses discours sur le beau C|ue dans ses discours sur l'homme (2). Malebranche s'était contenté de définir le beau, une imitation de
(1) Œuvres de feu M. André, par Tabbé Guyot, Paris, 4 vol. in- 12,
(2) Fontenelle l'avait excité à traiter ce sujet : « Je serais bien curieux, lai écrit-il^ de voir cette matière agréable par elle-môme, quoique trèsphilosopbique, traitée par une main comme la vôtre. » Le P, André, par M. Charma, t. 11, p. 47.
380 PHILOSOPHIE CARTESIENNE.
l'ordre (1). Dan3 une série de discours spirituels et ingénieux, le P. André, avec l'aide de saint Augustin, développe cette définition. Comme plus lard un autre disciple de Malebranche, le P. Roche, il fait la guerre aux pyrrhoniens en matière de beauté. D'abord il distingue trois ordres ou trois degrés dans le beau, un beau essentiel, indépendant de toute institution humaine, et même divine, puis , un beau naturel indépendant de toute institution humaine, mais dépendant de l'institution divine, et enfin un beau arbitraire qui dépend de l'homme, des caprices de l'artiste, de la mode, du temps et des lieux, mais jusqu'à un certain point seulement, parce qu'il doit s'appuyer sur le beau naturel.
Après les divers degrés du beau, il distingue, comme il le dit, ses divers territoires, le beau sensible qu'il divise en beau sensible et beau musical, et le beau intelligible qu'il divise en deux espèces , le beau dans les mœurs, et le beau dans les œuvres d'esprit. Ensuite , entrant dans l'analyse de chacun de ces genres de beautés, il y montre les trois degrés qu'il a distingués, et conclut avec saint Augustin, que toute vraie beauté se ramène à l'unité , oi/mis [jorro pulchritudinis forma unîtas est. Nous ne suivrons pas le P. André dans les ingénieux développements par lesquels il cherche à justifier ces distinctions et ces principes. Sans doute il est facile de critiquer ce qu'il y a d'artificiel et d'arbitraire dans la construction de tout le système, mais il faut reconnaître que le P. André a le mérite de démêler dans chaque genre de beauté l'absolu de l'arbitraire, ce qui ne passe pas d'avec ce qui passe, suivant les temps et les lieux, les caprices de l'artiste, les modes et les opinions. Les discours sur le beau abondent d'ailleurs en observations fines et ingénieuses sur les beautés de l'art et de la nature. Diderot en fait cet éloge qui était mérité de son temps : a d'être le plus suivi, le plus étendu et le plus lié de tous les systèmes
(1) 4 • Méditation.
publiés en France sur celte délicate et difficile matière (i).» Mais ce qui nous recommande surtout la mémoire du P. André, c'est sa fidélité à Descartes et à Malebranche, c'est le courage avec lequel il a conformé sa vie entière à cette belle réponse au P. Dutertre qui l'engageait à suivre son lâche exemple : « J'ai pris le parti de demeurer ferme dans la vérité aux dépens de mon repos et de mon bonheur temporel (2). »
(t) Encyclopédie^ ViTt, Beao.
(2) Introduction aux Œuvres du P. André ^ par M. Cousin, p, 128. Voir sur le P. Dutertre le chapitre suivant.